Jean-François
Colosimo professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint- Serge mais aussi
éditeur, écrivain, auteur de films documentaires, nous livre sa réflexion sur
le discours du Pape à Ratisbonne dans son article, paru
dans le Monde du 21 septembre, intitulé : « L’œcuménisme victime
collatérale du discours de Benoit XVI-
Les propos du Pape enflamment l’islam, mais ce sont
les orthodoxes qui en font les frais.
». Nous vous invitons à lire l’article, reproduit avec
l’aimable autorisation de l’auteur :

« L’œcuménisme
victime collatérale du discours de Benoit XVI

Les
propos du Pape enflamment l’islam, mais ce sont les orthodoxes qui en font les
frais.
 
Citations médiévales, d’un côté, à Ratisbonne,
bombes incendiaires, de l’autre, à Naplouse : la disproportion est aussi
avérée qu’était prévisible l’effet collatéral. Il suffit que l’Occident invoque
Byzance contre l’islam pour que des églises brûlent en Orient. L’équation, en
rien nouvelle, remonte aux Croisades. La nouveauté est qu’elle rend désormais
l’orthodoxie otage d’un « choc des
civilisations » qui tourne toujours plus à l’auto–prophétie réalisée.

Comment expliquer, dès lors, le paradoxal appel de
Benoît XVI aux écrits méconnus de Manuel Paléologue ? En quoi y avait-il
nécessité de réveiller la mémoire de
l’infortuné vassal du sultan Bajazet, politicien hasardeux et polémiste mineur, père du dernier empereur,
Constantin XI, mort sur les remparts de Constantinople ? Et ce, qui plus
est, à la veille de rendre visite, en Turquie, à Bartholomée Ier, lui-même
engagé dans une lutte pour la survie  du
patriarcat œcuménique ? Négligence ? Provocation ? Stratégie
supérieure ? 

Ces questions sont annexes. En fait, les enjeux de
politique religieuse comptent pour peu, ici, devant l’impératif dogmatique qui
les commande et les ordonne. Le discours de Ratisbonne, en effet, ne vise pas l’islam, ou à la marge, mais Scot,
Occam, le nominalisme et, partant, la Réforme, Luther, Calvin. Il ranime une antique
querelle, fondatrice de la culture européenne, aussi cruciale qu’oubliée :
Dieu est-il Etre ou Volonté ? Il représente surtout l’occasion pour Benoît
XVI, de retour dans son alma mater, de réaffirmer le cœur de la doctrine romaine,
l’alliance scolastique de la révélation et de la philosophie, la primauté de la
théologie naturelle issue d’Augustin et de Thomas d’Aquin. Et, pour ce faire,
de revendiquer à nouveau  le legs,
disputé, de l’hellénisme chrétien.

Le choix de Manuel Paléologue n’en ressort que plus
significatif. Ses XXVI Conversations avec un Perse, rédigées à l’extrême fin du
XIVe siècle, témoignent, sur fond d’agonie de l’empire, de l’influence tardive
des traités latins antimusulmans, nés avec les royaumes francs de Terre Sainte
et marqués par un antagonisme militant.
Manuel, pour l’essentiel, répète son aïeul Jean Cantacuzène, le moine- empereur,
dont l’argumentaire  emprunte beaucoup au
Confutatio Alchorani du frère prêcheur Ricoldo de Montecroce, traduit en grec par
Démétrios Kydonès, un  lettré précisément
passé à l’ordre dominicain.

La référence, toutefois, n’a pas pour unique défaut
sa partialité. Elle entretient, de surcroît, un sérieux contresens. Le
radicalisme de Manuel Paléologue s’institue à rebours de la tradition orthodoxe
de dialogue avec l’islam initiée par Jean de Damas dès le VIII e siècle,
illustrée par Paul d’Antioche au XIII e siècle, et dont aujourd’hui, Georges
Khodr, l’évêque du Mont-Liban, est le continuateur. Une tradition d’autant plus
exigeante qu’elle se veut animée d’un respect têtu. Et d’autant plus attentive
qu’elle se sait garante du lien entre Jérusalem, Athènes, Rome et l’arabité.

D’où les inévitables questions que suscite une
lecture sereine du discours du pape. Pourquoi cette franche apologie de la
doctrine latine aboutit- elle à tant de confusions, non pas uniquement dans le
domaine interreligieux, mais aussi dans le domaine œcuménique ? En quoi
représente-t-elle, en regard de l’héritage de Jean Paul II, une rupture, ou à
tout le mois un correctif ? L’Orthodoxie est-elle condamnée au rôle de
supplétif dans ce recentrage théorique? Et par quelle fatalité cette
charge contre la théologie protestante de la seule Ecriture et de la seule
Grâce, se transforme-t-elle, effacée par l’émotion et la manipulation de la rue
musulmane, en convergence avec le fondamentalisme américain dans le regard de
l’opinion ?

En dialecticien inclinant à la contemplation,
Benoît XVI se montre naturellement plus soucieux des essences que de
l’histoire. Mais un tel charisme ne va pas sans risques lorsqu’il s’agit
d’incarner la parole chrétienne  à
l’échelle planétaire, dans un climat général volontiers apocalyptique. Si l’on
considère que le défi de l’islam, afin qu’il exorcise l’islamisme, tient à la
levée de son silence sur ses origines et ses sources, mieux vaut alors éviter
de rendre ce silence assourdissant. C’est là-dessus que l’orthodoxie, forte
d’une expérience multiséculaire, plutôt que d’être exposée, mériterait d’être
écoutée. »

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