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Tout au long de l’époque postsoviétique on peut observer dans les relations entre la société ecclésiale et le monde un mouvement de convergence qui présente une réelle menace pour ce qui est la vocation de l’Eglise. Il s’agit du besoin impérieux qu’éprouve une société ayant perdu ses repères anciens d’une «nouvelle idéologie nationale».
Une idéologie est un système d’idées et de vues orienté vers le maintien d’un certain ordre dans la société. L’homme se passe difficilement de valeurs reconnues par tous. Les pédagogues veulent des idéaux inébranlables pour éduquer les nouvelles générations. Les partis politiques souhaitent disposer d’un arsenal idéologique prêt à servir en toute occasion.

L’Etat ne peut accomplir sa tâche d’encadrement de la société sans l’aide d’une puissante force d’organisation. Or c’est de plus en plus l’Eglise orthodoxe qui se trouve dans le point de mire de toutes ces quêtes. Ayant traversé les tempêtes du siècle et subi les persécutions les plus cruelles, l’Eglise a non seulement su se préserver, mais elle a encore affermi son autorité. Face aux multiples aventures idéologiques, seules sont restées immuables les valeurs chrétiennes. Ce que beaucoup prenaient pour des survivances d’un autre âge s’est révélé être un symbole d’éternité et d’absolu. Les regards et les espérances de beaucoup se sont à nouveau portés sur l’Eglise.
Cette autorité et cette influence de l’Eglise, le monde est tenté de les tourner à son profit.
Ce faisant, « on tue deux lièvres à la fois ». D’une part il y a la perspective de mettre à son service une force sociale puissante et de l’employer à des fins mondaines particulières. D’autre part, cette force peut être rendue inoffensive sur le plan spirituel en la rabaissant au niveau d’un outil destiné à la solution de problèmes terrestres. Naguère encore vagues et comme honteux, les appels lancés à l’Eglise et à l’Etat en vue d’établir une sorte de nouvelle symphonie ont trouvé aujourd’hui des formes parfaitement manifestes et tangibles. Seule la « confusion des langues » régnant à l’intérieur même de l’Eglise a empêché l’édification d’une tour de Babel sous l’aspect d’un parti chrétien vide d’idées, mais idéologisé à l’extrême, dont le principe unificateur aurait été le désir passionné de se mettre au service du pouvoir, de donner à ce dernier une espèce de sanction religieuse en vue de ses travaux actuels et futurs.
Sans doute ne s’agit-il que des premières hirondelles annonçant les surprises d’un nouveau «Moyen Age». D’ailleurs, pourquoi pas ? Si le passage de la symphonie impériale à la symphonie communiste frappait par sa nouveauté, le passage actuel à une symphonie libérale est, lui, parfaitement « naturel » et réel. Seul le premier pas coûte. Si le marché a déjà commencé, la honte pourra au moins être lavée par le caractère avantageux de l’accord.
Ne pas laisser passer la chance. Tel est semble-t-il le prurit qui s’est emparé non seulement des cercles de la société les plus indifférents en matière d’idées, mais aussi du peuple ecclésial. A l’intérieur même de l’Eglise on observe une aspiration marquée à répondre aux « exigences du temps ». Une série de facteurs contribuent à ce phénomène.
L’Eglise s’est remplie de néophytes, d’homme nouveaux dans la foi, dont beaucoup, même à leur corps défendant, restent prisonniers des cadres de pensée anciens. N’ayant pas suffisamment pénétré l’essence de la foi chrétienne, ils continuent avec l’enthousiasme du komsomol d’antan à appliquer les procédés de propagande et d’agitation qui étaient inculqués dès le plus jeune âge par la fausse religion, encore tout récemment dominante. Beaucoup de ces gens sont d’anciens professionnels de la propagande idéologique ou des enseignants. Leurs talents d’organisateurs et de pédagogues sont utilisés par l’Eglise dans les écoles dominicales ou pour le travail de catéchèse. Généralement ils en viennent rapidement à jouer les premiers rôles, et confortés dans le sentiment de leur rectitude, versent sans retenue le « vin nouveau » du christianisme dans les « outres anciennes » de l’idéologie qui leur est familière. Un tel phénomène recèle des dangers y compris sur le plan méthodologique, mais nous y reviendrons. Il n’est pas rare non plus d’assister à une contamination au plan des idées, ce qui donne naissance à des mutations monstrueuses, où les prétentions à l’orthodoxie se mêlent au communisme, au monarchisme et même au fascisme.
Il faut aussi compter avec toutes sortes d’affairistes, prêts à parasiter n’importe quelle idée pour faire de l’argent ou leur carrière. Ils ont investi les milieux de l’Eglise quand l’Eglise a cessé d’être persécutée. Désormais cela ne leur suffit plus : ils voudraient que l’idée qu’ils font servir à leur profit soit aussi « dominante », aussi « privilégiée » que possible, ce qui leur permettra mécaniquement de s’élever dans la hiérarchie sociale. Mais il n’y a pas que ces facteurs purement négatifs. Beaucoup de chrétiens suffisamment conscients admettent l’idée que l’union avec l’Etat permettra de prêcher d’une manière efficace le christianisme. Ils s’imaginent une route dégagée sur laquelle l’orthodoxie s’avance en une marche triomphale vers la victoire sur le monde.
De tels rêves s’alimentent d’exemples, en apparence positifs, proposés par l’histoire : il y a eu quelque chose de tel tant dans l’Empire byzantin que dans la Russie d’avant la révolution. Mais ces exemples ne sont convaincants qu’à première vue. En scrutant attentivement le passé, on ne peut ne pas reconnaître que la Russie « que nous avons perdue », a été pour l’essentiel perdue justement à cause de la situation malsaine dans laquelle se trouvait la société sur le plan idéologique. L’idéologie que résume la formule « autocratie, orthodoxie, nationalité », n’a pas résisté à la pression du moment et les coups les plus sévères de la révolution ont porté justement contre ces trois éléments. Tel est la conséquence du fait que l’Eglise a été contrainte à remplir une fonction qui n’était pas la sienne et qui lui était même nuisible.
La foi naît dans les profondeurs des cœurs humains sous l’effet de la grâce divine, à la suite d’une quête libre et personnelle. La vie de grâce dans la foi irrigue peu à peu toutes les sphères de l’activité humaine, s’incarne dans les modes de vie, les manières de voir, les normes éthiques. C’est la seule voie qui permet l’établissement de valeurs chrétiennes au sein d’une société.
Un regard superficiel ne juge qu’en fonction des résultats extérieurs de ce travail intérieur. Ceux qui veulent faire du christianisme une idéologie d’Etat entendent en réalité commencer par la fin, dans la mesure où l’action sur la société des institutions de l’Etat ne peut venir que de l’extérieur, accompagnée de telle ou telle forme de violence.
Mais on ne peut introduire la grâce dans la société par décret d’Etat. Les idéaux chrétiens inculqués par les moyens de la propagande seront intérieurement sans force et sans vie, deviendront les attributs d’une sorte « d’athéisme orthodoxe ». Un tel résultat est inévitable non pas parce que l’Etat serait « mauvais » et l’Eglise « bonne ». Simplement, les tâches de l’Etat et celles de l’Eglise sont complètement différentes. L’Etat n’a pas en vue l’homme, mais la société. L’Eglise ne connaît pas de valeur supérieure à l’âme humaine. L’Etat doit avoir recours à la force et à la coercition, car sa fonction principale est de prévenir le mal. Comme disait le philosophe russe Vladimir Soloviev, l’Etat n’est pas requis pour établir le paradis sur terre, mais pour empêcher que s’y installe l’enfer. L’Etat ne vainc pas le mal, mais en limite l’action. L’Eglise, elle, est appelée à vaincre réellement le mal et à réaliser le bien dans le monde, ce qui n’est possible que par le souffle libre de l’Esprit Saint dans les âmes humaines.
Le christianisme comme idéologie d’Etat, c’est la confusion de deux voies et de deux vocations complètement distinctes. De telles expériences finissent tragiquement tant pour l’Eglise que pour l’Etat.
Il convient de scruter de plus près le « bon vieux temps », avant de le copier. Dernièrement des voix s’élèvent pour l’introduction du catéchisme dans les programmes scolaires. Beaucoup croient que de cette façon les écoliers entendront parler de Dieu et acquerron
t des repères moraux solides. Pour les mêmes raisons, on salue l’introduction de la théologie dans les facultés. Cependant l’expérience de l’enseignement du catéchisme avant la révolution témoigne du contraire. Au lieu d’une découverte personnelle et intime de la foi, on a la routine du bachotage, des devoirs à la maison, des zéros. En conséquence, Dieu et l‘Eglise se trouvent pour longtemps, voire pour toujours associés à la seule obligation scolaire. Les bons élèves pouvaient jusqu’à la fin de leur vie recracher les connaissances acquises, mais l’Eglise leur restait étrangère, et certains même en sont devenus les plus acharnés persécuteurs, comme l’ancien séminariste et bon élève Joseph Djougachvili (Staline, ndlr). Quant à ceux qui venaient à Dieu, ils devaient souvent surmonter, non sans mal, les impressions scolaires. Chacun connaît un phénomène analogue : l’école tue pour longtemps l’intérêt pour les auteurs classiques.
Non moins dangereux est l’inculcation dans la conscience du peuple d’un ensemble de jugements de valeurs sous la forme d’un « paquet idéologique », rehaussé de couleurs pseudo-orthodoxes. Dans le supplément religieux du journal « Nezavissimaia Gazeta » du 7 mars 2000, Vitali Averianov, rédacteur en chef de « L’observateur orthodoxe des livres» proposait en guise de « système d’idées simplifié » pour ceux qui n’ont pas la foi, cette compote prétendument « conservatrice », concoctée par tous ces « Radonège », « La Maison russe » etc. Voyez, nous dit-on, comme ils sont peu accessibles à l’esprit du temps, comme ils refusent l’esprit de compromis, comme ils sont entiers.
Mais c’est surtout qu’ils sont engagés et orientés très concrètement vers la conquête du pouvoir. Leur caractère oppositionnel est aussi convenu que toute opposition dans une société démocratique. Ils sont le fuit de ce même libéralisme qu’ils combattent. En outre, dans un système de gouvernement démocratique, l’opposition est elle aussi, dans une certaine mesure, le pouvoir, puisqu’elle influe sur celui-ci et est même représentée dans les institutions de l’appareil étatique.
Les généraux du KGB, les communistes, les centuries noires et les nazis se retrouvent dans un même sac. Oui, tous autant qu’ils sont, pourvu que ce soit contre l’Occident détesté. Et tout cela est destiné à être présenté au peuple comme une manifestation de la « vraie » orthodoxie, comme « un rayon de pensée chrétienne ». Une synthèse culturelle, un style, imposés d’en haut, de l’extérieur, acceptables pour un peuple étranger à l’Eglise. Car c’est bien cela qui importe. Ce peuple dépourvu d’expérience religieuse, nous allons lui servir de l’omelette en lieu et place du don de Dieu. Ainsi il sera solidement immunisé : même s’il rencontre le Christ par la suite, il ne le reconnaîtra pas. Il sera à nous, « authentique ». Un pion docile sur l’échiquier.
Mais tôt ou tard le pion, parvenant dans les dernières cases, comprendra de quoi il retourne et pour qui on le prend. Alors gare ! Et le risque n’est pas seulement pour les joueurs, mais aussi pour les idées sur lesquelles ils ont spéculé. La foi est un sentiment vivant, une nouvelle vie en Christ, et non un garde-fou imposé de l’extérieur contre les tentations « socialement dangereuses ». Chaque chrétien doit tendre à l’incarnation effective de cette vie nouvelle. Ce dont le monde à soif n’est pas le discours édifiant de quelque mentor, mais la réalisation du Royaume de Dieu ici, tout près, parmi des hommes apparemment ordinaires. Et nul besoin d’ampleur démesurée. Ce qu’il faut, c’est un rayon d’espérance, même imperceptible, mais qui affirme clairement : oui, il s’agit bien de cela « qui n’est pas de ce monde ».
Le vrai croyant saura comment se passer de ces ersatz de foi sous forme d’idées « nationale » ou « étatique ». La lumière de la Vérité sourd sur nous depuis l’Eternité. Elle luit à travers nos cœurs et plus nos cœurs seront purs, plus il y aura de justice sur terre.

Source : Site d’information orthodoxe biélorusse « Tsarkva »

(Publié pour la première fois en 2000 dans Nezavissimaia Gazeta, ce texte a été récemment repris par le site « Tsarkva »)
PereNé en 1957, le père Alexandre Chramko est prêtre à l’Eglise de la Protection de la Mère de Dieu à Minsk. Il a acquis une large audience par son activité missionnaire sur internet, notamment comme l’auteur du « Journal d’un prêtre », dont les textes ont été réunis en un livre du même titre, publié en 2006 aux éditions « Obraz » à Moscou. Le père A. Chramko a été aussi un des animateurs du site d’information orthodoxe « Tsarkva » (« L’Eglise »), en russe et en biélorusse.

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