24/06/2017
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« Il est temps pour nous de comprendre le sens de notre propre histoire ». Interview de l’archevêque de Montréal et du Canada Gabriel (Église orthodoxe russe hors-frontières)

« Il est temps pour nous de comprendre le sens de notre propre histoire ». Interview de l’archevêque de Montréal et du Canada Gabriel (Église orthodoxe russe hors-frontières)

Dans une interview accordée à la fin du mois de décembre 2016, l’archevêque de Montréal et du Canada Gabriel (Chemodakov) a exprimé son opinion sur le mode de fonctionnement des Synodes du Patriarcat de Moscou et de l’Église hors-frontières, le Concile de Crète, la situation ecclésiale en Russie, la crise ukrainienne, les schismes qui se sont produits dans l’Église hors-frontières au Canada, et enfin la signification de la révolution bolchevique. Nous publions ci-après la traduction intégrale de cette interview.

– Votre Éminence, l’année présente marque pour vous le vingtième anniversaire de votre sacre épiscopal et le cinquante-cinquième anniversaire de votre naissance. Et vous êtes en outre membre du Synode des Évêques de l’Église orthodoxe russe depuis vingt ans. C’est une expérience significative du travail synodal. Or, cette année (2016), vous, qui êtes membres permanent du Synode de l’Église orthodoxe russe hors-frontières, avez participé au Synode du Patriarcat de Moscou, auquel vous avez été appelé pour la session d’été. En quoi résident les similitudes et les différences de la procédure synodale à New York et à Moscou ?

– Au début de mon épiscopat, j’ai rejoint au Synode [de l’Église russe hors-frontières] ceux de nos évêques qui étaient nés encore en Russie impériale : je ne mentionnerai que l’archevêque Antoine de San Francisco et le métropolite Vital du Canada, tous deux d’éternelle mémoire. D’eux émanait un esprit russe particulier. J’ai ressenti celui-ci alors que j’étais encore enfant, en Australie, où un nombre important de Russes avaient émigré, et plus tard, lorsque j’étudiais au Séminaire de la Sainte-Trinité [à Jordanville, USA, ndt], où j’ai rencontré ces moines qui avaient commencé leur ministère ecclésial en Russie impériale et qui se rappelaient de celle-ci. Parmi ceux qui avaient cet esprit russe, il faut bien sûr mentionner aussi l’archevêque (le futur métropolite) Laure, qui était alors secrétaire du Synode, dont je fus rapidement nommé le remplaçant. Ainsi, par la miséricorde de Dieu, il y avait pour moi chez qui apprendre, j’ai eu la possibilité de puiser de l’expérience, dont celle du travail synodal. Si j’essaye de définir l’essence de cette expérience, je dirais qu’elle a pour fondement l’approche conciliaire : en d’autres termes, tout doit être décidé conciliairement. De mon expérience personnelle dans ce milieu, il ressort en premier ce qui suit : il faut absolument s’efforcer d’éviter les décisions hâtives. Il faut, avec tout le bon sens qui nous est donné, peser le « pour » et le « contre ». Il faut résoudre les questions qui surgissent, dans la prière, soigneusement, minutieusement, afin que l’on ait pas à regretter ensuite sa précipitation. Une telle approche est dictée par le fardeau de la haute responsabilité archipastorale. Ce fardeau, de toute évidence, a toujours été ressenti par nos remarquables hiérarques, que j’ai eu l’occasion de rencontrer lors des sessions de notre Synode. Ce faisant, ou plutôt, grâce à cela, ils étaient des exemples de modestie et d’accessibilité. J’ai remarqué une approche semblable au cours des sessions du Synode des évêques du Patriarcat de Moscou, qui se sont déroulées sous la direction réellement sage de S.S. le patriarche Cyrille, et auxquelles j’ai eu l’honneur de prendre part cet été. Les sessions ont commencé à Saint-Pétersbourg, la vie natale de ma famille du côté maternel, ce dont j’étais particulièrement heureux. Enfin, j’ai pu trouver notre maison natale, sur le boulevard Souvorov. Les sessions de Saint-Pétersbourg ont eu lieu dans le bâtiment historique du Saint-Synode, et nous avons été logés dans l’hôtel du monastère restauré de Novodievitchi.

– Vous avez mentionné une certaine similitude dans le travail des Synodes de l’Étranger et en Russie. Mais quelles sont les différences ?

– On ne peut comparer le volume du travail. [À Moscou] il est même impossible techniquement de discuter en une seule journée de la liste des questions entrant dans l’ordre du jour, sans parler de la prise de décision au cours de la discussion. Aussi, des propositions détaillées sont préparées avant les sessions, puis elles sont soumises à la discussion. À l’étranger, nous pouvons nous permettre de discuter des questions courantes, et tout cela dure un jour et demi en tout. Le principal est – je l’ai ressenti pendant les sessions – qu’elles se sont passées dans l’esprit d’amour fraternel.

– Votre participation à la session d’été du Synode a coïncidé avec un événement de la vie ecclésiale actuelle qui, s’il n’était pas le plus important, comme cela s’est avéré, a été indubitablement le plus discuté, à savoir la rencontre des Églises locales en Crète. Celle-ci a été appelée tantôt Concile panorthodoxe, tantôt consultation panorthodoxe, voire le Huitième Concile œcuménique. Toutes ces appellations se sont avérées prématurées. Que pourriez-vous dire à ce sujet ?

– Une discussion animée a eu lieu sur la participation au « Concile de Crète ». Au mois d’avril encore, semble-t-il, tous étaient convaincus que l’Église orthodoxe russe devait prendre part à cette rencontre. Des chambres avaient déjà été réservées dans les hôtels, les billets d’avions étaient achetés. Mais, naturellement, la participation de la délégation de l’Église russe supposait des conditions définies. Or, il est apparu, dans le processus de régularisation des points restés non résolus, que Constantinople ne donnait pas de réponse aux questions posées. Ce silence du Phanar a tout décidé. Au mois d’avril, je me trouvais à Jérusalem avec un groupe de pèlerins du Canada et des États-Unis. Le chancelier du Patriarcat de Moscou, le métropolite Barsanuphe, m’a téléphoné, pour savoir si je pouvais venir à la session extraordinaire du Saint-Synode, où il sera question de la rencontre de Crète. J’ai répondu que je n’avais pas la possibilité d’être présent à la session, mais en cas de vote, j’ai demandé que mon opinion soit prise en compte : s’abstenir de participer à cette rencontre. D’après les résultats du vote, il s’est avéré que le Saint-Synode était précisément parvenu à cette décision. En définitive, la discussion de la « question de Crète » par nos hiérarques du Saint-Synode avec à leur tête S.S. le patriarche est devenue, je ne crains pas de le dire, le triomphe de la communion et de la catholicité fraternelles.

– Vous êtes membres de la Commission synodale de l’Église orthodoxe russe hors-frontières pour la canonisation des néomartyrs de Russie. Des sessions communes de l’Église hors-frontières et du Patriarcat de Moscou ont eu lieu. Pourriez-vous dire ce qui est discuté maintenant à ces sessions ?

– Des rencontres communes ont commencé en 2014. La seconde a eu lieu sous la présidence de S.S. le patriarche. Notre œuvre principale est la mise en ordre de la liste des Néomartyrs et Confesseurs de Russie. Actuellement, la liste de Russie et celle de l’étranger ne coïncident pas entièrement, et nous voudrions, naturellement, qu’elle soit unique. Il est question de l’élaboration d’un principe d’approche des documents, dont en partie, les protocoles d’interrogatoires de ceux qui ont souffert pour la foi en Christ. Les persécuteurs s’efforçaient de justifier les persécutions auxquelles étaient exposés les croyants. Ensuite, il faut prendre en compte que dans les protocoles des interrogatoires et les autres documents semblables ont pu être altérées, non seulement les causes, pour lesquelles les martyrs de la foi étaient arrêtés, mais aussi la figure morale et spirituelle des condamnés. Ce sont des circonstances qui, comme je le présume, doivent absolument être prises en compte.

– Vous avez effectué un pèlerinage en Russie avant les événements de 1991 déjà. Et vous avez accompagné dans ce pèlerinage le métropolite Laure d’éternelle mémoire. Il en a résulté que vous avez pu observer la renaissance de l’Église russe. Pourriez-vous faire en quelque sorte une comparaison : que s’est-il produit à cette époque dans la Russie ecclésiale, et comment la situation se présente-t-elle aujourd’hui ?

– Je suis allé pour la première fois en pèlerinage aux saints lieux de la Patrie en 1988, l’année du millénaire du baptême de la Russie, avec un petit groupe de nos pèlerins de New York. Nous sommes allés à Moscou, à Kiev et à Saint-Pétersbourg. Quant à mon second pèlerinage dans la Patrie, il a eu lieu au mois d’août 1993. Et j’ai accompagné l’archevêque de Syracuse et du monastère de la Sainte-Trinité Laure, d’éternelle mémoire, avec mon camarade d’études au séminaire, maintenant archiprêtre, le père Paul Ivanov. Nous avons visité Moscou, parcouru « l’Anneau d’or », nous sommes allés à Novgorod, Pskov, Gous-Khroustalny, Belgorod. Nous avons vu la Russie ecclésiale, telle qu’elle était alors. J’ajoute que S.E. Mgr Laure est parti en pèlerinage, pour ainsi dire, « incognito » : il ne portait qu’une croix pectorale, sans encolpion. L’arrière-plan des événements de cette époque, pour moi, descendant d’émigrés de la « première vague », n’était pas toujours clair, mais j’avais vu que, au cours des cinq dernières années passées, beaucoup de choses avaient changé dans l’Église russe : elle renaissait, elle se remettait sur pied, et les événements tragiques qui avaient eu lieu sur notre terre avaient ramené l’homme russe dans l’enceinte de l’Église. Telle est la volonté de Dieu nous concernant, et la renaissance de l’Église n’était pas fonction de la croissance du nombre des paroissiens. Cette croissance est le résultat du fait que le peuple russe revient à ses racines orthodoxes, sur lesquelles a crû notre civilisation russe. Si l’on considère les données statistiques, le pourcentage n’a pas encore atteint le niveau que nous espérons, mais c’est seulement le début du chemin. Aujourd’hui, la tâche principale de l’Église est l’ecclésialisation de notre peuple. En même temps, en Occident, les églises vides en raison de l’absence des paroissiens sont transformées en « condominiums », en clubs et en restaurant, tandis qu’en Russie, grâce à Dieu, dans la seule ville de Moscou il est prévu de construire 200 nouvelles églises. Mais le diable ne dort pas. Ce n’est pas en vain que les forces démoniaques s’attaquent avec une telle violence obstinée sur la Russie d’aujourd’hui. Notre Patrie est accusée de tous les crimes possibles et imaginables, on fait tout pour que soit semée dans les cœurs des hommes en Occident la haine de la Russie. Mais cela n’est pas nouveau : la floraison de la Russie orthodoxe était haïe par les forces du mal il y a des centaines d’années déjà. C’est précisément ce que nous observons aujourd’hui également. C’est pourquoi il est si important pour le peuple russe de réfléchir sur le sens du sort de la Russie au XXème s. Or, hélas, peu de gens en Russie savent quelque chose sur l’état des esprits avant les troubles de 1917, sur l’essence des persécutions de l’Église dans les années vingt. Si les gens en savaient plus sur les hauts faits des néomartyrs de Russie, ils seraient abasourdis. Et ils aspireraient à recréer la Russie historique. Les résultats des événements de 1991 ont provoqué une illusion assez répandue, selon laquelle quelque variante du rétablissement de l’URSS serait un bien. Alors que pour nous, comme idéal, nous devons aspirer précisément à la renaissance de l’État orthodoxe russe. Mais notre peuple est-il prêt à cela ?… Et le fait que ce qui s’est produit en 1917 s’est prolongé ensuite durant plus de sept décennies, a été vraiment permis par Dieu, ce dont en 1905 déjà avait parlé St Jean de Constadt : « S’il n’y a pas de repentir dans le peuple russe, la fin du monde sera proche. Dieu lui enlèvera le pieux tsar et enverra un fléau en la personne de gouvernants impies, violents, autoproclamés, qui innonderont toute la terre de sang et de larmes ». Dieu soit loué que la renaissance de la Russie ait commencé. À ce sujet, je suis allé cette année dans la maison où vécut le saint pasteur de Cronstadt, je me suis assis devant sa table… On sent une grâce particulière dans cette maison.

– Vous avez mentionné votre séjour à Jérusalem en automne. Au même moment se trouvait en Terre Sainte le métropolite de Kiev Onuphre, que l’on connaît bien et que l’on aime dans l’Église russe hors-frontières. L’Église orthodoxe, sur les anciennes terres de Kiev passe par des moments difficiles. Comme caractériseriez-vous la situation ?

– Ce n’est pas la première fois que je rencontre Mgr Onuphre en Terre Sainte. Cette fois, j’ai eu le bonheur de concélébrer avec Sa Béatitude le métropolite de Kiev à la Liturgie et ce au Saint-Sépulcre. Mgr Onuphre est un authentique archipasteur et moine, et pour cette raison, il est humble et accessible. La Terre d’Ukraine souffre, et notre Église, l’Église orthodoxe d’Ukraine du Patriarcat de Moscou, porte ces souffrances. Dans ces circonstances, la tâche qui a été confiée à S.B. Mgr Onuphre est, comme on l’exprime dans le langage ecclésiastique, le port de la croix. Pour ce qui concerne les événements tragiques sur ces terres, qui durent depuis l’automne-hiver 2013, je voudrais rappeler à ceux qui calomnient la Russie, en affirmant que celle-ci a été quasiment l’initiatrice de l’effusion de sang : pendant toute la crise ukrainienne, les mesures prises par la Russie n’ont été que réactives, ce qu’a dit à maintes reprises le président Poutine. Aussi, nombreux sont les citoyens russes qui considèrent que ces réactions sont insuffisantes, trop modérées. Et posons-nous la question : que se serait-il passé si, non pas à Kiev, mais à Washington, devant la Maison Blanche, s’était assemblée une foule bruyante, munie de cocktails Molotov, voire même d’armes à feu, et avait essayé de renverser le président élu à la majorité des voix ? Tout homme sensé connaît très bien la réponse à cette question ; la foule aurait été sans tarder dispersée par les forces armées. Il va de soi qu’aucun changement de pouvoir ne se serait alors produit.

– Il y a huit ans, l’Assemblée des évêques de l’Église russe hors-frontières vous a nommé au siège épiscopal de Montréal et du Canada. Actuellement, le diocèse du Canada, qui fut naguère l’un des plus féconds de l’Église russe hors frontières, n’est pas encore entièrement remis des conséquences des schismes et troubles ecclésiastiques de 2001, qui ont déposé leur empreinte sur tout le cours des affaires diocésaines. Maintenant, Dieu soit loué, la situation est autre : le nombre des paroisses augmente, un grand nombre de fidèles et de clercs qui avaient été troublés par les organisateurs du schisme, sont revenus dans l’enceinte de l’Église. Quels sont vos plans, et peut-être vos espérances, en tant qu’archevêque diocésain ?

– La chaire épiscopale de Montréal a été établie sous l’archevêque Joasaph (Skorodoumov) d’éternelle mémoire. En 1929, l’archimandrite Joasaph est venu de Serbie à Montréal, où il fut recteur de la paroisse et bénéficia du respect tant du clergé que des fidèles. Le 12 octobre 1930, à Belgrade, eut lieu son sacre épiscopal, présidé par S.B. le métropolite Antoine (Khrapovitzky), « l’abba » de l’Église russe hors-frontières. L’évêque Joasaph a été nommé évêque de Montréal. Historiquement, le diocèse canadien s’est développé d’Ouest en Est : cela était lié à l’établissement des émigrés orthodoxes qui arrivaient au Canada. Lorsque fut établi un diocèse indépendant d’Edmonton et du Canada occidental, c’est là que fut nommé l’évêque Joasaph. L’évêque voyageait constamment dans tous les confins de ce Canada immense : soit en train, soit en bateau, parfois même à pied. Au cours d’une vingtaine d’année, il construisait, baptisait, mariait, organisait des offices, dirigeait et prêchait. Il est vrai que notre diocèse a subi des dégâts importants du fait des schismes de 2001. Mais, Dieu merci, les choses se sont rétablies graduellement. Le principal est qu’il est maintenant évident que « les zélateurs irraisonnés » qui nous faisaient craindre une chute rapide et inévitable dans les abîmes de l’œcuménisme, et sous ce motif ont créé un épiscopat non canonique – ces « zélateurs » ont fait une grande erreur. Tous ont pu se convaincre durant ces dernières années que nous-même, l’Église orthodoxe russe hors-frontières, n’avons pas « chuté », et l’Église russe dans la Patrie s’est renforcée dans la fidélité aux canons des saints Pères. Mentionnons ne serait-ce qu’une fois encore la position ferme de S.S. le patriarche au sujet de la rencontre de Crète. Je m’adresse à ceux qui ont quitté alors l’enceinte de l’Église : réfléchissez, frères et sœurs ! Il est temps pour nous de comprendre, orthodoxes russes, dans la Patrie et dans la diaspora, que l’unité est particulièrement indispensable. Vous êtes tous témoins du fait que le groupe qui s’appelle « véritable Église hors-frontières » s’est déjà divisé. À sa place se sont substitués cinq, voire six groupes, qui se font la guerre, et cette fragmentation continue jusqu’à maintenant, ce que peut-être certains d’entre vous ignorent. À ceux qui sont partis de chez nous, alors qu’ils ont le rang sacerdotal, il est nécessaire de réfléchir. Nous savons que, selon les saints canons, on ne peut se séparer de son évêque qu’en raison d’une hérésie condamnée par les saints Conciles ou les Pères, lorsque l’évêque prêche publiquement une hérésie, et l’enseigne ouvertement à l’église. Mais qui oserait soutenir que le métropolite Laure d’éternelle mémoire, qui, en sa qualité de primat de l’Église orthodoxe russe à l’étranger a rétabli la communion avec l’Église patriarcale dans la Patrie, prêchait une hérésie ? Et peut-on en accuser nos présents hiérarques ? Nous nous tenons fermement à nos fondements, qui ont été définis par S.B. le métropolite Antoine, à savoir depuis le début des années vingt du siècle passé. Si quelqu’un se veut patriote russe, il ne peut en aucun cas être séparé de l’Église russe, il ne peut rester dans le schisme. De tous temps, le sort des schismes a toujours été le même : tôt ou tard, ils sombrent dans l’oubli et ceux qui y sont « piégés » risquent leur salut. Le phénomène même du schisme ne sert que ceux qui haïssent la Russie. Dans notre diocèse, par la grâce de Dieu, de nouvelles paroisses continuent à s’ouvrir. Ainsi, en 2015, lors du millénaire du bienheureux trépas du saint prince Vladimir égal-aux-apôtres, est apparue à Saskatoon (province du Saskatchewan) la première paroisse de l’Église orthodoxe russe qui, dans l’histoire du Canada, porte le nom du baptiste de la Russie. À Calgary (Alberta) a été instituée une nouvelle paroisse, dédiée à saint Jean Chrysostome. J’ajouterai que les nouvelles paroisses dans notre diocèse sont fondées par de nouvelle générations de Russes qui se sont installés pour diverses raisons au Canada.

– Parmi les « nouveautés » qui ont vu le jour dans le diocèse par vos soins, il convient de mentionner les pèlerinages réguliers aux Lieux Saints. Auriez-vous l’intention d’élargir et de compléter les circuits des pèlerinages ?

– Nous accomplissons sans faute tous les deux ans des pèlerinages et ce depuis 2008. Ce printemps, nous sommes allés en Terre Sainte, pour la quatrième fois déjà. Il est important que chaque orthodoxe, au moins une fois dans sa vie, ait la possibilité de visiter les lieux où notre Seigneur Jésus-Christ a accompli Sa mission terrestre. Nos pèlerinages, habituellement, s’achèvent le jour de l’Ascension au monastère du Mont des Oliviers, en l’église dédiée à cette fête. Ce monastère a été créé par les soins de l’archimandrite Antonin (Kapoustine) qui, par la volonté de Dieu, est devenu de facto le fondateur de la présence ecclésiale russe en Terre Sainte. En août 2017, ce sera le deuxième centenaire de sa naissance. Une partie des monastères russes, fondés par le père Antonin en Terre Sainte, a été préservée par les soins de l’Église russe hors-frontières. Si nous n’avions pas ces monastères, il serait plus difficile d’organiser les pèlerinages. Nous espérons que l’année se trouvant entre deux pèlerinages en Terre Sainte, nous partirons vénérer les saints lieux de Russie. Nous pensons que nous aurons aussi l’occasion de séjourner dans les saints lieux de Rome, Bari, auprès des reliques de saint Nicolas, et sur l’île de Corfou chez saint Spiridon de Trimythonte. Naturellement, nous l’annoncerons à nos fidèles en temps utile.

– Votre Éminence, il ne reste quelques jours jusqu’à l’année 2017. Cette année sera étroitement liée dans la conscience russe avec des dates tragiques : lе coup d’État de février 1917, l’abdication de l’Empereur Nicolas II, le saint tsar-martyr. Et suite à tout cela, la révolution d’octobre… Ces dernières années, nous observons qu’un certain nombre de Russes sont enclins à ne pas faire cas de ces événements sinistres et sanguinaires qui, d’une façon ou une autre, ont été le résultat du gouvernement des bolcheviques. En réponse à la mention de ce fait historique incontestable, on entend souvent : sous ce gouvernement, sous le pouvoir soviétique, sous Staline, en fait sous sa direction, nous sommes parvenus à la plus grande victoire sur la partie de l’Europe envahie par l’Allemagne ! Ne dénigrez pas notre victoire ! Quelle est votre attitude à une telle approche de l’histoire russe du milieu du XXème siècle ?

– Je le dis tout de suite : « sous le régime soviétique », ne veut dire en aucun cas « grâce » à lui. Ce n’était pas la volonté divine que la Russie périsse, et c’est pourquoi la victoire nous a été donnée sur les adversaires. La victoire est advenue indépendamment des gouvernants athées, on peut même dire, malgré eux. Mais voyons les choses dans l’ordre. Lors de la dernière séance de décembre du Synode des évêques de l’Église hors-frontières qui, comme le veut notre usage, a été fixée au 10 décembre, c’est-à-dire le jour de la découverte de l’icône de la Mère de Dieu de Koursk, qui est appelée chez nous « l’hodigitria » de la Russie de l’étranger, nous avons discuté la façon de commémorer cette année tragique. Mais avant, je me permettrai d’exprimer mon opinion personnelle. J’ai dit plus d’une fois qu’il fallait que notre peuple connaisse le mieux possible sa propre histoire. C’est alors, en partie, que changera son attitude envers les symboles de la révolution destructrice, qui sont précisément les symboles de la défaite, les symboles des troubles fratricides. Au nombre de ces symboles soviétiques, il faut ranger aussi les appellations « révolutionnnaires » de nombreuses villes russes, notamment de la ville natale de ma famille, Viatka, qui jusqu’à maintenant s’appelle Kirov [révolutionnaire soviétique, ndt]. Or les habitants de Viatka se sont prononcés contre le retour au nom historique de leur ville… Rappelons-le : Lénine et Staline sont coupables des massacres de millions de leurs compatriotes, parmi eux la Famille Impériale, et les saints néomartyrs de Russie, qui ont été tués sauvagement. Notre peuple doit prendre conscience de ces horreurs. Cela demande notre reconnaissance et la glorification des hauts faits des néomartyrs. En Allemagne, on a pris assez rapidement conscience des atrocités d’Hitler. Pourquoi, en Russie, n’est-on pas pleinement conscient de la tragédie de la révolution, et ne condamne-t-on pas les bourreaux qui l’ont engendrée et qui ont été engendrés par elle ? Le corps non inhumé de Lénine, qui, toujours est-il, demeure dans le centre même de la capitale russe, est peut-être le symbole principal de la défaite russe, de la ruine de la Russie historique. Pouvons-nous imaginer que se dresse un monument sur la tombe d’Hitler, celui qui amené l’Allemagne à une défaite écrasante, qui en a fait « un objet d’opprobre pour ses voisins » pour des siècles – et que les Allemands en regardant ce monument le considèrent comme un symbole de victoire ? En 2017, tout ce qui est possible doit être fait afin que le corps de Lénine soit enfin enlevé de la Place rouge. Il est temps pour nous d’apprendre à comprendre le sens de notre propre histoire. En février 2017, le Synode des évêques de l’Église hors-frontières s’adressera par un message spécial à l’occasion du centenaire des troubles russes du XXème siècle. Toutefois, nous célébrerons bientôt une date joyeuse. Au début de l’été 2017 aura lieu à Munich l’Assemblée régulière des évêques de l’Église russe hors-frontières, à l’issue de laquelle, ceux-ci se rendront à Moscou pour célébrer le dixième anniversaire du rétablissement de l’unité de l’Église orthodoxe russe. Ces solennités seront présidées par S.S. le patriarche de Moscou et de toute la Russie Cyrille. Il est possible que cette commémoration coïncide avec la fête de tous les saints de Russie, la fête de la victoire spirituelle russe.

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Jovan Nikoloski