25/03/2017
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L’archevêque Marc de Berlin et d’Allemagne (Église orthodoxe russe hors-frontières): « Les gens ne jeûnent pas, parce qu’ils ne connaissent pas le sens du carême »

L’archevêque Marc de Berlin et d’Allemagne (Église orthodoxe russe hors-frontières): « Les gens ne jeûnent pas, parce qu’ils ne connaissent pas le sens du carême »

Le site internet pravoslavie.ru a publié une interview vidéo de l’archevêque Marc de Berlin et d’Allemagne au sujet du Grand Carême, que nous publions ci-dessous avec l’introduction rédigée par ce site.

Pour beaucoup de gens, le Grand Carême est un temps, disons-le ouvertement, difficile et triste. D’année en année, les statistiques montrent un triste résultat : [En Russie] seuls 3 à 5% de ceux qui se considèrent orthodoxes, observent le carême et encore pas toujours de façon stricte. Pourquoi les gens ne voient-ils pas la joie du jeûne ? En quoi consiste-t-elle ? Comment ceux qui n’ont jamais jeûné peuvent-ils se risquer à jeûner ? Nous discutons de cela avec Mgr Marc (Arndt), archevêque de Berlin et d’Allemagne de l’Église orthodoxe russe hors-frontières.

– Bonjour, chers lecteurs et visiteurs du portail internet « Pravoslavie.Ru ». Notre invité est aujourd’hui Mgr Marc, archevêque de Berlin, d’Allemagne et de Grande-Bretagne. Monseigneur, notre émission sera diffusée pendant le Grand Carême. C’est pourquoi le thème de notre rencontre, aujourd’hui, est le Grand Carême. Le Carême est un temps empli d’une solennité particulière, d’un contenu et d’un sens spécifiques. C’est la tempérance et la limitation de sa propre personne. Mais chez beaucoup de personnes aujourd’hui, la tempérance est associée à quelque chose de négatif, triste, qui provoque l’abattement. Monseigneur, comment passer le Carême de telle façon qu’il soit reçu non comme un temps de tristesse, mais de joie ?

– D’abord, je corrigerai quelque peu vos paroles : il ne faut pas qualifier de jeûne de limitation. Au contraire, c’est une libération. La libération de ce poids inutile, d’une charge inutile, que porte chacun. La libération de la lourdeur corporelle, bien sûr, mais aussi spirituelle – nous nous libérons de la charge de nos péchés. Le jeûne est la période la plus propice pour notre salut, c’est le temps durant lequel nous consacrons une attention particulière au côté spirituel de notre vie. Et lorsque nous nous libérons de la charge corporelle, l’esprit de l’homme se libère pour l’activité spirituelle, précisément. Malheureusement, chaque laïc ne peut pas assister à tous les offices du Grand Carême, mais ceux auxquels il peut assister, en écoutant les paroles de l’office, et ce attentivement, en les vivant, l’enrichissent d’une façon incroyable. Même si tout n’est pas compréhensible à certaines personnes, comme elles en ont l’impression. Ce qu’elles ont reçu est de toute façon significatif spirituellement, à un degré énorme. Les saints Pères nous ont laissé une immense richesse, ces magnifiques offices du Grand Carême. Les offices du Grand Carême sont « saturés » de sens théologique ! Ils nous amènent à la mort – la mort de la Croix – qu’a endurée notre Sauveur pour nous et à deux genres de mort, si l’on peut s’exprimer ainsi, dont nous faisons nous-mêmes l’expérience. Premièrement, nous avons la possibilité de nous purifier des accumulations pécheresses de notre conscience, afin qu’à tout moment nous soyons prêts à nous remettre entre les mains de Dieu, dans un autre monde. Mais la mort que nous souhaitons à nos péchés, c’est la mort de l’homme à tout ce qui vient du péché ainsi que la communion à tout ce qui est lumineux, divin, céleste. Si l’on reçoit ainsi ce temps du Carême, c’est alors le temps d’une grande joie, une joie que nous pouvons vivre consciemment quotidiennement. Vivre le début d’un jour nouveau, d’un temps nouveau pour la pénitence, qui nous est donné. Mais aussi expérimenter l’avant-goût de la résurrection générale. Ce n’est pas un hasard si celle-ci est fêtée avant la Résurrection du Christ. Bien qu’elle soit conditionnée précisément par la Résurrection du Sauveur et qu’il y ait ici un lien de causalité, nous vivons cela une semaine avant la Résurrection du Christ, c’est la résurrection de Lazare qui nous rappelle notre résurrection commune. Ainsi, si nous pénétrons correctement le contenu des offices de Carême et le sens de celui-ci, il sera pour nous une immense joie et une libération.

– Monseigneur, les sondages qui sont effectués en Russie et dans le monde entier, montrent qu’il n’y a pas tant de gens qui jeûnent. En Russie, à l’instar des années précédentes, environ 3% des Russes se considérant orthodoxes jeûneront plus ou moins strictement. La vertu de la tempérance ne jouit pas d’une popularité particulière. Pourquoi en est-il ainsi, Monseigneur ?

– Cela vient avant tout de l’ignorance du Carême. Et de l’incompréhension de son sens et de sa forme. Son sens reste effectivement caché pour les gens qui ne fréquentent pas les offices du Grand Carême, n’entrent pas dans leur essence, dans leur contenu. Et alors, tout le carême, dans le meilleur des cas, se transforme en une sorte de gymnastique. Nous avons évoqué le côté spirituel du jeûne. Mais si l’on parle du côté corporel, les gens ne jeûnent pas parce qu’ils ne comprennent pas que dans le jeûne ils se libèrent de leur charge corporelle, de ce qu’il leur est absolument inutile, et ils apprennent à dominer la matière. Rappelons-nous : lors de la création du monde, Dieu a donné à l’homme d’être le maître, c’est-à-dire de dominer, de maîtriser sa nature. Et nous voyons que beaucoup, de très nombreuses personnes, à notre époque, deviennent les esclaves de la matière, esclaves, avant tout, de leurs passions. Ce sont ceux qui soi-disant ne peuvent se libérer du tabac afin de ne pas manger beaucoup etc.. etc.. Il y a beaucoup de moments dans notre vie lorsqu’il nous semble que nous ne pouvons pas surmonter une chose ou l’autre… D’après les confessions, je sais que beaucoup luttent contre une quelconque passion, mais il leur semble qu’il est impossible de la vaincre. En fait l’homme, lorsqu’il entre dans l’essence du carême, lorsqu’il le pratique, devient joyeux à ce point, qu’il ne peut pas vivre sans le pratiquer. Ce sont des préjugés que de considérer que les gens ne peuvent vivre sans nourriture, sans aucune nourriture. Lorsque j’étais sur le Mont Athos, mon guide spirituel, chaque Grand Carême, jeûnait 40 jours, et il vécut jusqu’à une profonde vieillesse. Qui plus est, il jeûnait strictement : il ne mangeait rien. Il buvait seulement un thé très clair et c’était tout. Et je connais d’autres personnes qui pratiquent cela également. Mais, peut-être, non pas quarante jours, mais tout de même un temps assez long. Je me rappelle qu’une paroissienne, que j’avais persuadé de jeûner, m’a remercié à la fin du carême en me disant : « Je suis si contente, si satisfaite ! » C’est ainsi que l’homme, lorsqu’il comprend ce qu’il fait et pourquoi, peut beaucoup. Il en est de même avec la prière. Lorsque l’homme ne prie pas ou prie cinq minutes, il ne peut pas apprécier la force de la prière, il ne peut pas apprécier la joie qui provient d’elle. C’est pourquoi, il végétera ainsi, peut-être toute sa vie, s’il n’a pas une impulsion qui l’amène, ne serait-ce qu’une fois à essayer de prier vraiment. Il y a là beaucoup d’aspects qui nécessitent avant tout un cœur ouvert. Je vous raconterai un cas, qui m’a beaucoup impressionné. Dans notre paroisse, il y avait quelques familles grecques qui fréquentaient notre église uniquement parce que nous vivons selon l’ancien calendrier et non le nouveau, celui des catholiques-romains. Elles ne comprenaient rien, si ce n’est « alleluia » et « is polla eti, despota », mais elles venaient chez nous parce qu’elles savaient que chez nous tout était juste. Et voici que le vendredi de la première semaine du carême, la femme grecque, qui travaillait, comme je le savais, dans une usine, et ce à un poste physiquement très éprouvant, me dit (ce n’était pas une confession, mais une simple conversation) : « Monseigneur, j’ai bu de l’eau le mercredi ». J’ai pensé que je n’avais pas compris quelque chose, je ne maîtrise pas tant que cela le grec – et j’ai redemandé : « Qu’avez-vous dit ? » Elle répète : « J’ai bu de l’eau le mercredi ». Perplexe, je demande : « Vous voulez dire que vous n’avez rien mangé toute la semaine, mais aussi que vous n’avez rien bu ? » « Bien sûr ! » C’est la réponse « Bien sûr ! », d’une personne qui fait un travail difficile. J’ai alors compris que l’homme peut faire beaucoup, si seulement il le souhaite. Nous avons introduit, il y a vingt ans, la liturgie des présanctifiés le soir, une fois par semaine, mais notre synode avait décidé que ceux qui veulent communier doivent jeûner depuis minuit jusqu’au soir. Je l’ai annoncé à tous et je m’attendais à ce que personne ne vienne. Les gens sont venus ! Les gens qui, comme je le sais, travaillent dans un bureau, où tous fument, etc. Ils s’abstiennent de nourriture toute la journée, viennent se confesser le soir, communient. Quelle joie ! Et cela n’est donné que par l’expérience. Vous comprenez ? Bien sûr, celui qui n’en a pas fait l’expérience, ne peut le comprendre. Il faut nous décider à « franchir le fleuve ». Comme sainte Marie l’Égyptienne. Aussi, je pense que le malheur veut précisément que beaucoup ne sont pas prêts à faire le pas. Franchir le fleuve. Comme sainte Marie l’Égyptienne a franchi le Jourdain et, alors qu’elle était une prostituée, elle est devenue ensuite une sainte. C’est ainsi ce que beaucoup doivent faire parmi nous.

– Mais y a-t-il, peut-être, des exercices ascétiques qui permettent à l’homme, au fur et à mesure, de surmonter en lui cet état indécis et de développer son empressement à « franchir le fleuve » ?

– Avant tout, c’est la prière. Lorsque l’homme prie avec application, il est alors prêt à l’exploit dans le jeûne corporel. Lorsqu’il verra à quel point l’intellect et l’esprit deviennent réellement libres, il l’appréciera. Je me rappelle de ces malheureux qui ne peuvent cesser de fumer. Je leur ai dit : « Essayez, ne serait-ce qu’une fois, les jours de jeûne, le lundi, le mercredi et le vendredi, de vous abstenir de fumer. C’est le commencement ». Et nombreux sont ceux qui ont pu surmonter cette passion. Il en est de même avec la nourriture. Dans notre monastère, beaucoup de moines appliquent cette règle : les jours de jeûne, ils ne prennent aucune nourriture, si ce n’est que le soir, lorsqu’ils prennent une petite collation, et ainsi, tout le jour, ils ne mangent rien. Et bien sûr, cela permet à l’homme d’estimer ses forces, voir ce qui est possible pour lui et ce qui ne l’est pas.

– Monseigneur, vous avez dit que celui qui jeûne correctement ressent de la joie. Il y a encore ces mots, dans le stichère chanté les jours du Grand Carême : « Jeûnons d’un jeûne agréable… » Et nous le souhaitons les uns aux autres pendant le Carême. S’il vous plaît, rappelez à nous tous ce que signifient ces mots : « Jeuner d’un jeûne agréable ».

– Je n’ai pas particulièrement réfléchi à ce sujet, mais je suppose, avant tout, que cela signifie la chose suivante : abstenons-nous de « manger » notre prochain. Dans l’un des stichères avant le début du Carême, il est même dit que c’est peut-être la vertu la plus difficile que l’homme peut atteindre. « Jeûner d’un jeûne agréable » signifie aussi que nous puiserons pendant le carême la force pour notre développement spirituel. Afin de ne pas rester sur place, mais que chaque carême soit une marche de l’échelle qui mène au Christ et à notre résurrection avec Lui.

– Il y a ces mots dans la prière de saint Éphrem le Syrien : « Ne me donne l’esprit d’oisiveté, d’abattement et de vaines paroles ». Pourquoi est-il question précisément de la délivrance de tels péchés dans la prière ? Nous savons bien que ce n’est pas – loin de là – l’énumération complète des vices…

– Je pense que tous les autres péchés, d’une manière ou d’une autre, sont liés à ceux qui sont énumérés ici. Si nous examinons séparément pour ainsi dire, chaque « point » mentionné dans cette prière, nous nous apercevons qu’il attire après lui toute une série d’autres péchés. L’oisiveté amène l’homme très rapidement au refus de la lutte avec le péché, l’amène très vite à la condamnation du prochain… – l’un après l’autre. Ce sont, peut-être, les centres de tout ce que nous devons avoir en vue, lorsque nous entrons en lutte avec nos péchés.

– Monseigneur, en conclusion de notre entretien, je voudrais vous demander de donner quelques conseils à nos lecteurs et nos téléspectateurs, lors de ces jours de Grand Carême.

– Avant tout, je souhaite que tous fassent l’expérience du carême. Que tous les chrétiens s’efforcent de jeûner consciencieusement. Il y a, bien sûr, les malades auxquels on accorde un allègement du carême – dans la mesure où cela est justifié et nécessaire, et non simplement selon ses fantaisies ou ses propres souhaits. Il faut toujours discuter de cela avec son confesseur. Que chacun de nous renonce à quelque chose qui lui est particulièrement cher. Ce ne doit pas être obligatoirement de la nourriture : pour les uns, c’est la télévision, pour les autres, ce sont certains jeux etc. Je souhaiterais que chaque chrétien entreprenne consciencieusement un combat conscient. Parce que sans combat, il n’y a pas de victoire, comme le disent de nombreux Pères de l’Église. Or, nous voulons la victoire et nous ne l’obtenons pas à « bon marché ». Il nous faut prendre de la peine. Je souhaite que tous s’enrichissent spirituellement. Quant à ceux qui travaillent et ne peuvent pas se rendre aux offices, qu’ils doublent au moins leur règle de prière, la lecture spirituelle, et ainsi acquièrent quelque chose pour l’âme. Afin que l’âme sorte enrichie du carême. Et alors, ce carême sera réellement un succès pour chacun.

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Jovan Nikoloski