20/10/2017
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L’essentiel est que nous puissions dire : « Le Christ est parmi nous ! »

Victor_potapov Vous pouvez lire ci-dessous l’interview exclusive sur la réunion avec l’Église orthodoxe russe donnée au journal orthodoxe « Céphas » (« Kifa ») par l’archiprêtre Victor Potapov, recteur de la paroisse Saint Jean le Baptiste à Washington, fondateur et rédacteur en chef de la revue « The Orthodox Monitor », un des prêtres les plus en vue de l’Église orthodoxe russe hors-frontières.

 

« Kifa » : Père Victor, nous savons que
le processus de réconciliation entre l’Église Russe et l’Église russe hors-frontières
se poursuit, qu’un travail important et sérieux est mené au niveau des
commissions de conciliation par des experts et des évêques. D’un côté la
situation est difficile, d’un autre on observe un certain mouvement. Cela ne
peut manquer de nous réjouir. Mais voici la question : comment ce
processus est-il non pas seulement reçu et reconnu, mais vécu par le peuple de
l’EORHF

Père
Victor Potapov :
Je
ne puis, bien sûr, parler au nom de toutes les paroisses, mai je peux raconter
ce qui se passe dans la mienne.

Avant
tout je m’efforce d’informer les paroissiens de chaque étape de notre travail
commun. J’ai eu l’honneur de participer à deux conférences sur l’histoire
récente de l‘Église russe où étaient discutées les questions qui nous
préoccupent tous actuellement – la question de la succession dans l’Église, la
question des nouveaux martyrs, celle de la déclaration du métropolite Serge
Strarogorodsky. La première conférence a eu lieu en 2001 en Hongrie dans
l’église Serbe de la ville de Sentendre, la deuxième, ici même à Moscou, dans
la Bibliothèque du Saint Synode, en 2002. Les documents de ces deux
conférences, y compris mes deux exposés ont été publiés. Après chaque
conférence, à mon retour, je racontais à mes paroissiens, ce qui se passait. Et
lorsque nous avons eu notre consultation pastorale générale dans la ville de Nyack
près de New York, nous avons informé nos paroissiens avant et après
l’événement. Ensuite quand ont été publiés en même temps sur le site du
Patriarcat de Moscou et sur celui de l’EORHF les documents des commissions de
conciliation, j’ai eu des entretiens en anglais avec nos paroissiens
anglophones et en russe avec nos paroissiens russophones, pour pouvoir parler
sans traducteur. Ainsi mes paroissiens sont préparés.

Bien sûr, il y a des gens qui sont sceptiques. En effet
beaucoup sont troublés par certaines actions du Patriarcat de Moscou. Avant
tout il s’agit de l’attitude de soumission par rapport au pouvoir athée dans le
passé, et le fait que cela soit resté dans une certaine mesure aujourd’hui.
Nous le voyons au comportement de certains prélats, de certains prêtres. Ils
ont une attitude complaisante, servile avec le pouvoir d’aujourd’hui. Cela
éveille la méfiance.

Beaucoup d’entre nous pensent que si le Patriarcat de Moscou, ne serait-ce
que par souci de la paix, rendait un de ces lieux qui nous ont été pris et qui
de toute façon seront par la suite des biens communs – Hébron ou Jéricho, ce
serait un geste de bonne volonté qui gagnerait la confiance de beaucoup des
nôtres, surtout ceux qui ont aujourd’hui une attitude méfiante et sceptique
face au processus de réconciliation. Mais cela ne se produit pas. Néanmoins les
pourparlers se poursuivent, et j’espère que tôt ou tard nous parviendrons
peut-être à un accord sur ce point-là aussi.

A part cela, nous qui avons vécu toutes ces années en Occident, nous avons
incontestablement été élevés dans les valeurs de la civilisation occidentale,
je veux dire les valeurs d’ordre constitutionnel, démocratique. Je veux dire,
que nous ne connaissons pas le principe de « l’obéissance avant
tout », qui veut que lorsque le chef a parlé on est obligé de s’exécuter.
Chez nous les gens sont très libres. Personne ne contraint personne. Aussi
avons-nous notre approche de l’existence. En tant que prêtre je peux dire mon
avis à mon évêque concernant la vie de l’Église et d’une manière assez
déterminée, critique. Il m’écoutera. C’est-à-dire que j’ai accès à mon évêque.
Je peux lui parler, même si ce n’est pas d’égal à égal, parce que notre Église
est hiérarchique, et que sans conteste, un évêque est un prince de l’Église. Je
dois donc me comporter avec lui en conséquence, avec respect, mais j’ai le
droit d’exprimer mon opinion.

Question : Sans
crainte de conséquences ?

Père Victor Potapov : Absolument.
Combien de fois je l’ai fait ! Quand le pauvre métropolite Vitali, qui,
aujourd’hui si âgé, n’est plus malheureusement avec nous, faisait des
déclarations sur le caractère « sans grâce » du Patriarcat de Moscou,
je lui ai écrit une très longue lettre. Ouverte. Cette lettre peut toujours être
consultée. Je lui disais : « Monseigneur, vous prêchez l’hérésie»,
lui montrant que les pères de l’Église ignoraient cette notion d’absence de
grâce, que celle-ci est apparue à l’époque des vieux-croyants, pour servir d’accusation
contre ceux que les vieux-croyants appelaient les « Niconiens ». Je lui
écrivais : « Où allez-vous ? N’oubliez pas que vous parlez au
nom de notre Église ». Il s’agissait pourtant de son opinion personnelle :
officiellement nous n’avons jamais adopté une telle position.

A part cela, nous essayons de rappeler au souvenir de nos fidèles (les gens
ont en effet la mémoire courte) qu’au début des années 1920 quand s’est
constituée l’Église hors-frontières, nous avions déclaré (c’est inscrit dans le
premier paragraphe de notre Règlement, qui est notre constitution) que nous
étions une organisation ecclésiale provisoire, qui cessera d’exister avec la
chute du communisme. A l’évidence, après plus de huit décennies, les gens ne
pensaient plus que notre rêve, ce pour quoi nous avions prié pendant toutes ces
années s’accomplirait au début des années 1980 du siècle dernier. Mais cela s’est
produit. Et nous devons choisir. Nous ne pouvons pas continuer à rester comme suspendus
en l’air. Nous avons toujours dit que nous étions la partie libre de l’Église
russe. Toujours. Et aujourd’hui le choix est simple : nous devons nous
réunir à l’Église russe, nous devons nous y couler à nouveau, bien qu’il y ait
naturellement chez nous beaucoup d’Américains, mais aussi de nombreux Russes
nouvellement venus de Russie au cours de ces dix dernières années.

« Kifa » : Cela a créé de nouveaux problèmes ?

Père Victor Potapov : Oui et
non. Non, en ce sens, qu’ils fréquentent les églises, demandent le baptême pour
eux-mêmes et pour leurs enfants. Malheureusement, beaucoup d’émigrés nouveaux venus
ne sont pas pratiquants. Certains le deviennent chez nous, parce que chez nous
rien n’a un caractère de masse, nous pouvons faire attention à chaque cas
individuel. Les gens commencent à se poser des questions, se sentent attirés
par tout ce à quoi ils n’accordaient pas de valeur dans leur pays. Ils viennent
chez nous, parce qu’ils sentent chez nous « l’odeur de la
Russie ». Ils viennent et ils
retournent à leurs racines, ils se sentent tout d’un coup Chrétiens orthodoxes.
Et nous essayons de travailler avec eux. Mais la plupart, bien sûr, viennent
baptiser leurs enfants en bas âge et après nous ne les revoyons pas. Mais nous
ne pouvons pas non plus refuser, il y a toujours un espoir, qu’une brève parole
dite après la célébration du mystère pourra peut-être toucher leur âme, qu’ils
se souviendront peut-être un jour de ce qu’on leur aura dit et reviendront. D’un
autre côté, nous avons aussi beaucoup de gens qui étaient déjà des orthodoxes
pratiquants chez eux. Je dirais, que le visage de ma paroisse a beaucoup changé
ses dernières quatorze années. Je dirais que la majorité de la paroisse est
maintenant constituée de nouveaux arrivants. Naturellement, l’ancienne émigration
rejoint un monde meilleur. Nous avons beaucoup d’Américains convertis, du fait
de mariages mixtes, à la suite d’une quête spirituelle. Ils viennent, nous les
accueillons, ils adoptent l’orthodoxie. J’ai actuellement deux diacres. L’un
est un Afro-américain, très zélé. L’autre aussi est un Américain, John Kevin.
Jusqu’à ces derniers temps nous avions aussi John Johnson, qui a maintenant
fondé sa propre mission. Nous avons tant d’Américains maintenant que nous avons
été contraints de nous mettre à célébrer des offices séparés pour eux.

« Kifa » : En anglais ?

Père Victor Potapov : Oui.
Chaque samedi à 16 heures nous célébrons des vigiles en anglais. Nous avons une
chorale anglophone, un second prêtre qui célèbre en anglais. Moi aussi, je
célèbre de temps en temps en anglais, pour que les paroissiens anglophones ne
croient pas que le recteur les oublie. Ensuite à 18h30 nous célébrons les mêmes
vigiles en slavon. Dimanche à 8h nous avons une liturgie en anglais, puis une
seconde liturgie en slavon. Ainsi tout le monde est content, parce que d’une
part chacun peut entendre l’office dans sa langue, et d’autre part parce que
cela permet de désengorger l’église : notre église n’est pas très grande
et ne pourrait pas contenir tout le monde s’il n’y avait qu’une liturgie. Nous
avons beaucoup de paroissiens, quelque 300 familles, ce qui fait une assez
grand paroisse selon les normes de l’émigration. En tout quelque 600 personnes
viennent régulièrement aux offices. A chaque célébration nous distribuons la
communion dans deux calices parce que beaucoup de gens souhaitent communier.
Les gens sont très zélés.

« Kifa » : Est-ce
qu’on ne peut pas dire que la frontière entre ceux qui se montrent sceptiques
envers le Patriarcat de Moscou et ceux qui soutiennent le processus de
réconciliation passe entre les Américains et les nouveaux venus ?

 Père
Victor Potapov :
Je dirais que la majorité des Américains
est pour l’unification parce qu’ils sentent eux aussi que nous devons
normaliser notre situation canonique. Il faut dire que cela signifie entre
autre que nous serons en communion avec les autres Églises locales.
Nous
ne pouvons continuer à vivre dans l’isolement. Nos paroissiens commencent
également à penser à leurs enfants. Quand ils seront grands, ne pourront-ils
fréquenter que des russes ? Comment conserveront-ils l’orthodoxie, s’ils
n’ont pas de camarades ou d’amis orthodoxes, même si ceux-ci sont, disons, des
arabes de l’Église américaine ? Il doit y avoir des liens, c’est très
important pour que les enfants restent dans l’orthodoxie.

« Kifa » : Comment un fidèle du rang peut-il ressentir le caractère irrégulier de
la situation canonique de l’EORHF ?
 

Père Victor Potapov : Je pense que
cela dépend en partie du prêtre. La plupart des gens, sans doute, n’y prêtent
pas attention. Ils viennent simplement à l’église, ils s’y sentent bien. Mais
j’essaie de leur expliquer que nous ne pouvons pas continuer à vivre ainsi. Il
y a certaines lois dans l’Église. Si nous avons toujours affirmé notre
caractère provisoire, nous devons aujourd’hui régulariser honnêtement notre
situation, être conséquents.

« Kifa » : Et comment la réunification à venir pourra-t-elle influer sur la
position de l’Église autocéphale d’Amérique – OCA ?

 Père
Victor Potapov :
Là aussi il y a des problèmes, sur
lesquels travaillent actuellement les commissions. Car, à strictement parler,
s’il s’agit vraiment d’une Église autocéphale, l’Église orthodoxe russe ne
devrait pas avoir le droit de conserver des paroisses sur son territoire. Ces
paroisses doivent faire partie de l’Église autocéphale locale. Nous savons que
depuis 1970, quand lui a été accordé le tomos,
l’Église américaine est autocéphale. Je ne me souviens pas des termes exacts,
mais l’accord stipulait que toutes les paroisses du Patriarcat de Moscou
devaient entrer dans l’Église autocéphale. Mais cela ne s’est pas produit, à
l’exception de quelques cas isolés. Je ne sais pas ce qui va se passer
maintenant. Je ne suis pas au courant de tout ce qui se passe dans les
commissions. Mais l’on est en train de préciser la situation canonique.

En attendant nous avons des structures parallèles. Je ne sais pas comment
sera résolu ce problème. D’un autre côté, il doit y avoir une période de
transition. Pour autant que je sache, pour nous, à l’Église hors-frontières,
rien ne va changer, sinon que nous allons commémorer le Patriarche et recevoir
le myrrhon du patriarcat. Il est possible que notre métropolite aura une voix
dans le Synode, que le métropolite (ou un évêque le représentant quand il sera
empêché) siégera aux réunions du Synode. Pour tout le reste, tout restera comme
avant. Nous allons élire notre propre métropolite.

« Kifa » : Et la communion eucharistique ?

 Père
Victor Potapov :
C’est bien sûr le plus
important.

« Kifa » : Elle
sera également rétablie, sans doute, avec l’OCA ?

Père Victor Potapov : Je ne
sais pas. Ce serait logique. Mais je veux dire que l’OCA et l’Église hors-frontières
ont été autrefois ensemble, c’est-à-dire qu’il y avait autrefois une seule Église
hors-frontières au sens géographique du mot. N’oublions pas qu’ils ont deux
fois rompus avec nous, avant de revenir. Pour certains il sera difficile de
dépasser cette barrière. Beaucoup sont aussi gênés par la différence de
calendriers. Nous suivons l’ancien calendrier et eux le nouveau. Je pense que
l’essentiel est que nous puissions dire : « le Christ est parmi nous.
Il l’est et il le sera. »  Si nous arrivons à cela avec nos pauvres
forces humaines avec l’aide de Dieu, alors le Seigneur pourvoira. Je pense
qu’il nous enverra l’intelligence nécessaire pour que nous puissions résoudre
toutes les autres questions concernant l’orthodoxie américaine, celle de la
communion liturgique avec l’Église Orthodoxe d’Amérique et les autres Églises
locales. Je ne suis ni un spécialiste du droit canon, ni un prophète, j’ignore
ce que nous réserve l’avenir, mais je compte beaucoup sur l’aide de Dieu, sur
le fait que, si nous restons fidèles aux recommandations de nos primats, au
Règlement de l’Église orthodoxe russe et que nous aspirions à l’unité, à
laquelle le Christ nous a appelés dans sa prière sacerdotale, cela peut entraîner
dans l’avenir le miracle de la réunification de l’orthodoxie dans le monde.

Source : Site officiel de l’Institut Saint Philarète

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Jovan Nikoloski