• Facebook
  • Twitter
  • Email
  • Vkontakte
  • Messanger
  • Telegram
  • WhatsApp
  • Twitter
  • Pinterest

Nous vous proposons ci-dessous la traduction française d'une entretien (version originale) avec Mgr Maxime, évêque de Los Angeles et d'Amérique occidentale de l'Eglise orthodoxe serbe (photographie ci-contre, source).

1.  L'Assemblée des évêques canoniques orthodoxes d'Amérique du Nord a été formée il y a trois ans. En quoi réside le rôle de cette Assemblée ?

L'Assemblée des évêques canoniques orthodoxes en Amérique du Nord (site) a été constituée sur la base de la décision de la IVème conférence panorthodoxe préconciliaire de Chambésy (6-13 juin 2009), au cours de laquelle ont été adoptées les règles de procédures concernant le fonctionnement des assemblées épiscopales de la diaspora, une grande institution, importante pour le monde orthodoxe entier.

Elle est particulièrement importante pour ce que nous appelons la diaspora, qui a été longtemps un espace missionnaire qui, dans le sens ecclésiologique, „souffre“, car les différences culturelles et ethniques sont devenues le fondement de la création de communautés dirigées par différents évêques. Il s'agit là d'un phénomène inacceptable et dangereux qui se reflète négativement sur la réalité ecclésiale, communautaire, sociale et culturelle. Il y a un grand besoin de l'orthodoxie en Amérique, car la question ontologique est refoulée dans ce pays. Aussi, seule l'orthodoxie, comme Église qui parle d'une seule bouche et d'un seul cœur, peut fournir à la terre saturée par le christianisme „réduit“ du protestantisme, ce qui lui manque le plus : la bénédiction de l'assemblée, le parfum de l'ecclésialité, la joie de la concélébration, un témoignage concordant, la certitude de la bénédiction de la foi, en un mot le témoignage empreint de la Croix et de la Résurrection de la vie véritable. Et c'est précisément la mission première de l'Assemblée des évêques orthodoxes nouvellement constituée.

Pour accéder à l’intégralité de l’article, identifiez-vous ou abonnez-vous !

Cette assemblée – une sorte de futur concile des évêques dans ce pays – qui, naturellement, ne peut être officialisé avant le futur grand et saint concile de l’Église orthodoxe – a été formée dans le but de parvenir à une unité qui respecte les différences tout en rejetant les divisions. Elle doit aussi renforcer et confirmer l’unité épiscopo-centrique de tous les orthodoxes. Or, comme l’a remarqué quelqu’un judicieusement, un évêque qui ne peut surpasser en lui-même les différences ethniques et culturelles devient un serviteur de la division plutôt que de l’unité. L’Église ancienne avait établi dans la pratique un principe non pas basé sur la race et le sang, ni un principe ethnophylétiste, mais un principe géographique : ce qui compte n’est pas qui tu es, mais où tu es, c’est-à-dire où tu es en tant qu’Église. L’orthodoxie dispose d’une ecclésiologie parfaite, il suffit de l’appliquer en pratique.

2. Comme coordinateur des treize comités de l’Assemblée, pouvez-vous nous en dire plus sur l’organisation, le principe de fonctionnement, le but et les résultats de cet organisme jusqu’à présent ?

Être coordinateur des treize comités de l’Assemblée épiscopale (chacun a pour membres jusqu’à cinq évêques, ainsi qu’une dizaine de prêtres et de laïcs) est un rôle qui m’a été confié en 2010 par l’Assemblée avec à sa tête son président, l’archevêque Demetrios. Cela signifie aider d’abord les présidents de comités dans l’organisation du travail de chacun desdits comités, afin de préparer le plus efficacement possible le travail de l’assemblée. Les comités sont les lieux où se déroulent le plus intensivement le travail de l’Assemblée entre deux sessions de celle-ci, et cette année, les comités ont tenu pour la première fois leur session commune, ce qui est d’importance capitale pour réaliser les défis qui attendent l’Église. Les évêques serbes sont aussi membres de certains comités. C’est ainsi que l’évêque Mitrophane fait partie du comité « Église et société », tandis que l’évêque Longin est membre de la commission des communautés monastiques.

Hormis les deux comités susmentionnés, il y en a encore qui sont en charge des questions canoniques, des aumôniers militaires, de la pratique pastorale, de la planification canonique régionale, des relations œcuméniques, de la formation théologique, de la liturgie, des questions financières et juridiques, de la jeunesse et des questions concernant le clergé. Ce dernier comité, le treizième, présentera bientôt les directives concernant les questions d’ordinations, de nomination et de déplacement des prêtres à l’intérieur de chaque juridiction, bien entendu dans l’esprit de l’ancienne tradition canonique adaptée aux besoins et défis contemporains. L’unité avec l’orthodoxie universelle est telle que sans elle, selon les paroles d’un évêque, il n’y a pas de vie ecclésiale dans la grâce, ce dont ne sont pas conscients certaines structures politisées dans l’ex-République yougoslave de Macédoine [allusion à l’Église schismatique de Macédoine, ndt].

Dans ce labeur, nous ne sommes ni isolés, ni non plus originaux. Les labeurs et les charismes des saints qui ont brillé sur le sol américain – le chœur des saints d’Alaska avec les saints Innocent, Germain, Juvénal, Tikhone [le futur patriarche de Moscou], l’enfant martyr Pierre de Californie, ensuite Jean de San Francisco [Maximovitch], Nicolas de Jitcha, Sébastien (Dabovitch) de Jackson, Raphael de Brooklyn, pour n’en mentionner que quelques uns –  nous les reconnaissons comme la construction apostolique sur un seul fondement – le Christ. Notre travail est facilité par leurs labeurs, mais il est maintenant important d’avoir une unité administrative dont a parlé prophétiquement, déjà en 1952, saint Nicolas de Jitcha.

3. Les résultats du travail de cette assemblée sont-ils visibles ? Qu’a fait cet organisme pour le renforcement et l’affermissement de l’unité ecclésiale de tous les orthodoxes ?

Ils sont visibles en ce sens qu’un grand pas a été fait vers l’unité interne des Églises et leur concorde. C’est en soi un grand acquis de l’Assemblée, et la confiance s’acquiert aussi par une plateforme d’unité clairement définie ainsi que par une vision du futur de la diaspora sur de sains fondements théologiques.

En outre, les fidèles ressentent des vagues fraîches de vitalité par la création d’une position commune de l’Église orthodoxe sur de nombreuses questions.  Cela ne crée aucune entrave pour les évêques membres, qui restent responsables devant leurs Églises, dans l’expression des positions de leurs Églises devant le monde extérieur. Cet intérêt dans la vie américaine omniprésente, est la pré-condition de notre actualité, car ce n’est qu’en entrant de façon  empathique dans l’agitation, les souffrances et les problèmes des autres, c’est-à-dire de notre prochain selon l’Évangile, que l’on peut sortir depuis la théorie jusqu’à la lumière du jour. Tout cela ensemble parle d’une nouvelle réalité des relations inter-orthodoxes sur le continent nord-américain.

La participation même au travail de l’Assemblée des évêques canoniques orthodoxes signifie être le témoin oculaire direct d’un processus évolutif dans la grâce : l’intégration de “l’ADN” de la future organisation panorthodoxe de l’Église qui aidera celle-ci à fonctionner comme cela convient à la vérité de son être divino-humain, et nous verrons alors comment les fidèles jouissent des fruits de cette œuvre. L'orthodoxie dans la diaspora doit „prendre des risques“ dans son étape plus décisive envers les autres afin de traverser par le rideau imaginaire qui sépare du reste du monde. Cela doit être effectué également au niveau institutionnel. Les institutions sont importantes dans la mesure elles réalisent et servent véritablement le but en vertu duquel elles existent – et nous sommes tous, malheureusement, témoins du fait que l'inefficacité de celles-ci s'est retournée contre notre peuple dans les moments difficiles de notre histoire récente.

Ce que nous devons comprendre aujourd'hui est la nécessité de l'ordre. Car l'être ecclésial est une catholicité structurée qui chérit la liberté. Mais la liberté n'est pas le chaos, la liberté n'est pas l'entropie et l'anarchie, mais elle est atteinte par la tempérance (la discipline) et l'amour.

4. L'an passé, vous avez fêté le quatre-vingt-dizième anniversaire de la fondation du premier diocèse américain et canadien. Comment l'Église aide-t-elle notre peuple à conserver et à cultiver  la spiritualité orthodoxe et son identité nationale ?

La commémoration du 90ème anniversaire de la fondation du premier diocèse serbe d'Amérique et du Canada a été commémorée à Los Angeles, en présence de plusieurs évêques, dont deux Serbes. Cet événement important est intrinsèquement lié à la réalité de l'immigration serbe en Amérique qui remonte aux premières décennies du XIXème siècle et qui continue jusqu'à ce jour. Cette histoire a été marquée par un certain nombre de personnalités importantes, parmi lesquelles je mentionnerai le père Sébastien Dabović, les évêques Nicolas de Jitcha et Mardaire Uskoković, ainsi que le savant Mihailo Pupin. L'archimandrite Sébastien Dabović est le premier prêtre orthodoxe né aux États-Unis et est appelé à juste titre l'un des fondateurs de l'orthodoxie en Amérique, en raison de son ministère apostolique et pastoral exceptionnels, et aussi de son œuvre écrite, au cours des cinq décennies de son sacerdoce. Le premier évêque serbe Mardaire Uskoković qui, par ses efforts, a érigé avec le père Sébastien le monastère  Saint Sava à Libertyville, sont des témoins de cette vérité que seule l'Église, comme espace eucharistique de rencontre avec Dieu, garantit la préservation de l'identité orthodoxe, puis ensuite nationale également. Toutes les autres organisations, séparées du domaine ecclésial, languissent ou s'éteignent et, ce faisant, accusent les autres pour leur mauvaise fortune.

Le but est que l'homme respire à pleins poumons indépendamment du lieu où il vit, qu'il „vive localement et veille globalement“, et qu'il ressente l'extrême liberté dont il jouit à l'égard de la corruption et de la mort. C'est ce qu'offre l'Église orthodoxe qui nous aide à mettre fin à l'asservissement à vie à notre ego, à l'idéologie, à la „religion“, au pseudo-nationalisme… Saint Nicolas de Jitcha disait que le peuple serbe (et les autres peuples) en Amérique ne doivent pas se nourrir à partir des récipients qu'ils ont amené de leur contrée d'origine, mais qu'ils doivent profiter des fruits de l'Église provenant des terres du sol américain. Or, la nourriture principale se trouve dans le cœur de la sainte liturgie, où brille la vérité de la gloire divine et de l'amour, ainsi que la glorification de la venue selon l'économie divine du Fils de Dieu pour le salut du monde : „Tu es saint, Tu es très saint, magnifique est Ta gloire, Toi qui as tant aimé ce monde qui T'appartient, que Tu as livré Ton Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle“ (liturgie de saint Jean Chrysostome).

5. Six années se sont écoulées depuis votre venue et votre nomination au diocèse d'Amérique occidentale. À quelle vitesse et dans quelle mesure se renouvelle la spiritualité et la conscience liturgique chez nos compatriotes en Amérique occidentale ? Combien y a-t-il de conversions à l'orthodoxie dans les trente paroisses, et y a-t-il une croissance de la jeune génération monastique ?   

Le diocèse d’Amérique occidentale, si l’on regarde les choses de près comme une mosaïque grossière – il n’y a qu’une quarantaine de communautés paroissiales-eucharistiques – laisse une impression plus incomplète qu’une vision de loin, qui peut mieux aider à cerner la réalité de ce “choro-chronos”. Cette vision s’étend sur un espace immense que l’on peut surmonter grâce aux moyens modernes de communication (…) Durant les mois d’été, nous visitons les paroissiens et les moines du lointain Alaska, tandis qu’en hiver, nous nous associons avec notre petite communauté serbe  Saint Lazare du Kosovo à Hawaï. En tout cela, l’esprit de gratitude envers nos bienfaiteurs connus et inconnus dans ce pays ne saurait nous quitter.

Il est difficile de “mesurer” la croissance spirituelle et la conscience liturgique en une époque d’identités instables, de réalités virtuelles, numériques et artificielles. A l’époque du néo-capitalisme virtuel (de la spéculation financière séparée de la sphère matérielle de production), il n’est pas simple de croire dans le réalisme divino-humain qu’offre l’orthodoxie et d’autant plus de vivre selon lui. Les statistiques en matière de spiritualité ne jouent pas un rôle décisif, peut-être parce que l’individu – dans la communauté de nombreuses personnes – vaut beaucoup plus que le numéro un, c’est-à-dire qu’il ne se mesure pas arithmétiquement. Bien sûr, l’analyse de la situation sociologique, mais aussi théologique en profondeur – nous est nécessaire, parce que la sociométrie sans méthodologie n’a pas de valeur. Des….  – de même que des échecs – il y en a dans tous les domaines, dont celui du monachisme – mais le succès se produit seulement lorsque l’on attend dans l’humilité l’œuvre divine dans la certitude que Dieu est amour.

6. Vous avez souligné que la tâche de l'Église sur le continent nord-américain n'est pas tant de promouvoir la langue, le folklore et les usages, que d'enraciner ses membres dans la liturgie. Faisons-nous assez dans ce domaine, sachant que nos paroisses et monastères de la diaspora ressemblent plus à des clubs ethniques ?

Ces deux approches ne s’excluent pas, mais il est nécessaire de connaître les priorités. Au cours de l’histoire dramatique du peuple serbe, l’Église, dans les circonstances les plus diverses, était la plus méritante dans la préservation de l’identité, particulièrement aux époques où il n’y avait aucune autre institution pour garder cette identité. De là, la compréhension de l’Église orthodoxe serbe comme institution nationale a souvent prédominé, ce qui, vous le reconnaîtrez, ne correspond pas à l’Évangile. Le romantisme national qui, soit dit en passant, a été exporté chez nous par l’Europe, pour devenir notre spécialité la plus étroite, cette illusion tragique par laquelle l’Église rassemble seulement au niveau national, doit cesser, car, malheureusement, le patriotisme est la denrée la plus périssable. Naturellement, la pratique religieuse chez nous implique de nombreuses habitudes différentes et très imaginatives qui sont nées de la spiritualité. Néanmoins, beaucoup de fidèles attribuent bien plus d’attention aux habitudes et au folklore plutôt que de s’efforcer à saisir et d’appréhender le rythme liturgique de l’Église. L’Église se dirige sur l’objectif véritable de l’existence hors de la corruption, car elle conduit de la mort à la vie. Comme nous l’enseignent les saints, le chrétien est celui qui vérifie tout ce qui arrive par la fin, mesurant l’histoire par le Royaume, et non inversement. Il ne lutte pas pour des impressions de caractère éphémère. Heureusement, les paroisses serbes sur le continent nord-américain se libèrent de l’approche d’un « club », et, au cours des dernières six ou sept années, les machines à sous du genre « bing » ont été supprimées, d’abord sur la rive occidentale, et cet exemple est suivi lentement par les autres. Il reste à rétablir le typicon liturgique comme tâche prioritaire, mais rien ne peut apporter un progrès automatiquement. Le labeur et la responsabilité de tous est nécessaire, et en particulier ceux de l’évêque et de son clergé, dans la révélation de la dimension liturgique de l’existence par la catéchèse des paroissiens. Pour être plus concret : sont aliénés de la vie, de la même façon, et l’homme qui courre frénétiquement après la gloire matérielle à Manhattan et le prêtre orthodoxe qui, en société, regarde son téléphone mobile ou bombe le torse pour son patriotisme. Comme l’a bien exprimé l’un de nos compatriotes, le professeur Boško Bojović, alors qu’il était l’invité de notre diocèse : « je ne peux accepter que l’on qualifie quelque chose de patriotisme qu’à la condition que vous puissiez accepter que celui qui ne pense pas comme vous est également patriote ». L’Église … nous accorde l’éducation de la liberté dans la direction de l’amour, par lequel seulement la mort et la crainte de celle-ci peuvent être vaincues, contrairement aux strophes d’un chant américain sur le fleuve du Mississippi : « Je suis effrayé par la mort, et le vieux fleuve (le Mississipi) suit son cours».

7. À quel point l’Église peut établir un consensus spirituel, social, culturel et politique parmi les organisations qui sont enregistrées aux États-Unis comme américano-serbes ?

Cela est possible et il est souhaitable de le faire, à la condition que la mission primaire évangélique, je dirais pour ce qui nous concerne, dans l'esprit des saints Cyrille et Méthode et de saint Sava, ne soit pas mise à l'écart. Cette mission doit être accomplie en cultivant l'esprit d'auto-critique, ce qui n'est pas toujours agréable, mais utile. L'autocritique appelle à l'attention, et l'attention est selon les paroles de l'évêque Athanase (Jevtić), „plus de la moitié de l'homme“. Je considère que le projet qui vient de commencer sous le nom de Serbica Americana, dont vous pourrez prendre connaissance sur le site internet eserbia.org, pourra peut-être jouer un rôle important dans l'aspiration au consensus des Serbes tout en respectant les différences d'opinion, d'expressions, de styles etc. Consigner les traces et les œuvres spirituelles, artistiques, académiques serbes, qui sont nées de l'aspiration à durer peuvent amener à un accord général, afin que nous cessions de nous mouvoir entre deux extrêmes : l'héroïsme irraisonné et la capitulation injustifiée.

8. Quelle est la relation de la métropole serbe avec sa diaspora en Occident ? Existe-t-il une articulation plus claire de la politique de la métropole envers la diaspora ?

L'émigration est un phénomène profond et complexe qui a ses causes, ses problèmes et ses défis, aussi je crains que la métropole ne soit pas apte ou remette à plus tard à offrir une politique efficace et responsable pour les gens qui vivent dans la diaspora. En quelque sorte, cette relation se transforme en une communication à sens unique de la diaspora avec la métropole qui n'est pas toujours reconnaissante pour la confiance qu'on lui manifeste.

Selon les statistiques, il n’y a en Serbie que 9% d’investissements directs étrangers, tandis que 91% représentent les transferts de fonds de notre diaspora, la moyenne mondiale étant de 50%. Notre économie dépend de cela car il s’agit là d’une source énorme de financement. L’émigration, selon les statistiques, fournit des fonds à hauteur de 50% du budget de la Serbie. Une autre enquête répond à la question « quel est le rôle de la métropole dans la conservation de l’identité ? », la moitié des sondés a répondu négativement. Il y a encore d’autres données qui mentionnent l’attitude incorrecte de la métropole envers la diaspora, comme celle qui montre que le plus grand nombre de docteurs es-sciences serbe de la diaspora vit aux États-Unis, soit 2400 ou près de 39% (on suppose qu’il y a un million de Serbes aux USA), et ensuite au Canada (15%), en Grande-Bretagne (10%) et en Allemagne (7%). Ces données devraient préoccuper certains et diriger la métropole vers une meilleure relation envers la diaspora.

L’exemple du savant serbe américain Mihailo Pupin est édifiant et étonnant. Il a consacré beaucoup d’attention, d’initiative et de volonté pour investir des ressources importantes pour le développement de la Serbie et de son ancienne région, le village d’Idvor. Grâce à ses donations, le village a reçu une bibliothèque, des bourses d’études ont été offertes aux jeunes pour l’agriculture, l’électrification a été accomplie ainsi que l’approvisionnement en eau courante. Il est moins connu que Pupin a fait don à la bibliothèque universitaire de livres de valeur, dont l’Encyclopédie britannique complète, etc.

Le drame dans les relations de la métropole et de la diaspora peut être atteint avec la réalisation d’un modèle culturel qui mènera à la synthèse à une époque où la civilisation contemporaine deviendra tautologie : en se justifiant elle-même et en se complétant elle-même. L’autosatisfaction est le dernier stade de la disparition et de la destruction.

9. Lorsque vous mentionnez la civilisation contemporaine, dites-nous si nous sommes en tant que peuple et Eglise prêts à garder notre identité dans la nouvelle société internationale qui existe sur des principes utilitaires et la globalisation ?

Nous ne sommes pas prêts, objectivement, mais un tel effort en vaut la peine. L'identité – ce qui me semble être oublié par certains de nos compatriotes – est édifiée dans l'ouverture dynamique envers les autres et non dans le repli, et saint Sava a averti, par son exemple, que l'auto-isolement conduit, à l'atrophie, pour utiliser une expression médicale. Il ne sert à rien de bomber le torse dans une position verticale si votre âme est sur ses genoux, incapable d'embrasser les autres et même les ennemis. Sans parler de la conscience chrétienne qui développe la responsabilité envers les autres et d'une autre façon, hétérodoxes et membres d'une autre religion.Nous oublions que ce que le Christ a fait, nous devons le faire également. Lorsque l'apôtre Paul met l'accent sur le Christ comme prototype du chrétien, il pense justement au portement de la croix des autres. C'est peut-être à cause du manque de cette conscience que nous tombons dans des erreurs historiques, mais aussi politiques. La responsabilité dont je parle ne vient pas de l'arrogance, mais du commandement du Christ de nous aimer les uns les autres, de nous entraîner à l'humilité et au retranchement de sa volonté propre pour l'autre. Alors notre „discours“ sera actuel et ne sera pas un auto-discours qui mène à la décadence. Il faut se demander où va un État avec le niveau le plus bas d'investissement et d'éducation en Europe.

10. Est-ce que notre Église et notre hiérarchie sont entrées dans un dialogue créatif avec le globalisme en tant qu'intégrisme post-moderne?

Je pense que la véritable Église peut elle seule mener ce dialogue et la hiérarchie participe à celui-ci proportionnalement à sa fidélité à la vérité de l'Église. La peur du dialogue est le signe distinctif de la médiocrité et d'une conscience tribale étroite. Il est certain que l'on ne mène pas le dialogue pour le dialogue, et ceux qui agissent ainsi sont la majorité des politiciens  et démagogues „talentueux“, ce que, je le reconnais, existe aussi parmi les hiérarques. D'autre part, l'aspiration verbale souvent soulignée pour le dialogue chez certains peut servir de couverture à des complexes psychologiques cachés. L'Église, surtout aujourd'hui, ne saurait s'appuyer sur des structures de pouvoir sclérosées, mais sur l'efficacité des communautés charismatiques, les paroisses avec des prêtres prêts à se sacrifier, et j'en vois de tels chez les jeunes. On doit se garder de ne pas partager le sort de la poésie, selon l'expression connue d'Adrien Michel : „La plupart des gens ignorent la plupart de la poésie, car la plupart de la poésie ignore la plupart des gens“ (remplacez le mot „poésie“ par le mot „hiérarchie“). Dans le labyrinthe des phénomènes modernes, étroitement liés à la psychanalyse, la crise écologique, la question des droits de l'homme, le postmodernisme, le pluralisme, „l'intégrisme potentiel“ et tous les changements cosmogoniques dans le monde moderne, la sortie se trouve dans la sagesse vitale que nous tend l'orthodoxie, mais qui ne peut être obtenue que par l'ascèse, la tempérance et les œuvres.

Depuis l'approche informative de la vie (que nous donne la presse), il faut faire un pas vers la connaissance, mais c'est la sagesse qui est plus élevée que tout cela. Analogiquement, saint Maxime a parlé de la croissance du praticien (qui dispose de l'information) jusqu'au gnostique (qui a la connaissance), et du gnostique jusqu'au théologien qui dispose de la véritable sagesse. Celle-ci, entre autres, signifierait l'anticipation des conséquences de nos actes. „Chaque geste humain a une signification sotériologique – avec un signe plus ou moins“ disait le père Georges Florovsky. Nous devons toujours avoir cela en vue. La lumière du siècle à venir juge l'hypocrisie et l'irresponsabilité humaines, qu'elles soient recouvertes du voile du costume ecclésiastique ou non, comme ce fut le cas récemment, où un jeune homme a trouvé la mort des coups reçus [dans un établissement de soins pour les drogués] dans le village de Jadranska Lesnica. C'est à nous de dire „à chacun son métier“.

11. Quel est l'avenir de l'orthodoxie au Mexique, où vous avez séjourné lors de votre première visite canonique et pastorale ?

Ma première visite pastorale et épiscopale aux émigrés serbes sur le territoire du Mexique trouve son fondement dans la décision de l'Assemblée des évêques [de l’Église orthodoxe serbe]. Le Mexique est un pays catholique-romain traditionnel, et les habitants orthodoxes ont trois évêques. Le nombre total des orthodoxes dans ce pays qui compte plusieurs millions d’habitants n’est pas du tout connu, mais on l’estime à environ 50.000. Néanmoins, l’orthodoxie, par sa présence discrète, peut fonctionner comme un levain dans ce pays à l’histoire ancienne de plus de vingt mille ans. Grâce à la bonté de l’évêque Alejo [de l’Eglise orthodoxe en Amérique], nous avons eu deux assemblées liturgiques en la cathédrale de l'Ascension du Seigneur. C'est un homme, un évêque, admirable qui se distingue par son humilité, sa charité, son attention envers le prochain, et il a près de lui des jeunes prêtres mexicains. À la fin de la liturgie, il m'a fait cadeau d'un Évangile en espagnol, ce qui m'a fait grand plaisir. Je me suis réjoui également de ce que dans l'édition du „Journal officiel“ sortira prochainement un livre sur la philosophie en Amérique Latine, de telle façon que ceux qui aiment Mexico, auront la possiblité de connaître ce continent sud-américain.

12. Chaque année, sur la propriété de Jackson a lieu un camp pour les enfants, qui dure un mois, et qui est fréquenté par plus de 300 enfants. Qui sont les participants, comment y avez-vous organisé la vie et le travail, et dans quels buts ?

La présence même des enfants dans ce domaine, typique de l'ancienne Californie, est une bonne occasion pour la vie commune orthodoxe. Il n'y a pas de téléphones mobiles, pas d'internet ni de télévision. Au lieu de cela, il y a l'amitié, la solidarité, l'office divin, le partage du temps et de l'espace… Les prêtres, ce que j'ai pu constater personnellement il y a peu de temps, entretiennent un dialogue particulièrement vivant avec les jeunes au sujet des questions les plus actuelles pour eux : la liberté, l'amour, le sacrifice, la sexualité, le repentir, la société, le développement de la personnalité… Je suis admiratif de l'intérêt des jeunes pour le labeur spirituel et la vertu, la foi sincère et l'amour désintéressé, pour les questions de l'egocentrisme et de l'avidité, de l'attachement à ce monde et de la recherche d'un sens à la vie. J'ai récemment parcouru avec eux quelques miles jusqu'à Silver Lake et nous avons eu une conversation très intéressante et ouverte.

13. Dans quelles activités organisez-vous le travail caritatif, pouvons-nous être satisfaits des œuvres de charité au sein de la communauté ecclésiale, de quelle façon faire avancer l'esprit de solidarité, de service au prochain, d'engagement, de fondations ?

Si quelqu'un pouvait se vanter de bienfaisance, ce qui en soi serait une sorte d'oxymore évangélique, ce seraient nos fidèles de la diaspora. Il y a chez nous de nombreuses paroisses qui „continuent“ leur liturgie par des repas pour les SDF, et nos communautés américaines se distinguent particulièrement dans ce domaine. Récemment, notre diocèse a organisé l'aide pour la restauration du monastère de Chilendar, et j'espère que nous démarrerons bientôt une action particulière pour aider les enfants serbes au Kosovo et en Métochie.

14. Pouvons-nous être satisfait du travail de la Faculté orthodoxe Saint Sava à Libertyville, près de Chicago, qui a été fondé pour représenter notre Église face aux autres peuples, partageant notre foi ou appartenant à d'autres religions ?

Le succès de chaque institution se mesure à son rayonnement, son témoignage, ses résultats, et non par le fait que l'on dispose d'une institution d'enseignement… La vérité de l'orthodoxie a cette particularité de „renouvellement et de déification“, comme le dit un hymne liturgique, le „renouvellement“ n'ayant évidemment aucune relation avec l'arbitraire (ou „l'innovation“ ainsi décriée). La vie exige d'avancer, tout comme l'on conduit une bicyclette, afin de maintenir l'équilibre vous devez avancer.

15. Quelle est la conception de la maison d'éditions „Sebastian Press“, des projets multi-médias que vous publiez dans le cadre de l'activité missionnaire et éditoriale ainsi que du centre missionnaire de théologie, histoire et culture serbes en langue anglaise ?

Sebastian Press“ (avec le centre Serbica Americana) souhaite que les œuvres des théologiens serbes et d'autres théologiens orthodoxes soit présentées non seulement au monde américain, mais au monde anglophone tout entier et encore au-delà, ce qui est pour nous une sorte d'obédience. Parmi les auteurs se trouvent les livres de l'évêque Athanase (Jevtić), Jean (Zizioulas), Danilo Krstić, Christos Yannaras, du staretz Émilien du Mont Athos, de Nenad Milošević, Vladan Perišić, et bientôt paraîtront les livres de l'évêque Ignace, Boško Bojović, Bogoljub Sijaković, Bogdan Lubardić et d'autres. Le but de cette activité est que l'homme moderne, en lisant les œuvres de saint Justin et de saint Nicolas [de Jitcha], de même que de nos théologiens et pères spirituels Athanase, Jean Zizioulas, Émilien du Mt Athos et d'autres, apprennent comment  exister dans le monde. Je crois que ces œuvres mènent au rapprochement avec la „logique“ du monde à venir, d'où viennent dans ce siècle des gouttes de consolation, qui tombent sur le coeur de l'homme vivant sur quel point que ce soit de l'hémisphère occidentale.

Pour accéder à l’intégralité de l’article, identifiez-vous ou abonnez-vous !

Entretien donné le 14 août pour la revue Pravoslavlje, traduit du serbe pour Orthodoxie.com.

Chers lecteurs,

Ceci est l’un des cinq articles que nous vous donnons à lire gratuitement.

Pour accéder à un nombre illimité d’articles complets, veuillez :

  • Facebook
  • Twitter
  • Email
  • Vkontakte
  • Messanger
  • Telegram
  • WhatsApp
  • Twitter
  • Pinterest

À propos de l'auteur

Christophe Levalois

Christophe Levalois

Professeur d'histoire et de géographie, auteur, derniers ouvrages parus : "La royauté et le sacré" (Cerf, 2016) ; "Le christianisme orthodoxe face aux défis de la société occidentale" (Cerf, 2018).

Lettre d’informations

Ne manquez pas les mises à jour importantes. S'inscrire à notre lettre d'informations gratuite.

Divider

Articles populaires

Déclaration de l’Église orthodoxe de Crète au sujet de l’Eucharistie À la Une 173084

En date du 27 mai 2020, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe de Crète a publié la déclaration suivante sur la sainte Communion et le mode de son a...

Décès de l’archevêque de Stuttgart Agapit (Église orthodoxe russe hors-frontières) À la Une 173071

Le 28 mai 2020, en la fête de l’Ascension du Seigneur, l’archevêque de Stuttgart Agapit est décédé à l’âge de 65 ans. Mgr Agapit était vicaire du d...

29 mai Vivre avec l'Église 69302

Jour de jeûne Transfert des reliques de sainte Théodosie de Tyr, vierge, martyre à Césarée de Palestine (307-308) ; saint Conon et son fils saint C...

16 mai (ancien calendrier) / 29 mai (nouveau) Vivre avec l'Église 69300

Jour de jeûne – dispense de poisson Saint Théodore le Sanctifié (ou le Consacré), disciple de saint Pacôme en Égypte (368) ; saints Guy, Modeste et...

Père Marc-Antoine Costa de Beauregard : « Tirer les conséquences de la Résurrection » À la Une 173064

Nous nous saluons pendant tout le temps pascal d’un joyeux « le Christ est ressuscité ! » Mais à quelle réalité correspond cette belle formule ? Es...

Le 8e cahier d’activités pour les enfants : Pâques-Ascension-Pentecôte À la Une 173047

La Fraternité orthodoxe en Europe occidentale vient de mettre en ligne son 8e cahier d’activités pour les enfants (le premier, le second, le troisi...

28 mai Vivre avec l'Église 69297

ASCENSION DE NOTRE SEIGNEUR Saint Eutyque, évêque de Mélitène, martyr (Ier s.) ; sainte Héliconide, vierge, martyre à Corinthe (244) ; saint Manvie...

15 mai (ancien calendrier) / 28 mai (nouveau) Vivre avec l'Église 69294

ASCENSION DE NOTRE SEIGNEUR. Saint Pacôme le Grand, fondateur du cénobitisme en Haute-Égypte (348) ; saint hiéromartyr Euphrase, évêque, patron d’A...

Seul le clergé pourra communier dans les paroisses du Patriarcat œcuménique au Grand-Duché du Lux... À la Une 173031

Dans un message au clergé et aux fidèles du Grand-Duché du Luxembourg, le métropolite Athénagoras de Belgique, des Pays-Bas et du Luxembourg (Patri...

Homélie du père Placide (Deseille) pour l’Ascension de notre Seigneur À la Une 173025

Lа fête de l’Ascension ne marque pas la fin du temps pascal. Le temps pascal, c’est la sainte cinquantaine de jours qui suit la fête de Pâques et q...

En ligne : « Orthodoxie » (France 2), « La Bible d’Alexandrie » (deuxième partie) À la Une 173015

Ci-dessous, jusqu’au 20 juin, l’émission de télévision « Orthodoxie » sur France 2 du jeudi 21 mai. Il s’agit de la deuxième partie (première...

L’archevêque de Tirana Anastase : « Dieu nous oblige à traverser un tunnel difficile » À la Une 173008

L’archevêque de Tirana Anastase a abordé, au cours de sa prédication dominicale en la cathédrale de la capitale albanasie, l’ouverture des églises ...