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Chaque samedi, retrouvez le Bloc-notes de Jean-François Colosimo dans notre nouvelle rubrique: Regard orthodoxe sur l’actualité. En avant première du Bloc-notes, voici son article* paru dans les pages « Débats et opinions » du quotidien Le Figaro le 4 avril dernier dans une page de commentaires sur la mort du pape Jean Paul II.

*Reproduit avec l’aimable autorisation du quotidien et de l’auteur; tous droits réservés.

Orientale Lumen, cette « lumière de l’Orient » que Jean Paul II devait célébrer comme source de la foi, avait baigné dés l’enfance la piété de Karol Wojtyla. Pour être né en bordure de l’autre Europe, baptisée par Byzance, et ayant su en perpétuer l’héritage fait de liturgies cosmiques, de chants angéliques, d’icônes théophaniques, de peuples girant en processions et pèlerinages autour de l’autel eucharistique, le pape savait le dogme inutile, incertain sans les symboles charnels qui le rendent incarnés et l’assimilent à la radiance même du Christ transfiguré.

D’où son aspiration nostalgique à la manifestation de cette splendeur qui était aussi bien celle de la vérité. Une nostalgie qui ne s’imposait pas moins personnelle, portée par le souvenir d’une mère trop tôt partie, elle-même issue d’une de ces chrétientés « uniates », arrachées par l’histoire à l’orthodoxie pour être rattachées au catholicisme. Une aspiration qui ne se voulait pas moins urgente, accrue par la nécessité de restaurer le sens du magistère après la chaotique réception du Concile de Vatican II au sein de l’Eglise romaine. Mais une nostalgie et une aspiration qui allaient aussi, in fine, en raison même de cette proximité, apparaître ambigus à l’Eglise orthodoxe.

C’est en effet dans le nœud de cette relation conflictuelle qu’affleure un échec des plus significatifs dans le pontificat de Jean Paul II. Pourquoi ? Comment ? A l’heure du deuil, seule vaut la prière et, de Constantinople à Belgrade, de Moscou à Antioche, de Tbilissi à Bucarest, par la bouche de Bartholomé, d’Alexis, d’Ignace, celle de tous les patriarches, évêques et fidèles est acquise à cet incontestable témoin de la transcendance, voyageant désormais vers l’unique demeure du Père immortel. Toutefois, et apparaissant d’autant plus comme tel dans la vacance momentanée du trône pétrinien, ce difficile dossier s’annonce comme crucial pour le successeur, et ne manquera pas de peser sur le Conclave. Sans dresser de bilan, il importe donc d’indiquer, ici, les raisons de ce qui demeurera comme un signe éminent de contradiction, sur fond à la fois de dramatiques malentendus et d’inaliénables différences.

Tout d’abord, en vertu même de ses origines, le pape slave que fut Jean Paul II minora certainement le fait que la Russie se voulait orthodoxe avant d’être slave. Et qu’à vouloir la rallier dans le camp de la « nouvelle évangélisation », elle ne pouvait que se sentir instrumentalisée, voire menacée dans son identité. L’appel aux « deux poumons de l’Europe » ne l’y incitait-elle pas dès lors que la formule, plus que malencontreuse, avait été prononcée par le poète moscovite V. Ivanov lors da sa conversion au catholicisme en pleine tourmente révolutionnaire dans Saint- Pierre de Rome ? Or, au moment même où, lors de la rencontre de Balamand, en 1993, les théologiens catholiques condamnaient courageusement l’uniatisme, la machine vaticane, elle, laissait se réactiver cette forme de prédation spirituelle à l’Est. Pis, l’imagerie caricaturale, véhiculée par de paradoxaux « missionnaires » en terre chrétienne, et souvent reprise à l’Ouest, d’une hiérarchie orthodoxe soumise au totalitarisme et d’un pape tombeur du communisme, ne fit qu’aggraver le sentiment de méfiance. Qui pouvait ignorer, en effet, qu’aucune des persécutions endurées par les Eglises catholiques, protestantes, ou orthodoxes dans le bloc soviétique après 1945 n’était en quelque façon comparable au calvaire de l’Eglise russe entre 1917 et 1945 ? Et que la Russie avait donné plus de martyrs en cinquante que tout le christianisme en vingt siècles ? Exsangue, inquiète, démunie, l’Eglise russe décida dés lors de se raidir. Et tous les voyages du pape dans le monde traditionnellement orthodoxe, souvent acquis au titre diplomatique d’Etat à Etat, plutôt que d’Eglise à Eglise, – Roumanie, Bulgarie, Géorgie, Ukraine, Grèce, Syrie-, furent assimilés à une sorte d’encerclement par le patriarcat de Moscou et achevèrent de le confirmer dans son refus. Lequel se trouva renforcé par l’activité internationale du Saint Siège qui, de la reconnaissance sans délai de l’indépendance de la Croatie au soutien aux mouvements ultranationalistes d’Ukraine, n’apparut pas toujours fraternelle, et à tout le moins apaisante.

Aussi regrettable et contestable que puisse être jugée cette obstination, elle aura fini par revêtir valeur de symbole pour des divergences autrement moins circonstancielles que les désordres géopolitiques dus à la sortie du communisme. Et qui sont d’abord d’ordre théologique. L’orthodoxie pouvait-elle se reconnaître dans le rôle d’adjuvant conservateur à une stratégie de réaffirmation de l’identité catholique alors qu’elle était à l’origine, avec les Eglises protestantes, de la démarche œcuménique tardivement adoptée par Rome ? Pouvait-elle se reconnaître dans la clôture des questions pastorales, disciplinaires, éthiques, élevées au rang de vérités intangibles par le magistère romain, inquiet des dérives du christianisme occidental ? Pouvait-elle se reconnaître dans l’exercice mondialisé et médiatique de la papauté, certes utile à Jean Paul II pour refonder le catholicisme, mais plus que contradictoire avec sa propre ecclésiologie ? Pouvait-elle, enfin, se reconnaître dans l’encyclique Ut Unum Sint qui se proposait d’aménager la primauté là où, selon elle, elle a besoin d’être totalement repensée ?

Sans surprise, c’est donc moins le pape, pris à ses soucis, que l’homme dressé, souvent prophétique, parfois inspiré, que salue l’orthodoxie en Jean Paul II , priant pour que le seul Maître et Seigneur « lui accorde le repos de l’âme et la vie éternelle ».

Jean–François Colosimo*

*Professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, essayiste.

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