24/06/2017
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La morale chrétienne et la guerre : les aumôniers dans l’armée ukrainienne

La morale chrétienne et la guerre : les aumôniers dans l’armée ukrainienne

« L’Église orthodoxe d’Ukraine ne sépare pas ses fidèles en différentes catégories. Pour nous, tous nous sont chers et estimés : ceux qui se trouvent de part et d’autre de la ligne de démarcation. Partant de ce principe, le plus important pour l’Église aujourd’hui est de prier Dieu pour que s’instaure la paix qui mettrait un terme au déferlement de la violence et à la poursuite de la partition du pays ». C’est ce qu’a déclaré le métropolite Antoine (Pakanitch), chancelier de l’Église orthodoxe d’Ukraine, qui aborde la question des aumôniers militaires dans les circonstances actuelles :

– Monseigneur, quand l’institution des aumôniers militaires est-elle apparue ?

– Dans notre Église, les premiers pas dans ce domaine ont été accomplis en 1991 ; nous avons commencé à assurer la desserte spirituelle des militaires, qui après l’obtention de l’indépendance ukrainienne, ont prêté serment de fidélité envers le peuple ukrainien. En grande partie, tout a été constitué sur l’initiative du clergé régional et a été considéré dans le contexte de l’activité missionnaire de l’Église orthodoxe d’Ukraine. Cependant, au milieu des années 1990, la collaboration de l’Église avec l’armée a graduellement fait l’objet d’un segment spécifique de travail. Le point culminant de cette tendance a été la création, en 1999, du Département synodal de coopération avec les Forces armées et les autres formations militaires d’Ukraine. Au début des années 2000, nous avons signé les accords de collaboration avec les Forces armées d’Ukraine, les armées des forces de l’intérieur et les policiers des frontières. Sur la base de tels accords, les prêtres de l’Église orthodoxe d’Ukraine sont devenus, en 2004, participants à la mission de paix des Forces armées de notre pays en Irak. Il est finalement assez difficile de définir la date de création de l’institution des aumôniers militaires, vu que ce processus a été graduel et long. Un point de départ pourrait être, par exemple, la création du Département synodal ad hoc.

– La tâche principale des aumôniers militaires, maintenant, est de soutenir et de guider les militaires. L’aumônier et son Église, doit-il croire en la tendance morale de la guerre ? Ou bien n’est-ce pas obligatoire ?

– Le contact entre la morale et la guerre est une question très ténue et complexe. Notre Église a donné une réponse exhaustive dans ses « bases de la conception sociale ». La guerre est un mal. Sa cause réside dans le mauvais usage de la liberté de l’homme, « car du cœur en effet procèdent mauvais desseins, meurtres, adultères, débauches, vols, faux témoignages, diffamations » (Matth. XV, 19). Le meurtre est une manifestation terrible de la guerre. Non seulement, celui-ci piétine directement le commandement divin « Tu ne tueras point », mais il crée les conditions pour la croissance de la haine mutuelle, de l’hostilité et de la soif de vengeance, ce qui, à son tour, peut amener dans la guerre l’utilisation et la justification de n’importe quelles méthodes, même les plus épouvantables, à l’encontre de son ennemi. L’Église n’accepte pas la guerre, mais néanmoins elle n’empêche pas ses enfants de participer aux conflits armés s’il est question de défendre ses proches. Ce faisant, l’une des tâches les plus importantes de l’Église est d’inculquer de multiples façons à ceux qui servent dans l’armée dont elle assure l’aumônerie, l’idée que l’homme qui combat ne doit pas perdre ses qualités morales et oublier que son adversaire est un homme semblable à lui-même. On ne peut permettre dans la guerre le maraudage, la torture et la violence à l’endroit de la population civile. Tout crime anéantit la supériorité morale sur ses ennemis et devient la cause de terribles défaites. Pour cette raison, la guerre doit être accomplie avec une colère juste, mais pas avec méchanceté, cupidité, convoitise (cf I Jn. II, 16) et les autres rejetons de l’enfer.

– L’armée britannique, par exemple, s’efforce de répondre aux demandes des différentes religions, voire même des minorités religieuses : on y propose entre autres de la viande halal et casher dans les régiments. Une salle spéciale pour la prière est mise à disposition des soldats confessant l’Islam, et il leur est permis également d’observer le Ramadan, si cela ne gêne pas l’accomplissement de leurs obligations immédiates. Comment, dans l’armée ukrainienne, répond-on aux besoins des fidèles orthodoxes ?

– L’expérience de l’aumônerie militaire en Grande-Bretagne est très solide. Ses racines remontent au XVIIIème siècle. Cependant, il convient de souligner qu’ils ne sont pas arrivés à un tel cadre immédiatement. De mon point de vue, nous aurions atteint encore un meilleur modèle de collaboration avec l’armée, s’il n’y avait pas eu la révolution et le coup d’état de 1917 qui ont mis un point d’arrêt à la coopération de l’Église avec l’armée. Actuellement, tout se développe d’une façon systématique et naturelle. Je me rappelle que, dans les années 1990, il arrivait que notre clergé doive prouver avec insistance aux chefs militaires que le soldat avait le droit de porter une croix ou avoir une petite icône. Aujourd’hui, les temps ont changé. Les militaires viennent vers nous eux-mêmes et demandent un soutien spirituel. Par exemple, beaucoup de commandants aident à organiser pour leur régiment des offices liturgiques festifs, bien que rien ne soit dit à ce sujet dans le règlement. Je suis certain qu’une telle coopération s’élargira.

guerre– N’importe quel prêtre peut-il devenir aumônier militaire ? Un moine le peut-il ?

– Il existe des exigences et des règles définies. Pour être aumônier militaire, le prêtre doit être citoyen ukrainien, avoir trois ans d’expérience pastorale, ainsi qu’une éducation ecclésiastique (au minimum avoir terminé le séminaire). En outre, il doit disposer d’une bonne santé qui lui permette d’accomplir son ministère dans n’importe quel lieu où se trouvent les soldats, unité militaire ou zone de conflits armés. Et naturellement, le prêtre ne peut accomplir les obligations d’aumônier, sans avoir la bénédiction de la hiérarchie. Le moine, s’il n’a pas reçu l’ordination sacerdotale, n’est pas en droit de demander la fonction d’aumônier. Néanmoins, il peut tout-à-fait devenir l’assistant de l’aumônier, aidant le prêtre dans la célébration des offices et l’accomplissement d’entretiens spirituels avec les militaires.

– Les aumôniers militaires, accomplissent-ils leur ministère lors de toutes les sortes de guerre ?

– Oui, étant donné que là où est le troupeau, doit être aussi le pasteur…

– Les aumôniers sont-ils considérés comme militaires ? Ont-ils le droit de porter les armes et de s’en servir ?

– L’État définit le statut de l’aumônier. Actuellement, il n’est pas militaire. Bien plus, il est « non-combattant ». C’est ainsi que sont appelées les personnes qui entrent dans la composition des forces armées, et dont les fonctions se limitent à la desserte et l’approvisionnement des forces armées combattantes. Selon les règles de l’Église, l’aumônier militaire n’a pas le droit de porter et d’utiliser les armes.

– Aujourd’hui, l’Ukraine est divisée par une guerre civile, et cette division n’a pas épargné les fidèles orthodoxes. Par la force des choses, les uns se sont trouvés d’un côté du front, les autres, de l’autre. Comment cela est-il pris en compte dans le travail des aumôniers militaires ?

– Si l’on parle concrètement des aumôniers, conformément à l’accord signé précédemment entre l’Église et le Ministère de la défense, le Ministère de l’intérieur, la Police des frontières, etc.., ils desservent spirituellement ces structures. Globalement, l’Église orthodoxe d’Ukraine ne sépare pas ses fidèles entre différentes catégories. Pour nous, tous nous sont chers et estimés : ceux qui se trouvent de part et d’autre de la ligne de démarcation. Partant de ce principe, le plus important pour l’Église aujourd’hui est de prier Dieu pour que s’instaure la paix qui mettrait un terme au déferlement de la violence et à la poursuite de la partition du pays.

– Comment se produit le choix des candidats ? Les prêtres sont-ils évalués selon des critères, psychologiques, physiques, spirituels ? Les futurs aumôniers doivent-ils être prêts à travailler dans des conditions extrêmes, préparer les soldats à une possible mort et à la nécessité de tuer ?

– La capacité des aumôniers à travailler dans des conditions extrêmes dépend beaucoup de la profondeur de la foi et de l’expérience spirituelle du prêtre. L’homme n’est jamais prêt au stress déclenché par le fait qu’il peut être tué et qu’il lui est inévitable de tuer lui-même. Une véritable réévaluation des valeurs se produit chez le soldat. Il est extrêmement important pour le prêtre de ne pas manquer cette phase. Le plus petit retard ou des mots prononcés à mauvais escient peuvent rendre le cœur du militaire insensible, et emplir son âme de la soif de vengeance et de meurtre. Un tel renversement devient une véritable défaite spirituelle, étant donné que seule la victoire sur le mal dans l’âme ouvre à l’homme la possibilité de l’emploi correct de la force.

– Est-il permis aux aumôniers militaires de soulever les questions de morale ? S’il a des doutes concernant certains plans du commandement, l’aumônier a-t-il le droit d’en discuter avec l’officier ?

– La pratique mondiale témoigne que dans certains pays étrangers, les aumôniers sont même inclus dans la planification des opérations militaires. Pour ce qui nous concerne, nous sommes naturellement loin d’un tel niveau de coopération avec l’armée. Cependant, sans aucun doute, si l’aumônier militaire a des doutes sur le plan moral ou éthique, il doit exprimer toutes ses pensées au commandant du de l’unité militaire où il accomplit son ministère. Si cela est nécessaire, l’aumônier doit communiquer l’information concernée à l’aumônier militaire en chef.

– Quel est le programme de préparation des aumôniers militaires ?

– À la fin de l’année dernière, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe d’Ukraine a décidé de procéder à l’élaboration d’un enseignement spirituel et pastoral des Forces armées d’Ukraine destiné aux étudiants des Institutions d’enseignement supérieur de l’Église orthodoxe d’Ukraine et d’introduire ces cours à partir du deuxième semestre 2016/17 de l’année universitaire. À l’Académie et au Séminaire ecclésiastiques de Kiev, ce cours est déjà élaboré. Il est destiné aux séminaristes de quatrième année. Pour ce qui concerne la préparation du cours parallèle au Ministère de la défense, il est au stade préparatif, pour autant que je le sache. Dans son cadre seront étudiés les bases du travail militaire, les questions de préparation humanitaire et psychologique dans le cadre de l’armée.

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Jovan Nikoloski