24/05/2017
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« Le Dimanche du Pardon 2017 et le mois d’Adar 5777 » par le père Alexander Winogradsky Frenkel

« Le Dimanche du Pardon 2017 et le mois d’Adar 5777 » par le père Alexander Winogradsky Frenkel

Les anémones poussent dans le désert… et les champs du Néguev montrent les premières couleurs qui mènent à la moisson.

L’aurore boréale illumine en vert les cieux nordiques, de grosses avalanches viennent de se produire à Svalbard, dont la capitale Longyearbyen est aujourd’hui un centre international sur les études arctiques. Un lieu où Norvégiens, Anglais et Russes ne cessent de se croiser depuis deux siècles, et où des réfugiés érythréens, afghans et syriens viennent de trouver un asile plutôt temporaire.

Les Ukrainiens continuent de mener leur guerre en forme de sauvegarde d’héritages anciens alors que certains dériveraient vers l’Ouest et que d’autres se rattachent de manière dramatique à une Fédération de Russie puissante, amputée de nombreux territoires perdus après la chute du communisme.

Désormais, la fracture semble se confirmer : les autorités russes reconnaissent depuis deux semaines les passeports – non-reconnus au plan international – des Républiques du Donbass et de Lougansk.

Ne rejeter personne et tout supporter, en bien comme en mal.
Quel temps de pardon, quel temps de simples prises de conscience que des segmentations rebelles, tenaces, plus fortes que toute logique d’union subsistent, s’affermissent de manière obtue. Il reste surtout le souvenir de temps où les frontières semblaient impossibles à déterminer quand les territoires sont si immenses, hors d’un horizon raisonnable et perceptible.

A Jérusalem, la Mission ecclésiastique orthodoxe du Patriarcat de Moscou a ébauché le programme des festivités du centenaire de la Révolution bolchévique. L’argument se déploie dans le monde entier alors que l’Eglise de Moscou rénove ses possessions en Europe occidentale (cathédrales de Londres, de Paris et la paroisse historique de Zurich), notant, à l’occasion que ses paroisses sont parmi les plus fréquentées dans la péninsule italienne.

A Jérusalem, à Tibériade, à Eyn Karem ou au Chêne de Mambré (Hébron), l’Eglise russe de Moscou et les monastères de l’Eglise Hors Frontière (c’est-à-dire en dehors du territoire maternel de la Russie) s’apprêtent à commémorer le martyre de la famille du Tzar, assassinée à Ekaterinenbourg (anciennement Sverdlovsk).

Les portraits, les icônes fleurissent partout, y compris dans toute la Terre Sainte (en Jordanie et dans les Territoires Palestiniens). La question est problématique pour les ressortissants juifs d’Israël venus de l’ex-URSS. Encore que les mouvements de l’aliyah furent tellement paradoxaux que les générations actuelles peuvent en arriver, par ignorance, inconscience ou la découverte d’un monde différent de la yiddishkayt martyrisée sous les Tzars, à considérer les Romanov comme étant les héritiers évidents, de droit divin et historique d’une Russie qui se relève et mène le combat d’une rencontre indispensable avec la modernité. En Russie orthodoxe – sur le chemin ardu de retrouvailles avec la Sainte Russie sinon de la Troisième Rome – la légitimité de la famille Romanov ne fait aucun doute.

Le Patriarche Kirill de Moscou l’a décrit tout au long de son périple en Europe occidental voici quelques semaines : aucune autre nation chrétienne n’a autant subi le martyre du reniement total de la foi – on peut parler d’apostasie étatique, de destructions systématiques des églises, des couvents, de la déportation et de l’assassinat programmé et inflexible de milliers de membres de tous les clergés et de millions de laïcs (orthodoxes, catholiques, protestants) pendant tout le temps d’un 20ème siècle dépouillé de toute humanité apparente.

La réalité est si forte, la conviction si intime pour un grand nombre de fidèles et le clergé orthodoxe que le Patriarche Kirill semble isoler – il est suivi aussi par de nombreux « penseurs » ou croyants orthodoxes dans le monde, y compris en Israël – le martyrologe chrétien oriental, faisant l’impasse, sans doute de manière trop « naturelle », au niveau des populations de Russie et des anciens satellites – sur la catastrophe de la Shoah.

Est-il question de pardon ? de prise de conscience ? Le Patriarche moscovite l’a rappelé à Londres et à Paris : les peuples de Russie se sont fourvoyés en adoptant des idéologies qui semblaient puissantes, égalitaires, chargées d’inspiration pour le bien et le développement social et communiste de tous les peuples.

Il affirme aujourd’hui que ces idées ont vécu, leurs partisans ont disparu car, dit-il, « la Parole vivante de Dieu est seule vraie et porteuse de vérité, de vie et d’authenticité ». C’est vrai de l’héritage biblique comme de la Parole évangélique. Comme si d’une pravda/правда – vérité imposée faussement par les camarades et le Parti, l’homo post-sovieticus culbute et se mue en croyant conscient de sa tâche novatrice à lutter pour une nouvelle évangélisation, souvent plus puissante que celle de Rome. Il a désormais la tâche de lutter partout contre la déchristianisation et une société de mort.

Est-ce absurde ? La question est qu’il faut tout pardonner… Sans être dupe, sans que les gens vous prennent pour un idiot, car c’est fréquent, surtout dans le monde religieux un peu trop cosmopolite de la Terre Sainte et Affiliées.

Avant d’en appeler à la moralisation de la vie publique, politique, sociétale, le monde des responsables de la foi ont à donner une image conforme aux Commandements divins.
Il est possible de pardonner sans cesse, sans relâche, sans même que cela soit compréhensible ou humainement supportable. Dieu sait que nous pouvons pardonner… jusqu’à galvauder un mot dont la profondeur touche aux seules vérité célestes. Cela ne signifie pas que les êtres humains sachent comment exprimer ce pardon du plus profond de leur âme. C’est ce que le Créateur fait si nous le faisons d’abord. Nous en sommes plus rarement conscients.

Il y a un côté dérisoire sinon grotesque à affirmer cela dans un univers aussi paganisé. Il serait plus exact de dire que tous les continents sont soumis à des processus d’éloignement de la foi, pour les chrétiens cela se traduit par cette déchristianisation. Même christianisé, le monde de la Foi authentique témoigne d’une bien pauvre capacité à pardonner.

Les films russes montrent cette quête spirituelle de renouveau, de pureté. Le dernier film de Martin Scorsese « Silence » (particulièrement apprécié en Russie), insiste sur les limites possibles du témoignage de la foi. Au Japon, un Jésuite est tellement choqué et effrayé par le martyre subi par les fidèles chrétiens assassinés devant lui, qu’il abjure…

Notre décennie en est là : la montée de violences internationales, du peu de cas fait de chaque existence humaine, tout conduit à une soif de références venues de l’Autre divin avec des sentiments ambigus, hésitant entre abjuration et fondamentalisme irréfléchi. C’est une chose que d’éructer à l’année des paroles de pieuse bonté sucrée; partager la vie spirituelle requiert une vraie tolérance, de vrais dialogues et surtout le courage de tenir compte d’autres, de bien d’autres que soi et les siens.

La trahison, le mensonge se retrouvent toujours dans la corruption, dans le vagabondage de pensées qui se voudraient intelligentes et philosophiques. C’est l’un des dangers les plus noueux des personnes qui prétendent avoir la foi, qui s’engagent dans les Eglises mais aussi dans les structures du judaïsme et de bien d’autres systèmes religieux. Avant d’en appeler à la moralisation de la vie publique, politique, sociétale, le monde des responsables de la foi ont à donner une image conforme aux Commandements divins.

Trop souvent, les fractures apparaissent quand disparaît le devoir de sacrifice qu’implique la véritable unité, la réconciliation. Elle apparaît dans le silence.

Dieu est tellement Autre que nous avons du mal à comprendre que nous sommes créés à Son Image et à Sa Ressemblance.

Tel est le prix du Pardon. Savoir de manière intime, par quelque chose d’encore plus intime que l’intime conviction, que nous pouvons effacer, pardonner, racheter, oublier le mal et le dépasser, bref savoir que nous avons été rachetés. C’est l’âme du Kippour. C’est la respiration de la Communauté d’Israël.

Pourtant, celui qui pardonne ignore tout autant ce qu’il fait. Mais il agit ainsi d’une manière qui ne sera pas compréhensible, sinon peut-être sur un temps impossible à déterminer.

« Absous, remets, pardonne et rachète Dieu, / ainsi que toute la Maison D’Israël ainsi que l’étranger que demeure avec lui car toute le peuple (des êtres humains) a failli ». C’est sans doute l’une des prières les plus profondes d’Israël qui ignore le plus souvent que les traditions chrétiennes orientales la reprennent quasi mot pour mot.

Ne rejeter personne et tout supporter, en bien comme en mal ? Il ne sert à rien de rendre le mal pour le mal. De rendre la haine pour le mépris.

On trouve toute une « faune » de « para-chrétiens en mal d’eux-mêmes, de Juifs inaccomplis, de personnes chrétiennes qui sont plus juives que les Juifs ». D’autres ne peuvent même imaginer ou tolérer des êtres comme les Juifs, les Arméniens, les Tziganes et toutes sortes de « peuples » où foi et nation semblent s’entremêler.

Tout cela baigne dans une quête profonde d’identité qui ne peut s’effacer en quelques lignes corrigées et re-corrigées à la hâte pour cause d’ouverture au monde.

Que sont ces implosions de haine et de tueries sauvages, d’ignorance crasse des autres comme souvent de soi-même ou de ceux que l’ont affirment comme siens, ces brasiers de sang et d’irrespect ou chacun ne voit que sa tribu, son clan et s’étonne que les nations tremblent comme la terre ou les raz-de-marée.

Il y a alors une force spirituelle « inédite » : le pardon. Le pardon n’est pas la réconciliation. Je ne fréquente que des gens qui finissent par se détester à force de vouloir se réconcilier de manière fictive.

Voici ce que l’Eglise de Jérusalem célébrera ce dimanche vers 14 h. 30 et que je reprends d’un article précédent :

Après l’office des vêpres du dimanche soir qui précèdent l’entrée dans le temps du Grand Jeune (Carême) qui débute le lundi […], le clergé et les fidèles accomplissent un rite profond et signifiant, riche. C’est le dimanche du pardon (прощеное Bоскресенье).

Le rite est très long et solennel dans la tradition slave. Il aura lieu demain dans toutes les églises orthodoxes comme dans les rites byzantins catholiques. Les Eglises assyriennes et syriaques ont déjà rappelé les trois Jours de Ninive, de retournement à Dieu avant le début du Grand Carême qui mène à la Pâque chrétienne.

Après une série de prières de repentance et de pardon, le clergé de tout rang et les fidèles se prosternent deux par deux – face à face, se demandent mutuellement pardon pour toutes les fautes volontaires et involontaires, conscientes et non-conscientes et se relèvent en s’embrassant dans l’espérance de la Résurrection.

Le rite que nous accomplissons au Patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem, est succinct. Souvent le clergé et les fidèles échangent en grec un “Καλή Σαρακοστή!” (bonne quarantaine = de jeûne), voire souvent “Καλό Πάσχα! (Joyeuse Pâque)”.

Le Patriarche Théophilos lira, au début une prière pénitentielle qui implore le pardon de Dieu. En hébreu, on dit “tzom kal – צום קל” (jeune paisible, simple) en hébreu. La phrase est curieusement un décalque de celle que l’on dit pour le Yom Kippur, comme si l’on devait mettre l’accent sur le jeûne – en fait, l’accent est sur le pardon et, en hébreu il serait logique alors de dire “shalom uslikhah – שלום וסליחה”. En russe, on échange l’expression « S postom/с постом – (bon) Jeûne ».

Le rite provient du Kippour ou “Jour de Grand Pardon, de rachat, d’expiation totale”. Le pardon s’exprime de manière constante dans la prière chrétienne, mais uniquement en grec, dans le Notre Père qui indique : “Pardonne-nous nos offenses (péchés, remets-nous nos dettes) comme nous avons déjà remis, pardonne à ceux qui nous ont offensé”.

Le mois nouveau de Adar (rosh chodesh Adar = ראש חודש אדר) commence cette année dimanche soir.

Ces petits Yom Kippour ont été instaurés au 16eme siècle par l’Ecole de Safed puisque la lune est éclairée par le soleil par des reflets qui laisseraient croire qu’elle paraît, naît, grandit, devient pleine puis diminue et disparaît.

Ceci montre une permanence physique dans la fidélité de Dieu qui s’exprime par une dimension de double reflet : de la blancheur lumineuse de la lumière du soleil sur la lune et de ce reflet de la lune sur la terre.

Peut-on tout pardonner ? La question se pose de façon très réelle à tous les niveaux de la société, mais aussi de la nature humaine.

Il y a la question de Simon-Kaipha à Jésus : “Combien de fois dois-je pardonner ? Sept fois ?” – Jésus répond : “Soixante-dix (-sept) fois sept fois » (Matthieu 18, 21). Que la mesure soit de 49 ou dépasse 50, il ne faut pas penser que c’est une mesure déterminée.

Elle excède précisément, dans sa symbolique, les 500 qui était la mesure ou middah (mesure parfaite dans le Temple). Il n’est pas question d’un bâtiment ou d’une mesure rituelle.

Il y a une « plénitude ou surabondance » d’une autre nature. Le pardon se trouve à cette mesure, ce que la foi orthodoxe et orientale exprime dans le « plérôme de la foi ».

C’est en cela que le “pardon” est l’âme du judaïsme ET du christianisme. Cela dépasse toute chose démontrable ou explicable. C’est immatériel et pourtant le pardon est sans doute la forme la plus élevée, la plus difficile à atteindre pour l’être humain.

J’ai entendu des sermons, des homélies savantes ou apparemment persuasives et théologiquement fondées sur le pardon et la nécessité de pardonner. Face aux travaux pratiques, ces paroles se montraient fumeuses et ineptes.

L’âme du pardon est de tout supporter, non que tout soit supportable, loin de là. Mais, très souvent au cours de la journée, me viennent les paroles du psaume “Ils ne savent pas, ils ne comprennent pas – לא יודו לא יבינו”.

Ne pas savoir, ne pas comprendre pourquoi.

Les circonstances actuelle doivent nous inciter à une profonde introspection, un vrai « ‘heshbon-nefesh/חשבון-נפש ».

Justement, comment mesurer la cohérence de densité humaine ?

N’est-il pas curieux que le mot « perversion » vienne du latin « pervertere » qui signifie « retourner, renverser » comme dans le cas de la conversion-techouva/תשובה ». Il faut s’interroger sur cette propension – quasi morbide – de systématiquement tourner à la transgression la plus lâche et sale à faire un usage falsificateur d’un retournement positif vers l’Eternel. Comme si l’anéantissement et la destruction naturels ne pouvaient être rayonnants d’une force de vie et de vraie bonté.

Ce sont ces stratagèmes tortueux qui amènent à changer le bien en mal, avec un réel appétit de destruction. Et pourtant, la pensée hébraïque joue sur le paradoxe de facettes qui peuvent tourner du mal au bien, comme dans le film « Le Dictateur » où le tyran Adolf se mue imperceptiblement en Charlot, homme bon et juste.

La langue hébraïque est claire dans ses mots : « kèn/כן = oui » est lié à la racine « Kun, Kavana, kivoun, kohen/כון, כונה, כוון, כהן = diriger, intention, direction et sacrificateur) » et s’oppose à « lo/לא = non qui s’écrit à l’inverse du nom de l’Eternel ». (cf. Matthieu 5, 37 : « Que votre oui soit oui, que votre non soit non, le reste vient du Mauvais »).

La joie du mois d’Adar est comparable à celle qui traverse le Grand Jeûne ou Quarante Jours (Carême) des Chrétiens d’Orient dans leurs célébrations faites de paisible quiétude et de confiance.

Elle commence surtout par le 7 Adar, jour de commémoration de la naissance et de la mort de Moïse. Une soirée et une journée d’étude car celui qui a foi est conscient qu’il ne sait rien ou bien peu de choses. Il est pourtant possible de chercher et d’y trouver cette tranquillité d’être vivant. C’est aussi le jour mémorial où l’on fait mémoire de tous les soldats morts sans sépultures ou dans des lieux restés inconnus.

Dans des périodes de grande confusion, il est facile de donner des avis, des conseils qui s’avèrent vides, sans fondement. Les possibilités médiatiques mettent en scène en 24/24 – 7/7 des scenarii inconsistants, virtuels et surtout éphémères.

Je le redis sans cesse : à Jérusalem, il y a des âmes qui crient, hurlent – non seulement les vieilles souffrances de la persécution anti-juive. Il y a le cri de l’âme de tout habitant, de tout peuple, langue, nation, de souffrances si peu comprises et explicables qu’il ne semble rester que la solution de la déraison.

Il faut cependant savoir que, trop d’êtres humains, de créatures vivantes souffrent et que cela va bien plus profond que toutes les vidéos et notre chasse à l’événementiel.

C’est curieux : le véritable péché de Sodome et Gomorrhe est celui de l’exclusion. C’est une perversion invariante dans la douleur qui affecte l’être humain.

Le Petit Kippour comme le temps de Jeûne conviennent à maîtriser des pratiques, des actions, des comportements sociétaux où rien n’est plus évident. La foi et la conscience spirituelle invitent non pas à ergoter sur des principes théologiques alléchants – il y va de notre capacité humaine à nous rencontrer, à nous porter au moyen de la bénédiction de vie que nous recevons, ne fût-ce que parce que nous sommes vivants.

C’est aussi rencontrer son et ses prochains. En hébreu, cela suggère non pas celui que est proche (comme l’indique la Peshitta araméenne « qariba/קריבא – celui qui est proche, parent ») mais celui qui est « sien » mais peut aussi faire du mal et être un ennemi « ra’/רע – prochain (cf. lettres désignant le mal, bien qu’il y ait eu une mutation sémantique).

C’est aussi aider les organisations sociales qui luttent pour ceux qui sont dans le besoin, visiter les malades de manière fréquente, d’assister les prisonniers. Les grands Saints ont expliqué combien ce sont des actions qui expriment cette joie à vivre et à pacifier ceux qui sont rejetés, violentés, oubliés.

C’est là que tout est possible à l’Eternel et que le pardon prend son sens sur un chemin pascal.

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Jovan Nikoloski