22/06/2017
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Interview de l’archimandrite Luc (Murianka), recteur du Séminaire de la Sainte-Trinité à Jordanville (Église russe hors-frontières) aux États-Unis, au sujet des manifestations dédiées au millénaire du monachisme russe sur le Mont Athos, à Moscou

Interview de l’archimandrite Luc (Murianka), recteur du Séminaire de la Sainte-Trinité à Jordanville (Église russe hors-frontières) aux États-Unis, au sujet des manifestations dédiées au millénaire du monachisme russe sur le Mont Athos, à Moscou

Du 21 au 25 septembre 2016 ont eu lieu à Moscou des célébrations solennelles dédiées au millénaire du monachisme russe sur le Mont Athos. L’archimandrite Luc (Mourianka), recteur du Séminaire de la Sainte-Trinité à Jordanville (Église russe hors-frontières) aux États-Unis a participé à celles-ci, notamment à la conférence académique et à l’assemblée des pères et mères higoumènes de l’Église russe. Le diacre André Psarev a rencontré le père Luc et lui a demandé d’évoquer ses impressions.

– Père Luc, vous venez de rentrer de votre court voyage en Russie, moins d’une semaine. Votre attachement à Jordanville est impressionnant. Quel était le but de votre voyage ?

– On m’a invité aux festivités du millénaire de la présence monastique russe sur la Sainte Montagne de l’Athos. À Moscou se sont réunis plus de 600 pères et mères higoumènes des monastères, qui ont participé aux offices liturgiques, aux conférences, aux discussions, à l’inauguration de l’exposition consacrée à cet événement au musée de la cathédrale du Christ Sauveur.

– Ces solennités ont duré cinq jours. Je comprends qu’il y avait de nombreux spécialistes venus de tous les coins du monde. Qu’avez-vous appris au cours de ce séjour intensif à Moscou ?

– Nous avons écouté les interventions de S.S. le patriarche Cyrille, avons participé aux conférences et aux discussions qui étaient édifiantes et nous étaient destinées, à nous, membres de la communauté monastique, particulièrement aux pères et mères higoumènes. Au cours des conférences et des discussions, qui nous ont encouragés, nous avons reçu une série de recommandations. On nous a présenté le tableau du passé lointain (avant la révolution), de ce qui s’est produit pendant la révolution, et ce qui se passe concrètement dans la vie monastique aujourd’hui. Cela m’a beaucoup ému, et j’ai ressenti un sentiment de renouveau spirituel, lorsque Sa Sainteté a décrit très clairement la situation des monastères en Russie, faisant remarquer les côtés forts ainsi que les problèmes auxquels se heurte la vie monastique en Russie aujourd’hui. Des évêques et des prêtres de différentes régions sont également intervenus, principalement de Russie. Je voudrais mentionner la communication du hiéromoine Kyrion du monastère Saint-Pantéléimon sur l’histoire des traditions monastiques athonites, ainsi que la conférence de Jean-Claude Larchet sur la vie spirituelle et le monachisme. Le plus utile et le plus édifiant pour moi étaient les interventions concernant l’importance de la confession, la révélation des pensées, et l’obéissance. Les autres interventions portaient un caractère plus historique, académique. Pour moi, les interventions les plus importantes étaient celles qui concernaient la pratique de la vie monastique, et je suis parti avec certaines idées que je pourrais réaliser ici. Ainsi, la cause la plus importante de mon voyage était de trouver la possibilité d’améliorer notre communauté monastique ici, à Jordanville.

– Avez-vous eu aussi la possibilité de vous rendre à la Laure de la Trinité-Saint-Serge ?

– Non. Ce jour-là, notre groupe était scindé et nous pouvions choisir : rester à Moscou et écouter le message du Patriarche aux pères et mères higoumènes, tandis que l’autre groupe, d’inspiration plus académique, est allé à la Laure de la Trinité-Saint-Serge. J’aurais naturellement voulu visiter la Laure. Mais j’étais venu à Moscou en tant qu’higoumène de monastère, afin de participer à la rencontre même, au cours de laquelle le Patriarche exposait ses pensées, ses idées et nous prodiguait ses conseils.

– Avez-vous eu la possibilité de rencontrer vos collègues – higoumènes de Russie ou d’autres endroits, et d’échanger des points de vue ?

– Oui, entre les conférences, on avait du temps. Mais nous avons tant entendu, discuté, et nos discussions étaient à tel point fournies, que pour intervenir et discuter, nous avons omis certaines interruptions prévues. Mais, entre les interventions et les conférences, et également à d’autres moments, j’avais la possibilité d’entrer en contact avec les higoumènes russes, particulièrement avec trois d’entre eux, et j’ai discuté certaines de mes idées avec l’higoumène Sophie de Saint-Pétersbourg. J’ai été très impressionné par la façon dont elle a évoqué les difficultés qui surgissent aujourd’hui devant les pères et mères higoumènes en Russie, en raison du milieu culturel et psychologique dans lequel vit la jeunesse. Et lors de la formation d’une communauté monastique, il faut une approche strictement individuelle de chaque personne. Elle a commenté de façon intéressante la situation dans laquelle elle doit agir aujourd’hui, alors qu’Internet est encore pire que toutes les sortes de drogues. Et on a souvent parlé de cela pendant la conférence. Le patriarche et les autres intervenants ont soulevé le problème de moines obsédés par les téléphones portables et l’internet. C’est une partie du monde réel ; l’ouverture envers le monde. Il faut nous attendre à ce que les moines viendront vers nous avec leurs difficultés, leurs faiblesses et nous devons avoir les yeux ouverts pour regarder ces choses et les résoudre. Il ne faut pas tout idéaliser. Il faut simplement les accepter et, comme l’a fait remarquer Mère Sophia, la communauté monastique nécessite une approche très individualisée. Une seule règle pour tout le monde, cela ne fonctionne pas. C’est impossible.

– Puis-je en déduire que vos impressions du voyage sont très positives ?

– J’ai beaucoup appris. Je pense que le patriarche et les autres intervenants ont défini très clairement deux problèmes principaux de la Russie : l’absence de continuité entre le présent et le passé, ainsi que le jeune âge de nombreux dirigeants de monastères, recteurs et higoumènes. Comme l’a dit le patriarche « vous devez enseigner les autres, mais vous-mêmes devez encore apprendre ». Pendant le communisme, les maîtres spirituels étaient chassés, et les monastères, détruits. Les gens qui avaient quelque continuité qui pouvait être transmise, étaient disparus dans bien des cas. Ainsi, beaucoup de communautés monastiques sont constituées de personnes qui ont très peu d’expérience et n’ont pas reçu l’enseignement de l’ancienne génération. Et des gens absolument sans expérience s’engagent dans le monachisme. C’est pour ainsi dire depuis zéro. Comme me l’a dit une fois le métropolite Laur, et je ne l’ai pas alors compris, la Russie doit tout recommencer comme du temps du saint prince Vladimir. Maintenant, je comprends de plus en plus qu’il en est réellement ainsi. Je suis très reconnaissant pour ce que j’ai entendu sur la continuité parce que cela me donne une meilleure perspective pour l’avenir de notre monastère. Il existe chez nous une tradition ininterrompue. J’ai en vue cette génération qui n’est plus là. J’ai eu la possibilité d’apprendre chez elle, d’être en contact avec elle et d’avoir à lui obéir. Je sais que le lieu où ils ont reçu leur expérience monastique est authentique, lié au passé. Par le lien physique, par la lecture de beaucoup de ce qu’ont laissé les pères plus anciens, par les conseils qu’ils me donnaient à diverses occasions, je me rappelle exactement ce qu’ils me disaient. Et ces conseils m’ont réellement formé. J’ai vu comment ils ont été formés, aussi je sais qu’ici, à Jordanville, existe la tradition monastique ininterrompue.

– Peut-être est-ce là ce que nous pourrions apporter au monachisme contemporain ?

– Oui, nous pourrions… Si nous sommes suffisamment humbles pour ne pas penser que nous avons des réponses à toutes les questions. Si je pensais que peux enseigner 600 pères et mères higoumènes, ce serait absurde, et je ne peux même y songer un seul instant. J’ai partagé certaines de mes pensées, répété certaines paroles de l’archimandrite Cyprien (Pyjov), de Mgr Laur, et d’autres pères de Jordanville, j’ai partagé l’expérience que j’ai reçue pendant quatre décennies de mon séjour au monastère. Tous les participants au forum étaient plus jeunes que moi, à l’exception, peut-être, de Sa Sainteté.

– Vous étiez probablement l’un des plus anciens clercs selon l’ordination ?

– Dans une certaine mesure, oui. Je ne l’ai pas demandé. Nous ne devons pas aspirer à occuper la première place, aussi je me suis « caché », jusqu’à ce qu’ils me traînent littéralement devant. Ils ont continué à me pousser toujours plus devant jusqu’à ce qu’à la fin je me trouve pratiquement à côté du dernier évêque. On m’a réellement poussé et on m’a dit : « Allez, allez, là-bas ! »

– Alors, en principe, d’après ce que j’entends de vous, nous pourrions apporter – humblement – quelque chose au monachisme contemporain ?

– Je pense que oui, mais c’est très individuel, si quelqu’un nous le demande. Dans des contacts personnels, j’exprime librement mes pensées, ce que j’ai vécu moi-même, et je parle de ces leçons que j’ai apprises des pères plus anciens. Et dans chaque cas, comme je l’ai vu, ils le reçoivent avec étonnement, même avec une certaine perplexité. Pour eux, c’était une véritable édification, comme s’ils l’entendaient pour la première fois. Et ils disaient : « Nous ne savons comment lutter contre cela. C’est étonnant ! Nous n’avons jamais entendu parler de cela auparavant, et effectivement, nous pourrions utiliser cette expérience ! » Malheureusement, de nombreuses fois, les jeunes pères et mères higoumènes prennent simplement des livres, les règles, différentes directives monastiques, et avec ces textes, ils commencent la vie monastique. Ils n’ont pas la tradition vivante pour les interpréter, afin de savoir comment les appliquer correctement. J’ai parlé du cœur, et cela a produit de l’impression. Je ne m’y attendais pas. Je n’étais pas là pour impressionner.

– Père Luc, pourquoi la Russie est-elle si importante pour le monde monastique et académique de Jordanville ? À quel point est-il important pour nous de rester à l’écoute de la Russie ?

– Parce que nous sommes une partie de l’Église russe. C’est le lieu d’où proviennent nos racines – l’Église russe. C’est là que se produit une véritable et grande renaissance spirituelle et, en partie, dans la vie monastique. Beaucoup de personnes sincères qui mènent une façon de vivre orthodoxe, une façon de vivre monastique, ils s’y efforcent à tout le moins. Je pense qu’il est important d’être en contact, dans la mesure du possible, avec ces gens, car nous pouvons aussi apprendre chez eux, nous pouvons nous édifier et puiser de l’inspiration de leurs œuvres. En étant en contact avec eux, en les écoutant, je suis revenu après avoir acquis des informations utiles, inspiré par les offices liturgiques, la pieuse vie. Je pense que les gens doivent aller là-bas et faire l’expérience de tout cela. L’instruction et l’érudition en Russie sont immenses. Et le niveau s’élève tout le temps. J’ignore s’il y a une limite à tout ce qui se produit maintenant, mais parfois j’avais que le sentiment, que la vie théologique, académique, étaient restées au XIXème ou s’approchait du XXème s. Pour cette raison, certains de leurs points de vue théologiques sont parfois une surprise pour nous. C’est comme si nous parlions à des gens qui vivaient dans les années 1840 ou 1880, et non d’après notre expérience, qui nous est venue des dirigeants spirituels qui ont posé les bases et qui dirigent aujourd’hui la vie de l’Église russe hors-frontières. C’est encore une question très importante.

– De tout ce que vous avez dit, je peux également tirer la conclusion que le niveau des discussions était honnête et ouvert. Est-ce le cas ?

– C’était très « désaltérant ». Je me rappelle, il y a cinq à dix ans, alors que j’étais en Russie dans le cadre des commissions pour la réconciliation de nos deux Églises, il n’y avait guère le souhait de parler avec franchise sur ce qui s’était produit durant les 70-80 dernières années. Même lorsque nous avons fait mention de certaines choses, se manifestait, semblait-il, une sorte de réticence lors des discussions. Mais cette fois-ci, j’ai entendu parler à plusieurs reprises, tant par S.S. le patriarche Cyrille que par les autres intervenants, des destructions accomplies par les bolcheviques, leurs violences, les tueries massives, etc. La discussion était très ouverte, alors qu’avant ils s’efforçaient de ne pas parler de ces choses. Cette fois, il n’y avait absolument plus aucun doute, et la dernière chose dite par le patriarche était : « Nous serons bientôt en 2017, et ce sera le temps opportun pour nous de nous rappeler et de refaire l’examen tout ce qui nous est arrivé et pourquoi ». Pour la Russie, il est très important d’avoir une compréhension véritablement orthodoxe, spirituelle, de la révolution – non pas politique, mais spirituelle – de ce que cela signifie et comment cela s’est produit. Comme on le dit : « C’est comme si Dieu avait dit : « Vous voulez créer le paradis sur terre ? Alors essayez, et regardez ce qui en résulte. Regardez si vous pouvez vivre sans Moi et sans le tsar russe gardé de Dieu ». St Jean de Cronstadt disait qu’il ne fallait pas toucher à l’Oint de Dieu [le tsar], sans quoi il y aurait une effusion de sang. Et c’est se qui s’est produit précisément, c’est ce que qu’avaient prévu les prophètes russes. Je pense que tout cela est repensé maintenant. Et de ce que j’ai vu se dégage une très bonne perspective. Le patriarche a mentionné beaucoup de faiblesses dans la vie monastique, dont certaines, au demeurant, existaient dans la Russie prérévolutionnaire. Il a dit que le monastère doit être un lieu de prière et non un kolkhoze, où les gens simplement travaillent. Il a encore dit que nous devions être très prudents, ne pas penser que la vie monastique correcte résultera du travail jour et nuit. Il a ajouté que ce n’est pas du tout cela pourquoi nous étions réunis ici. On peut dire qu’il nous a fait des reproches, il nous a dirigés, a parlé des défauts du passé et du présent, avec l’espoir qu’ils ne se transmettront pas dans l’avenir, que la situation s’améliorera. En conclusion, Sa Sainteté a dit qu’il fallait faire tout très prudemment et avec amour. Nous ne devons pas sortir avec le marteau ou la hache et imposer aux gens la discipline militaire. Il ne faut absolument pas corriger les choses de cette façon ; lorsque nous commençons à appliquer la règle, il faut se souvenir de la personne concrète. Je considère que cela est absolument correct, et je l’ai toujours pensé ainsi. Si vous voulez, une bonne conclusion de cette interview serait de rappeler l’approche individuelle de l’homme et de la manifestation de l’amour envers lui. Lorsque vous commencez à appliquer des règles etc., vous devez le faire avec amour et vous rappeler de la personne individuelle et ne pas insister pour imposer une seule règle à tout le monde. Il faut avoir cela en vue. Il y a des choses communes qui sont bonnes et auxquelles on doit aspirer. Lorsque nous commençons à corriger et à diriger, il faut prendre en compte l’époque à laquelle nous vivons et les personnes avec lesquelles nous parlons.

– Merci beaucoup pour cette interview instructif, père Luc. C’était très agréable d’entendre parler de votre voyage et de vos impressions positives.

– Je voudrais remercier les organisateurs de la conférence pour l’invitation. J’ai acquis une impression très bonne de leur travail, auquel ont pris part beaucoup de jeunes. Ce qui m’a frappé le plus, est qu’ils se conduisaient avec beaucoup de déférence, d’attention et de culture spirituelle, tous depuis le premier jusqu’au dernier, qui m’a ouvert le coffre du taxi lorsqu’il m’a conduit à l’aéroport. Il s’est incliné devant moi, a pris la bénédiction et m’a dit : « Que Dieu bénisse votre voyage, que l’Ange vous accompagne durant votre voyage ».

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Jovan Nikoloski