25/09/2017
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Entretien avec Jean-Claude Polet : « Le père Sophrony m’a donné la force »

Entretien avec Jean-Claude Polet : « Le père Sophrony m’a donné la force »

Ci-dessous entretien de Raluca Prelipceanu avec Jean-Claude Polet, secrétaire de l’association Saint-Silouane, paru dans la revue roumaine Lumea Credintei, (n°4 – 165 – avril 2017). Entretien réalisé en novembre dernier à l’occasion du colloque « La rencontre avec le père spirituel. Le père Sophrony » organisé à Iassy (Roumanie). Dans cet entretien Jean-Claude Polet évoque sa conversion à l’orthodoxie, sa rencontre avec le père Sophrony (Sakharov), les différences entre les liturgies orthodoxe et catholique.

Photographie du P. Iulian Nistea (source) : Jean-Claude Polet

Raluca Prelipceanu : Comment avez-vous connu le monastère de Maldon ?
Jean-Claude Polet : C’est une longue histoire, mais je vais être court. En fait, pendant plusieurs années j’étais en recherche spirituelle et je naviguais dans tous les domaines religieux : de l’hindouisme jusqu’au christianisme en passant par l’islam. Je n’avais pas de détermination particulière, même si, au départ, j’étais catholique de naissance et de formation, mais j’éprouvais quand même la nécessité de trouver autre chose de meilleur. Un de mes amis m’avait dit : « la solution n’est pas dans une institution religieuse, quelle qu’elle soit, mais dans un maître spirituel, et il faut que tu le cherches ». Et c’est ainsi que je suis allé, avec lui, voir un maître spirituel musulman, soufi en l’occurrence, mais un Occidental converti, qui, après m’avoir écouté, m’a dit : « Si vous ne voulez pas plus que d’être chrétien, et que vous cherchez un maître spirituel, vous ne pouvez rien faire de mieux que d’aller voir le père Sophrony. »

RP : Donc, c’est un musulman qui vous a dit ça ?
J-CL Polet : C’était un chrétien d’origine, converti à l’islam, devenu maître soufi, qui m’a dit ça, mais ce maître soufi avait connu le père Syméon, celui qui était devenu disciple du père Sophrony et qui, depuis l’installation du père Sophrony en Angleterre, était devenu le moine de référence pour les francophones qui se rendaient dans son monastère. Et c’est ainsi que, d’une certaine manière, il m’a dirigé dans une direction qu’il avait déjà indiquée auparavant.

RP : Et comment s’est passée votre première rencontre avec le père Sophrony ?
J-CL Polet : Très simple. Je suis d’abord allé voir Monseigneur Antoine Bloom à Londres parce que je pensais que lui pourrait devenir mon père spirituel. J’y suis allé deux fois, et Monseigneur Antoine, après le deuxième entretien, m’a dit : « Ecoutez, moi je ne vous conviens pas, allez voir le père Sophrony ! ». Ça faisait une deuxième indication : première indication par un maître soufi, deuxième indication par un évêque orthodoxe. Et je suis allé voir le père Sophrony. Enfin, je suis allé au monastère. Je n’ai rien fait comme démarche particulière que d’être là. Il a bien vu que j’étais là, car c’était une époque où il n’y avait pas beaucoup de monde : c’était en 1974. Il m’a vu. Il s’est bien rendu compte que j’étais là pour la première fois. Je suis resté trois jours, et rien ne s’est passé. Je suis reparti. Il ne m’a rien dit : ni bonjour, ni au revoir. Il m’a simplement regardé, quand nous étions à table pour les repas. Je suis retourné une deuxième fois et, à la deuxième fois, il est venu vers moi et il m’a dit : « Vous souhaiteriez me rencontrer ? ». J’ai dit oui, et il m’a convoqué alors. Nous avons eu un premier entretien et, à ce moment-là, je me suis dit : « C’est quelqu’un d’important ». Mais ce n’est qu’à la troisième, ou peut-être à la quatrième fois, je ne sais plus, parce que je suis revenu régulièrement, je venais pratiquement tous les deux mois. Ce n’est donc qu’à la troisième ou à la quatrième entrevue que j’ai senti, précisément, profondément, définitivement, que le père Sophrony assurait en moi la présence de l’Esprit Saint et que, par conséquent, il n’y avait plus à chercher ailleurs, ni mieux.

RP : Et comment en êtes-vous arrivé à être baptisé, en fait, parce que je pense, d’après ce que vous avez raconté à une conférence, que ce n’était pas une décision facile ?
J-CL Polet : Non, je n’ai pas été rebaptisé. Le père Sophrony ne rebaptisait pas, il chrismait. J’ai attendu pratiquement huit ans, je pense, sept ou huit ans, avant de franchir le pas, pour la raison très simple que ma femme, mes enfants, mes parents, mes frères et sœurs, les frères et sœurs de ma femme, tout le monde est catholique et très pratiquant dans ma famille. Il y a des prêtres et des religieuses parmi mes oncles et tantes, etc., et donc c’était très difficile pour moi de créer un élément de rupture, et le père Sophrony m’a toujours dit : « Ne devenez pas orthodoxe tant que vous ne sentez pas le besoin impérieux de le devenir. Restez catholique. Il ne faut pas créer des problèmes, il ne faut pas créer des tragédies. » Mais, au bout d’un certain temps, je n’ai plus pu m’empêcher de le devenir et je me suis enfui, si j’ose dire, du catholicisme pour me réfugier chez le père Sophrony en lui demandant de devenir orthodoxe. Et il me l’a accordé, et il est devenu mon parrain, et c’est le père Syméon qui a célébré la cérémonie de la chrismation.

RP : Je pense que le père Syméon a eu une grande influence sur le monde francophone, n’est-ce pas ?
J-CL Polet : Tout à fait. Le père Sophrony a eu une très grande influence sur le monde francophone, car il faut savoir qu’en 1974, quand le livre du père Sophrony sur saint Silouane est paru, ce livre a surtout été lu dans le monde francophone par les catholiques. Le monde orthodoxe n’était pas très, très enthousiaste ; le monde protestant, un peu, mais le monde catholique beaucoup. Et ça a fait que le père Syméon, qui est le traducteur en français du père Sophrony, a joué un rôle décisif dans la diffusion de saint Silouane et de la pensée du père Sophrony dans le monde francophone. Et, très vite après que j’avais rencontré le père Sophrony, il m’a désigné le père Syméon comme interlocuteur courant.

RP : D’accord. Et est-ce que vous avez rencontré le père Raphaël, là-bas, au monastère ?
J-CL Polet : Oui, dès le début. Il y était déjà, et donc nous nous sommes rencontrés de multiples fois. Nous avons toujours entretenu des relations très amicales, très sympathiques, mais il n’a jamais été mon père spirituel. Ce n’était pas possible : moi j’avais envie d’avoir le père Sophrony et j’avais aussi le père Syméon, que le père Sophrony m’avait délégué en quelque sorte.

RP : Comment votre famille a reçu votre décision ?
J-CL Polet : Ça a été et ça reste un peu difficile, mais j’assume et tout le monde assume. Si tous ne m’ont pas suivi, je me dis, au fond, que c’est parce que je suis un mauvais mari, un mauvais père, que ça n’a pas fonctionné. Il y a un de mes fils qui est devenu orthodoxe à l’âge de 35 ans, parce qu’il avait fait, lui-même, un cheminement dans ce sens. J’ai une de mes filles qui pourrait le devenir aussi, mais elle hésite et, globalement, il y a quand même une certaine difficulté de dialogue. Cette difficulté de dialogue tient probablement à l’insuffisance de mon témoignage ou, carrément, à la défectuosité de mon témoignage. Mais je pense que ce sont des choses qui vont se régler, un jour ou l’autre, providentiellement, comme beaucoup de choses se sont faites providentiellement à mon point de vue.

RP : Oui, en fait on ne peut pas forcer la liberté des autres n’est-ce pas ?
J-CL Polet : Non, et le père Sophrony m’a toujours dit :« Ne jamais, jamais forcer ! ». Mais, d’une certaine manière je l’ai fait quand même en mettant les gens devant le fait accompli, n’est-ce pas ? Et donc c’est, là, peut-être, l’erreur que j’ai commise, mais je ne voyais pas de moyen de faire autrement.

RP : Si vous pensez à l’héritage que le père Sophrony vous a laissé, en quoi cela pourrait-il consister ?
J-CL Polet : L’héritage du père Sophrony est majeur et massif, en ce sens que je crois, peut-être d’ailleurs d’une façon un peu vaniteuse, avoir bien saisi sa pensée et sa spiritualité. Mais saisir sa pensée est sans doute moins important. Il me semble surtout qu’il y a en moi quelque chose de sa présence, car c’est le Saint-Esprit qu’il m’a révélé et le Saint-Esprit continue à me donner connaissance de lui. Il y a donc, si vous voulez, comme une espèce de convention établie entre le père Sophrony, les énergies du Saint-Esprit et moi-même : donc, nous sommes en lien permanent. C’est surtout ça. C’est pour ça que je vous dis que c’est majeur et massif. C’est massif parce que je suis tout entier pris par ça, c’est majeur parce qu’il n’y a rien de supérieur, rien de plus important, et en même temps c’est mystérieux parce que je pourrais difficilement exprimer les choses autrement.

RP : Vous pensez que votre relation s’est déroulée sous le feu du Saint-Esprit ?
J-CL Polet : Ça ne fait aucun doute ! Parce qu’avec le père Sophrony, à travers évidemment sa sainteté et la sainteté de saint Silouane, j’ai pris conscience de la présence de l’Esprit Saint. Et chaque fois, quand je voyais le père Sophrony, j’étais situé dans ce que j’appelle la poésie de la présence du Saint-Esprit, une poésie qui, comme l’étymologie du mot le signifie, est un agir, un faire, une fabrique. Il y avait en moi quelque chose qui était fabriqué par le Saint-Esprit. Il s’établissait donc, par cette relation, une espèce de production spirituelle suscitée par son intermédiaire, qui permettait au Saint-Esprit d’agir sur moi. Et j’ai pris conscience du Saint-Esprit et donc, autant qu’une prise de conscience est une prise de connaissance, j’ai pris connaissance de l’existence de l’Esprit Saint, un peu comme saint Silouane lui-même qui dit à peu près dans ses écrits : « je ne savais même pas que le Saint-Esprit existait et maintenant j’ai pris conscience et maintenant je le ressens ». Ça, c’est l’élément décisif. Quand j’ai parlé de l’héritage majeur et massif, l’élément décisif se trouve là.

RP : J’ai une autre petite question. Comment voyez-vous les différences entre les célébrations, disons la liturgie orthodoxe et celle catholique, parce que moi j’ai participé aussi à plusieurs liturgies catholiques. Comment est-ce que vous ressentez cette différence ?
J-CL Polet : Il y a une différence dogmatique qui est claire, notamment dans le Credo. Le père Sophrony disait qu’il préférait mourir plutôt que d’admettre le Filioque dans la constitution théologique orthodoxe. Il y a donc une différence dogmatique. Mais je dirais qu’il y a, au-delà ou en deçà, une différence qui est celle de la plénitude symbolique et de la plénitude de l’intégration de la personne humaine dans sa totalité. Et pour prendre une image un peu triviale, je dirais que la liturgie orthodoxe c’est un poisson complet, et que la liturgie catholique, ce n’est plus que l’arête du poisson.

RP : Et comment voyez-vous le rapprochement entre les catholiques et les orthodoxes ? Est-ce qu’il y a un futur ? Il y a beaucoup de discussions aujourd’hui. Enfin, il a toujours eu des discussions, je crois, et il y en a encore.
J-CL Polet : Il faut espérer et, pour espérer, il faut prier et travailler. Alors il faut prier d’abord, c’est le plus important. Il faut espérer encore et travailler donc. Il faut que le travail se fasse sur la conscience intérieure, la conscience spirituelle. Plus on approfondit, par la prière de Jésus et par d’autres prières, mais la prière de Jésus est privilégiée évidemment, plus on approfondit par la prière de Jésus la réalité profonde qui gît dans le cœur, plus on rencontre les énergies de l’Esprit Saint et plus l’Esprit Saint nous conduit vers la vérité tout entière, qui est le Christ. Et si dans le monde orthodoxe et dans le monde catholique, il y a suffisamment de gens qui font ce travail intérieur, ils vont arriver jusqu’au fond de leurs profondeurs et faire émerger là les énergies de l’Esprit Saint, et alors l’unité ne va pas se faire, elle va simplement se constater. Et elle se constatera de l’intérieur, par l’intérieur, pour l’intérieur. Et une fois que l’intérieur est accompli, l’extérieur peut suivre. Le problème, c’est les résistances de l’extérieur. Aujourd’hui, il y a dans l’Église catholique, comme dans l’Église orthodoxe et comme partout dans l’humanité, des résistances qui se font par l’extérieur pour interdire l’entrée dans l’intériorité, pour interdire à l’intériorité d’exprimer ce qu’elle peut comprendre et ce qu’elle peut vouloir.

RP : En fait, c’est le travail du Saint-Esprit…
J-CL Polet : Ce n’est pas nous, n’est-ce pas ? Ce n’est pas nous qui pouvons nous retrouver. C’est le Saint-Esprit qui nous fera nous retrouver, et pour nous retrouver il faut se retrouver dans le Saint-Esprit. L’œcuménisme diplomatique, si vous voulez, a autant des chances que l’O.N.U. en a d’éviter la guerre.

RP : Est-ce que vous avez des regrets par rapport à votre vie ?
J-CL Polet : À ma vie personnelle ?
RP : Oui.
J-CL Polet : Mon principal regret, c’est de ne pas avoir pu persuader mon entourage immédiat de suivre cette voie que j’ai moi-même suivie. Ça, c’est plus qu’un regret, c’est un échec.

RP : Et une dernière question. Je pense que c’est quand même difficile pour quelqu’un de faire ce chemin de la conversion, comme ça l’a été par exemple pour David Balfour. Est-ce que vous avez eu des doutes, ou est-ce que vous avez eu peur que vous pourriez perdre la vraie voie ?
J-CL Polet : Non, non. C’est la grâce du père Sophrony qui m’a donné cette certitude. Quand je l’ai rencontré, je me suis dit : c’est ça !c’est ça !c’est ça ! et ça ne sera plus jamais autre chose que ça ! Et donc, autant que je ne serai tenté au-delà de mes forces, je resterai fidèle. Je dirais que je ne vois pas la possibilité de ne pas rester fidèle.
RP : C’est aussi la grâce de Dieu qui nous tient sur cette voie.
J-CL Polet : Je n’y peux rien. Le père Sophrony m’a donné la force, et c’est sa force.
RP : Merci beaucoup.

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Jovan Nikoloski