Jfc10 septembre 2007

Mafia et métaphysique.  Georges Nivat, grand archiviste des  lieux de mémoire russes. Sibiu, RAS, impair et manque. Nouvelle transgression
génétique en Grande Bretagne.
 

Six cadavres, achevés d’une
balle dans la nuque, retrouvés sur un parking de Duisburg, en Allemagne, à
l’aube du 15 août. Une semaine plus tard, le 24, leurs cercueils défilent dans les ruelles de San Luca, en
Calabre, alors que sur fond de prières ânonnées et de sanglots étranglés
retentissent des salves d’applaudissements. Quelques jours passent encore et,
le jeudi 30, l’Etat italien lance une vaste opération militaire contre ce
village haut perché de l’Aspromonte. Bilan ? Quelques dizaines
d’arrestations sans que n’ait été rompue, même par un soupir, l’omerta,
la loi du silence. Nul ne l’ignore pourtant : San Luca, la capitale de la ‘Ndrangheta,
où se réunissaient jadis les chefs des ‘ndrine, des ligues
maffieuses, pour la fête de la Madone des Collines, est depuis quinze ans le
théâtre d’une faïda, d’une vengeance sacrée, qui oppose quatre parentèles,
deux clans, trois cents fusils, et qui n’épargne ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfants. C’est lors
de la Saint Valentin 1991 qu’a éclaté le
sgarro, l’offense sans pardon qui réclame le prix du sang. En pleine
procession, un œuf vient s’écraser sur Antonio Vottari.

S’enclenche le cercle
vicieux – affront, justice, punition,
réparation. Ses frères et leurs alliés, les Pelle, assassinent les auteurs
présumés de la provocation, deux cousins, Francesco Strangio et Domenico Nirta.
Le conseil des Anciens décide d’une sortie honorable pour éviter le
carnage : Antonio, qui n’a pas dérogé à l’honneur, survivra, mais sera
banni. Le 25 juillet 1992, enfreignant la parole donnée, le voilà de retour à
San Luca. La sanction tombe. On le retrouve mort, défiguré, douze cartouches à
sanglier dans la face, une pour chacun des patrons des cosche, des
cellules de la famille Nirta-Stangio. Les Pelle- Vottari réarment. Une
vingtaine de morts s’ensuivent. Jusqu’au réveillon de Noël 2006 où, au son des
carillons, un commando de sicaires attaque Giovanni Luca Nirta, le capo du
clan, les blesse lui, son frère, son fils de cinq ans, et tue son épouse, Maria,
née Strangio, âgée de trente- trois ans. Attentat auquel va répondre, logique du
talion, la boucherie de l’Assomption. Et les journaux de titrer « La ‘Ndrangheta
calabraise, désormais plus dangereuse que la Cosa Nostra
sicilienne ». Vrai ? Faux ? Manipulation ? Qu’importe.
L’essentiel est ailleurs. Il se tient dans la multiplication de ces prénoms
évangéliques, de ces fêtes liturgiques, de ces figures martyres ou béates qui
se mêlent indistinctement à ce cycle sans fin d’exécutions rituelles. Il se
tient dans le miroir sans merci que la société du crime tend à notre société de
complaisance. Le puîné des morts de Duisburg, Francesco Giorgi, seize ans,
payait pour sa lignée, pour une solidarité transcendantale. Le cadet,
Tommaso Venturi, 18 ans, avait dans sa poche une image pieuse de l’Archange
Michel à moitié brûlée, signe que le jour de sa mort avait aussi été celui de
son initiation mafieuse. Or le code secret de la ‘Ndrangheta décrit
l’affiliation comme l’accès au jardin d’Eden, au pied de l’arbre du Bien ou du
Mal, là où l’homme choisit en conscience d’écouter le Serpent. Ainsi, le dur
soleil de Calabre éclaire- t-il d’une lumière cruelle nos basses hypocrisies. De
cette terre désolée, réduite à la plus extrême pauvreté, où l’on n’a de choix
qu’entre l’iniquité et la sainteté, de cette terre de pleurs qui a rendu fous ses
plus fulgurants prophètes, Joachim de Fiore ou Tommasso Campanella, de cette
terre byzantine dont Francesco de Paola et le Padre Pio n’ont cessé de vouloir
retrouver l’Orient mystique, nous vient un sûr message : entre la loi du
sang et la grâce du Christ, il n’y a rien.

*

Grave déconvenue pour les russophobes de métier ou
d’occasion. Voici un livre qui fera plus pour la liberté à Moscou que toutes
les cancres gesticulations qui réduisent la Russie à une preuve négative du
génie de l’Occident, à une caricature de la belle Europe, à une éternelle
tyrannie asiate. En se faisant l’archiviste des sites, matériels et
immatériels, qui en constituent « la mémoire et les mémoires »,
Georges Nivat, le grand Nivat, continuateur de Pierre Pascal, montre qu’il est
une civilisation russe.  L’entreprise,
son titre l’indique, emprunte en méthode à Pierre Nora, reprend le projet de
recenser les lieux où s’élabore et se transmet l’identité. Elle ne vise
pas moins une catharsis plus profonde que la science. Comment, en effet,
sort-on de soixante- dix ans d’un totalitarisme ? Comment raccommode-t- on
le fil du temps rompu à coups de démolitions, de trucages, d’hécatombes ? Piégés
entre amnésie et hypermnésie, collusion des symboles et confusion des
souvenirs, rappels et oublis, les Russes ne se réapproprieront leur
destin  qu’en réapprenant leur passé. C’est-à-dire en refusant
définitivement, selon le mot d’ordre de Soljenitsyne, le mensonge des
historiographies biaisées. Et donc en interrogeant, jusqu’au tréfonds, leur fabrique identitaire. Ce à quoi les
invite ce premier tome d’une monumentale trilogie. Et nous avec. [Georges
Nivat (Sous la direction de). Les Sites de la Mémoire russe. Tome 1 :
Géographie de la mémoire russe. Fayard. 852 pages. 45 Euros
]

 

*

Appels au repentir, appels au front moral, appels à
l’unité de l’Europe, à ses sources chrétiennes, appels à la défense de
l’environnement : « Sibiu, RAS, impair et manque », serait-on
tenté de dire si un trop profond sentiment de consternation ne dérobait pas
jusqu’au goût de la boutade. L’œcuménisme institutionnel va mal. Cette énième
réunion internationale en est la triste démonstration couronnée par le
lénifiant discours de José- Manuel Barroso, le Président de la Commission
Européenne : « Si on considère que la politique est indissociable de
l’éthique, il faut écouter avec intérêt le message des religions, dans un
cadre attentif à toutes les composantes
de la société. » Et un strapontin, svp, pour le Saint- Esprit.

*

La nouvelle est passée inaperçue. La décision qu’a
prise le gouvernement britannique, le 17 mai dernier, d’autoriser
l’implantation de noyaux de cellules humaines à l’intérieur d’ovocytes animaux
devient effective. En bref, la production in vitro d’embryons de chimères est
autorisée. En clair, un principe fondamental est transgressé. Copulation
fantasmatique, fécondation monstrueuse par éprouvette interposée : sous
couvert de recherche thérapeutique, l’homme va « créer » des hybrides
bestiaux de l’homme. Nous allons en silence, clandestinement, dans l’ignorance,
mais à grands pas vers les pires cauchemars de la science- fiction. Attention,
dès lors, qui couve, à la révolte furieuse de la vie.

JFC

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