23/08/2017
Actualités
Page d'accueil > Non classé > Le bloc-notes de Jean-François Colosimo

Le bloc-notes de Jean-François Colosimo

Jfc

Pour ne pas oublier Rami Ayyad, arabe, palestinien,
chrétien, intellectuel, libraire, assassiné à Gaza : un meurtre recouvert par le silence, mais aux
conséquences assourdissantes. 

Gaza. Pas la bande de Gaza, mais en son sein Gaza
City, la ville des Philistins où mourut Samson, la métropole impériale des
Romains, porte des caravanes des grands déserts et de la Mer Rouge, qui vit un
jour arriver des girafes de la lointaine Abyssinie en l’honneur d’Anastase et
dont la grande horloge, sur l’agora, représentait les douze travaux d’Hercule
selon Procope de Césarée. Gaza, devenue une sorte de prison arrimée à la
Méditerranée au fil des batailles israélo- palestiniennes, au rythme du cycle
sans fin des attentats et des représailles. Gaza qui a vu naître l’islamisme,
qui a vu le Hamas rivaliser avec l’OLP, qui a vu se lever une guerre fratricide
entre Palestiniens. Gaza, livrée aux tanks, aux kalach, aux commandos, aux
milices, aux kamikazes, synonyme de chaos, d’anarchie, de désespérance.

Gaza de toutes les dérives, donc. A l’aube du 7
octobre. Au centre. Près du Vieux Quartier. En coin de l’antique église byzantine. Une ombre. Une flaque de sang.
Rami Ayyad repose face contre le bitume. Criblé de balles. Couvert
d’estafilades. Torturé. Sacrifié par d’obscurs ravisseurs à une cause plus obscure
encore. Et qui lui ont fait dire, à sa famille, au téléphone, pour tout adieu :
« Je ne reviendrai pas avant longtemps ». Coup double. Le premier
chrétien enlevé sur ce territoire d’absolue violence aura aussi été le premier
chrétien assassiné. « Je ne reviendrai pas avant longtemps »…Ailleurs,
naguère, on disait : « La valise ou le cercueil ». Ici, peut-
être préfère- t-on : « La conversion ou l’abattoir ». Pourtant
un tel langage est nouveau, radicalement nouveau. Jamais il n’a fait partie du
monde partagé d’un Edward Saïd et d’un Mahmoud Darwich, d’une Raymonda Tawil et
d’une Leila Chahid.

Une preuve que le  clash des
civilisations, par delà sa dimension programmatique, mêlant Pentagone, pétrole,
et Proche – Orient, correspondrait à une véritable ligne de fracture, à un
ébranlement sismique irrésistible ? Ou un indice, plutôt, de l’implosion des
cultures ? Et du chaos identitaire qui menace, de l’intérieur, le Sud,
grouillant de conflits et de tribalismes toujours plus barbares, face à un Nord
imperturbable, assuré d’incarner le
Droit et la Justice ?

« Rami a été tué parce qu’il était chrétien,
mais pas par "nos" musulmans… La faute à l’Occident ! »
avance d’ailleurs, et paradoxalement, la famille. Qui est qui ? Qui veut
tuer qui ? Qui peut tuer qui ?  Quelle partie absente serait plus responsable
que les parties présentes, impliquées ? Et plus coupable ? Que
signifient les non- dits de cette affaire alors que les plus simples évidences
se révèlent elles- mêmes aveuglantes ? Décryptage de cet Orient compliqué en quelques faits simples.

De fait, de pieux imams, anathématisant les
criminels, ont escorté de leurs pleurs le cercueil jusqu’au cimetière
orthodoxe. Mais l’ancien pacte, hérité de l’empire ottoman, teinté de
dhimmitude, ne tient plus. Dés lors que les musulmans eux- mêmes doivent se
préserver des islamistes qui les réduisent à des impies s’ils n’adhèrent au
règne indivis de la Charia et du Djihad (voir Mauwdoudi, Qotb, et les autres), comment
étendraient-ils leur protection coutumière aux chrétiens ? 

De fait, Rami était né dans une famille orthodoxe,
avait reçu le baptême orthodoxe, avait grandi dans l’Eglise orthodoxe, mais
était devenu évangélique, il y a de cela deux ou trois ans. La librairie qu’il avait ouverte au centre
ville était une succursale de la Holy Bible Society. D’une part, de
telles conversions n’ont, sur le principe, rien de nouveau et l’on assiste plutôt,
dans ce cadre et depuis un siècle, à une véritable hémorragie en Terre Sainte ;
c’est l’Orthodoxie, en effet, qui pourvoit en chrétiens du cru, en fidèles
arabes, les divers établissements confessionnels de la région (les anciens
comme les Melkites ou les Latins, les plus récents comme les Méthodistes ou les
Baptistes) et si l’on est en droit de maudire le braconnage spirituel, force
est de reconnaître que la politique, ou plus précisément l’absence de
politique, du patriarcat grec face à ses ouailles palestiniennes participe
aussi de ce désastre pastoral. D’autre part, il est évident que l’arrivée de
l’Evangélisme dans la région, sous la forme de Sionistes chrétiens qui tiennent
« ambassade » à Jérusalem ou de missionnaires embarqués à bord des blindés qui quadrillent
l’Irak, a bousculé les équilibres ancestraux et que, comme au temps des
Croisades, le terme « chrétien » (le nom, l’idée déréalisés) devient,
à travers eux,  synonyme d’un Occident
agressif dont le prosélytisme religieux ou culturel s’appuie sur la force des
armes et la puissance de feu. Enfin, tradis ou néos, repliés sur la Liturgie ou
annonçant la Parole, les chrétiens sont entrés  en suspicion à cause de l’échec même des
projets qu’ils ont porté (panarabisme, marxisme, socialisme, résistance
populaire), tous frappés de la promesse révolue, éteinte, d’une laïcisation de
leur monde – et qui ont fait d’eux non seulement les témoins de leur foi, mais
encore les protagonistes d’une modernité désormais diabolisée. 

De fait, la librairie de Rami représentait une
provocation inadmissible pour les intégristes. Elle n’avait d’ailleurs pas
tardé à être dynamitée par un groupe salafiste nommé « Les Glaives
vertueux de l’islam ». Et ce, sans que l’on puisse déterminer la part de
folie purificatrice ou la part de racket ordinaire qui avait pu présider à cet
acte. Car l’anarchie met au jour l’alliance innée de la révolution et du banditisme, souvent
tissée dans les prisons, et plus souvent encore vérifiée l’arme au poing,
estompant peu à peu la frontière,
forcément indécise, entre la morale et le crime. 

De fait, le Hamas avait alors tonné que ces
dissidents seraient « punis sans pitié au nom de l’unité de la nation
palestinienne ». Il l’a répété à l’annonce de la mort de Rami. Le tout, nonobstant
son propre « Comité de la promotion de la vertu et de prévention du vice »
qui annonce un règne sans partage de la loi islamique. Car que veut dire une
« nation » où l’appartenance religieuse vaut marque ethnique et
critère citoyen ? La décadence de la cause palestinienne en en un islamisme militant représente un signe alarmant
pour l’ensemble de la région, et à commencer pour les Palestiniens eux-
mêmes. 

De fait, enfin, face à l’infinie spirale de
violences que laisse deviner la mort de Rami, entre autres mille présages, les
chrétiens de Gaza, (3000 pour 1 500 000 musulmans), rêvent des cieux
plus cléments de Cisjordanie ou de Galilée, sans soupçonner que ces apparents
refuges se révéleraient vite des étapes sur la route d’un plus profond exil.
Car s’ils apparaissent indésirables dans le Hamasland, les chrétiens ne
semblent que tolérés par l’Autorité Palestinienne ou Israël. Partout, ils souffrent
d’une exclusion programmée dés lors que leurs communautés ne portent plus de
projet hégémonique – que leur « nation » va sans « Etat »,
et leur théologie sans politique. Cruelle nasse historique : c’est la
radicalisation, front à front, des autres, de tous les autres, en
d’innombrables duels (Juifs/Arabes mais aussi religieux/laïques ou encore Sunnites/Chiites..),
qui entraîne la négation de leur altérité, de leur situation de tiers, par
l’ensemble du Proche Orient. 

La mort de Rami ne fera pas l’objet d’une campagne
planétaire de protestation, d’une commission internationale d’enquête, ou même
d’une interpellation à l’Onu. L’indifférence des nations se refermera sur ce
meurtre comme il se referme sur le plus dramatique des exodes que notre monde ait
connu depuis une quinzaine de siècles. Un exode silencieux. Un exode aux
conséquences  néanmoins assourdissantes
pour l’avenir de l’humanité.

JFC

Précédent bloc-notes

Print Friendly, PDF & Email
Scroll To Top
Jovan Nikoloski