Lettres de l’archevêque Anastase au patriarche Cyrille concernant la situation de l’Église en Ukraine

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Le 22 novembre 2018, des sources russes ont publié des extraits isolés [et certains sites web ont même publié des articles avec des titres manipulateurs, des dates et des jugements arbitraires] des lettres de Sa Béatitude Anastase, archevêque de Tirana, Durrës et de toute l’Albanie à Sa Sainteté Cyrille, patriarche de Moscou, et de toute la Russie. Dans le but de fournir une information plus exhaustive et impartiale, nous publions ci-dessous le texte intégral de la réponse de l’archevêque Anastase du 10 octobre 2018, ainsi que celui de sa deuxième lettre, du 7 novembre 2018. Il convient de souligner que la première lettre a été écrite le 10 octobre (avant la décision du Patriarcat œcuménique du 11 octobre 2018) et la seconde après la décision de l’Église de Russie (du 15 octobre 2018), concernant la rupture de la communion eucharistique avec le Patriarcat œcuménique.

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† Anastase, archevêque de Tirana, Durrës et de toute l’Albanie

Nr. Prot. 747/18 – Tirana, le 10 octobre 2018

A Sa Béatitude, saint frère dans le Seigneur, le patriarche de Moscou et de toute la Russie Cyrille.

Cher frère en Christ et co-célébrant,

« La grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu le Père et la communion du Saint-Esprit » soient avec tous les orthodoxes. Nous vous remercions chaleureusement pour l’envoi de votre lettre fraternelle du 1er octobre 2018. Nous lisons avec un grand intérêt et un grande attention le compte rendu analytique de ce qui s’est passé, jusqu’à présent, en ce qui concerne le sujet délicat de l’Église d’Ukraine. De retour d’un bref voyage en Crète et à Athènes, nous avons convoqué le Saint-Synode de l’Église orthodoxe autocéphale d’Albanie, le 9 octobre, et avons examiné cette question ecclésiale complexe.

Nous nous limiterons aux remarques concises suivantes : Au cours de la réunion informative officielle de notre Église avec les représentants du Patriarcat œcuménique (30 juillet de cette année), composée de leurs éminences les métropolites Jean de Pergame, Emmanuel de France et Bartholomée de Smyrne, nous avons exprimé les vues suivantes : Nous craignons que le projet actuel, qui consiste à accorder le statut d’autocéphalie à l’Ukraine, ne se traduise par « une marche dans un champ de mines ». Elle ressemble à une chirurgie dangereuse aux résultats incertains. Les groupes en conflit maintiendront leur existence et leur solidarité, comme cela s’est souvent produit dans diverses Églises locales. Et au lieu de réaliser l’unité des orthodoxes en Ukraine, nous percevons finalement le danger de briser l’unité de l’orthodoxie dans l’ensemble du monde.

Dans le même temps, nous avons souligné que les accomplissements les plus importants et les plus saints de l’orthodoxie au cours des dernières décennies ont été les synaxes des primats des Églises orthodoxes autocéphales et les co-célébrations de la sainte liturgie qui y sont liées, et qui ont souligné l’unité pan-orthodoxe ; ainsi que la réunion du saint et grand Synode des Églises orthodoxes qui fut décidé à Chambéry (janvier 2016) et eut finalement lieu en Crète.

L’Église orthodoxe d’Albanie accorde une importance primordiale à l’unité de l’orthodoxie et au témoignage actif de l’Évangile, tant parmi les orthodoxes traditionnels que dans le monde entier. Toutes les autres préoccupations devraient être abordées avec une grande perspicacité, une prière incessante et un dialogue patient. Nous avons réaffirmé ces points de vue, avec beaucoup de respect et d’amour, à Sa Sainteté le patriarche œcuménique Bartholomée lors de notre récente rencontre sur l’île de Crète.

Les derniers développements, que vous décrivez dans votre lettre, ont malheureusement aggravé les tensions et les inquiétudes. Permettez-moi de signaler que la récente décision de l’Église de Russie de cesser de mentionner le patriarche œcuménique dans la liturgie et d’interrompre la communion eucharistique avec le Patriarcat de Constantinople, annoncée le 14 septembre dernier, a compliqué toute cette affaire de façon dangereuse. D’autant plus que cela touche au cœur de l’unité orthodoxe, la sainte eucharistie, au cours de laquelle nous proclamons l’unité de l’Église orthodoxe et que nous prions pour sa préservation.

En ce qui concerne la conclusion de votre lettre fraternelle, nous vous assurons que nous ne cessons jamais d’offrir de chaleureuses prières pour l’unité de notre sainte Église, que notre Seigneur Jésus Christ, son chef, a « rachetée avec son propre sang » (Ac 20, 28). Mais nous avons de sérieuses réserves quant à la pertinence de se prononcer en cette période ; nous considérons préférable une demande insistante et discrète afin de ne pas agir à la hâte.

D’autre part, « une consultation panorthodoxe » sur la question ukrainienne, dont nous avions discuté lors de votre visite bénie en Albanie, qui a suivi l’interruption de la communion entre l’Église de Russie et le Patriarcat œcuménique, est devenue extrêmement difficile. Qui prendra l’initiative de convoquer les Églises autocéphales orthodoxes alors que la référence liturgique au patriarche œcuménique a cessé d’exister ? Quel sera l’ordre du jour ? Comment se dérouleront les délibérations ? Quels critères prévaudront dans la prise des décisions finales ?

Dans les circonstances actuelles, il serait souhaitable d’engager un dialogue apaisé entre les parties directement concernées et de rechercher une solution conjointe, afin de panser les plaies de la persécution athée prolongée, des schismes et du prosélytisme qui se poursuit sans cesse. Si les personnes concernées acceptent la participation d’autres Églises autocéphales orthodoxes, dans cette voie, c’est tant mieux. L’Église orthodoxe d’Albanie serait prête à y participer.

D’une manière générale, il me semble nécessaire de réaffirmer que notre modeste personne « fera tout ce qui est en son pouvoir pour éviter un schisme au sein de l’orthodoxie mondiale ». Un tel événement constituerait un traumatisme douloureux pour la crédibilité de l’orthodoxie et doit être évité à tout prix. Car nous continuons inébranlablement à croire en la proclamation théologique fondamentale, que nous répétons depuis des décennies dans le dialogue interchrétien, que l’Église orthodoxe est l’Église une, sainte, catholique et apostolique et non une confédération des Églises locales. Toute forme de schisme affaiblit le témoignage orthodoxe dans le monde contemporain, nuit à la crédibilité de l’Église orthodoxe, et blesse par le fait même le rayonnement du monde chrétien.

L’Église martyre d’Albanie, dont vous louez si généreusement le parcours résurrectionnel, est convaincue que le devoir de réévangélisation, de renforcement de notre foi en Christ, est une priorité absolue pour toutes les Églises locales. Les grands ennemis de l’orthodoxie aujourd’hui sont le manque de foi, l’indifférence, l’athéisme et le sécularisme militant. Nous estimons que, dans les réalités du monde actuel, il convient de considérer de ce point de vue également les diverses questions « canoniques ».

Même si cela semble impossible, nous croyons que nous devons tous « faire tout notre possible » pour revenir aux synaxes des primats des Églises orthodoxes et à un nouveau grand synode. Nous savons que ces propositions peuvent être considérées par certains comme irréalistes et finalement irréalisables. Cependant, je crois que personne n’est « réaliste », à moins qu’il ne croie au miracle : et que « Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu » (Luc 18, 27).

En conclusion, l’unité absolue de l’orthodoxie et le devoir de donner un témoignage convaincant au monde contemporain restent les critères irremplaçables pour faire face a ces problèmes particuliers, qui sont certes difficiles à résoudre.

Demeurant dans un profond amour fraternel, en Christ, notre seul Seigneur et Sauveur

† Anastase, archevêque de Tirana

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† Anastase, archevêque de Tirana, Durrës et de toute l’Albanie

Nr. Prot. 796/18 – Tirana, le 7 novembre 2018

A Sa Béatitude, saint frère dans le Seigneur, patriarche de Moscou et de toute la Russie Cyrille

Cher frère en Christ et co-célébrant,

« Mon âme est triste ». Une grande souffrance, inquiétude et angoisse nous accablent nous aussi, quand nous suivons l’évolution de la question ukrainienne, après les décisions du Patriarcat œcuménique (11.10.2018) et de l’Église orthodoxe de Russie (15.10.2018), que vous rapportez dans votre lettre du 29 octobre 2018. Malheureusement, ils corroborent les craintes que nous avions exprimées aux représentants du Patriarcat œcuménique (30 juin 2018), à savoir que l’octroi de l’autocéphalie à l’Ukraine actuellement prévu ne constitue « une marche dans un champ de mines » avec des répercussions pénibles pour tous.

Dans le même temps, cependant, nous devons faire remarquer que la récente décision de l’Église de Russie est également une source de grande inquiétude. Il est impensable que la divine eucharistie, mystère par excellence de l’amour infini et de l’humiliation la plus totale du Christ, puisse être utilisée comme une arme contre une autre Église. Est-il possible que la décision et l’ordre de la hiérarchie de l’Église de Russie puisse faire disparaître l’énergie de l’Esprit Saint dans les saintes Églises orthodoxes qui sont sous la juridiction du Patriarcat oecuménique ? Est-il possible que la divine Eucharistie se soit accomplie dans les églises d’Asie Mineure, de Crète, de l’Amérique latine et des Caraïbes, de la Sainte-Montagne, et d’autres endroits sur terre, puissent maintenant devenir sans substance pour les fidèles orthodoxes russes ? Et les personnes qui s’avancent « avec crainte de Dieu, foi et amour » pour participer aux Dons sacrés, peuvent-elles commettre « un péché », qu’elles devraient confesser ?

Nous déclarons qu’il nous est impossible d’accepter de telles décisions. Il est impératif que la sainte Eucharistie, ce mystère d’une insondable sainteté et d’une importance unique, reste bien en dehors de tout désaccord ecclésial. Les questions de juridiction ne peuvent en aucun cas constituer une cause de schisme dans le monde orthodoxe, quelle qu’en soit la gravité. Comme nous l’avons souligné à maintes reprises, un éventuel SCHISME aujourd’hui ternirait la beauté de l’orthodoxie, affaiblirait son rayonnement international et porterait profondément atteinte à la foi des orthodoxes – en particulier ceux d’Ukraine, qui sont concernés directement et souffrent en permanence des pressions d’un athéisme multiforme, qui se propage comme une poudre radioactive dans l’indifférence et empoisonnent l’esprit de tous. Il est par conséquent indispensable d’explorer sereinement un compromis visant à une pacification profonde et réelle des fidèles orthodoxes en Ukraine.

En ce qui concerne la synaxe pan-orthodoxe que vous mentionnez dans votre lettre, nous estimons que les récents développements ont rendu sa convocation extrêmement difficile. Les questions suivantes demeurent fondamentales : L’Église orthodoxe de Russie demandera-t-elle au Patriarcat œcuménique de convoquer une synaxe pan-orthodoxe ? Quels seront les critères de décision finale en faveur de la paix et de l’unité ? L’Église orthodoxe autocéphale d’Albanie est, en tout état de cause, disposée à participer à une synaxe pan-orthodoxe, dont la convocation devrait être faite canoniquement. Vous connaissez notre conviction maintes fois mentionnée que les plus belles réussites de l’orthodoxie au cours des dernières décennies ont été les synaxes des primats des Églises autocéphales orthodoxes. Puissions-nous y revenir, en corrigeant les omissions et les erreurs du passé.

L’inquiétude et le malaise, que nous avons initialement formulés, sont guéris de façon paraclétique par le verset du psalmiste : « Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu, car je le confesserai encore ; il est le salut de la face, et mon Dieu ». (Psaume 42).

Demeurant dans un profond amour fraternel, en Christ, notre seul Seigneur et Sauveur

† Anastase, archevêque de Tirana, Durrës et de toute l’Albanie

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