17/09/2014
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Recension: Paul Florensky, « Lettres de Solovki (1934-1937) »

florensky_lettresPaul Florensky, « Lettres de Solovki (1934-1937) », traduites du russe par Françoise Lhoest, L’Âge d’Homme, Lausanne, 2012, 800 p. (« Classiques slaves »)
Ce livre ne peut être compris qu’en fonction de la biographie de l’auteur. Il faut donc d’abord en retracer les grandes lignes.
Pavel Alexandrovitch Florensky est né le 22 janvier 1882 à l'ouest de l’Azerbaïdjan actuel. Son père, qui était ingénieur, était issu d'une famille de prêtres orthodoxes, tandis que sa mère appartenait à la noblesse arménienne de Géorgie. Après avoir terminé ses études au lycée de Tbilissi en 1899, il entra au Département de Mathématiques de l'Université d'État de Moscou, tout en étudiant parallèlement la philosophie. À la fin de ses études, en 1904, il refusa un poste d'enseignant à l'université et choisit de continuer à étudier la théologie à l'Académie ecclésiastique de Serguiev-Possad, où il s’intéressa particulièrement à la philosophie, à la religion, à l'art et au folklore. Il devint un membre important du mouvement symboliste russe, se liant d’amitié avec Andreï Biély. Il rédigea son œuvre la plus importante La Colonne et le fondement de la vérité : un essai sur la théodicée orthodoxe en douze lettres, dont la plus grande partie fut achevée à la fin de ses études à l'Académie en 1908, mais qui ne fut publiée dans son intégralité qu’en 1924. Ce livre, traduit et publié en français par Constantin Andronikof aux éditions L’Age d’Homme, est un mélange étrange (mais bien dans l’esprit de l’époque) de religion (pas toujours orthodoxe), d’ésotérisme, de philosophie, de mathématiques et de logique, de sciences physiques et biologiques et d’esthétique. À la fin de la même année 1908, il consacra un beau livre au starets Isidore, qui vivait non loin de Sergiev-Possad, sous le titre Le sel de la terre. Il fut ordonné prêtre en 1911. En 1914 il écrivit l’un de ses autres livres majeurs : À propos de la Vérité spirituelle.

Dans les années qui suivirent, il publia des travaux divers en philosophie, en théologie, en théorie de l'art, en mathématiques et en électrodynamique. Entre 1911 et 1917, il fut rédacteur en chef de la revue Bogoslovsky Vestnik. Après la fermeture, par les Bolchéviques, de la Laure de la Trinité-Saint-Serge (1918) et des églises de Serguiev Possad (1921), dont celle où il était prêtre, il partit pour Moscou, afin de travailler au Plan d’État pour l'Électrification de la Russie, sur la recommandation de Trotsky. En 1921 il devint professeur du Vkhoutemas. En 1924, il publia une monographie sur la diélectrique, ainsi que la version définitive de son livre La Colonne et le fondement de la vérité. Il travailla parallèlement comme secrétaire scientifique de la Commission historique de la Trinité Saint-Serge et publia des travaux sur l'art russe ancien. Dans la seconde moitié des années 1920, il travailla principalement sur la physique et l'électrodynamique, publiant son ouvrage principal de science fondamentale : Les nombres imaginaires en géométrie consacré à l'interprétation géométrique de la théorie de la relativité d’Einstein. En 1928, il fut exilé à Nižny-Novgorod. Sur l’intervention de l’épouse de Maxime Gorki, il fut autorisé à revenir à Moscou; mais il fut de nouveau arrêté en 1933 et condamné à dix ans au goulag au motif d’ « agitation contre le système soviétique » et de « publication de matériels d'agitation contre le système soviétique » (il s’agissait de sa monographie sur la théorie de la relativité, dans laquelle il voyait une « géométrie divine »). Après cinq ans passés aux îles Solovki – situées sur la mer blanche, à cent cinquante kimomètres du cercle polaire, où le monastère avait été transformé en camp de détention – il fut fusillé le 8 décembre 1937.
C’est pendant sa période de détention à Solovki qu’il écrivit les lettres rassemblées et traduites dans ce volume.
Il n’y parle pas de religion (les lettres étaient, sur ce point, soumises à une censure stricte) mais de philosophie, de mathématiques, de physique, de biologie, de botanique, d’art, d’éducation et de mille autre sujets. D’une grande intelligence et d’une culture immense (ses contemporains le comparaient à Léonard de Vinci, et N. O. Lossky parlait à son sujet d’une « érudition inhumaine »), son principal souci est de transmettre ce qu’il sait et ce qu’il a compris dans les nombreux domaines qui suscitent son intérêt. Aux Solovki, où il a la charge de faire fonctionner une petite usine de transformation d’algues en iode et en autres dérivés, il a créé un laboratoire de recherche, mais organise aussi des cours à l’intention des autres détenus et déploie des trésors de pédagogie pour rendre les sciences accessibles à ceux qui manquent des bases les plus élémentaires. Et surtout, père de cinq enfants, il entend assurer malgré la séparation son rôle de père et d’éducateur, cherchant à leur transmettre non seulement les connaissances qu’il a assimilées au cours de sa vie et qu’il continue à engranger, mais surtout la compréhension du monde qu’il a acquise et qui, il le dit maintes fois, est plus précieuse que tout savoir. Les lettres contenues dans ce volume sont toutes adressées à son épouse et à ses enfants, dont chacun est attentivement suivi par lui dans toutes les étapes et les formes de son évolution ; non seulement il leur dispense par correspondance des cours de littérature, de philosophie, de mathématiques, de physique, de biologie, de géologie, de minéralogie, de musique, d’esthétique, mais il les entoure d’amour et de tendresse, veille à leur bon développement moral et spirituel, les aide à préserver entre eux et avec leurs parents de bonnes relations, s’adaptant à la personnalité et aux besoins de chacun ; il ne peut rien transmettre sur le plan religieux, mais par un langage codé il demande régulièrement à son épouse d’y veiller (de même qu’un code témoigne de leurs relations spirituelles : « Pensez à moi » signifie « priez pour moi », « je pense à vous » signifie « je prie pour vous »…). « Chacun de mes enfants – écrit-il à son épouse dans une lettre datée du 10/11 décembre 1936 –, je le comprends de l’intérieur, en tant qu’individu. Chacun enfant est unique et irremplaçable, et pour cette raison, il m’est impossible de comptabiliser mes soins à leur égard. Je voudrais les aider pour qu’ils grandissent en se souvenant de leur famille, de la Russie, de leur foi en Dieu ».
Cet ouvrage vaut pour ses qualités littéraires (on y trouve notamment des belles descriptions de la nature aux Solovki), mais aussi pour les qualités humaines qui révèlent un homme curieux de tout ce qui est dans la nature et dans les êtres qui l’entourent, ainsi qu’un époux et un père exemplaire. Ses nombreux conseils concernant la pédagogie et l’éducation restent aujourd’hui très précieux.
Il faut féliciter Françoise Lhoest d’avoir mené à bien la traduction de cet ouvrage non seulement volumineux, mais farci d’un vocabulaire scientifique et technique qui exige une grande compétence linguistique.
Jean-Claude Larchet

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