Mgr Hilarion Alfeyev : « Les actions du Phanar sont anticanoniques »

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Le quotidien grec Ethnos a publié ce dimanche 7 octobre le texte d’une interview avec le métropolite Hilarion Alfeyev, intitulé « Les actions du Phanar sont anticanoniques ». En voici la traduction :

Éminence, c’est la première fois que le Patriarcat œcuménique publie des documents historiques qui démontrent, ainsi qu’il le prétend, que l’Église d’Ukraine n’a jamais cessé d’appartenir à la juridiction du trône œcuménique. Nous voudrions connaître votre avis.

Seuls deux documents ont été mis en ligne sur la page officielle [une page officieuse, NdR] du Patriarcat de Constantinople ; ils concernent le transfert de la métropole de Kiev sous la juridiction du patriarcat de Moscou et ce n’est pas la première fois qu’ils sont diffusés : dans notre pays, ils sont assez bien connus et sont régulièrement publiés depuis le XIXe siècle. Cela dit, nous nous réjouissons de pouvoir en discuter, fût-ce à distance, et nous sommes disposés à contribuer à élargir le champ scientifique de nos contradicteurs. A présent, au moins, l’on sait clairement sur quels arguments ils comptent s’appuyer.

La dernière livraison du périodique « Tserkov’ i vremja » (« L’Église et le temps »), publié par le département des relations ecclésiastiques extérieures [du Patriarcat de Moscou, NdT], comprend les premières études de chercheurs russes renommés relativement à l’unité canonique de l’Église russe et le transfert de la métropole de Kiev au Patriarcat de Moscou.

Il y a quelques jours, j’ai vu un article du prêtre Michel Jeltov intitulé « Fondements [ce terme est traduit de l’original russe, le terme grec étant inapproprié Ndt] historico-canoniques de l’unité de l’Église russe », dans lequel les événements de 1686 figurent en détail et où les opinions infondées de chercheurs tendancieux sont corrigées. De telles publications se poursuivront afin que le lecteur attentionné ait la possibilité d’évaluer de manière objective les arguments des deux parties. Nous allons également entreprendre la traduction en grec de ce document scientifique. D’ici la fin de l’année, nous publierons une étude fondamentale de plusieurs centaines de pages provenant d’archives, et de nombreux documents verront le jour pour la première fois. Une partie de ces documents est déjà disponible sur la page « Encyclopédie orthodoxe ».

Il est impossible de citer toutes ces preuves dans le cadre d’une courte interview. Toutefois, ce que je puis dire c’est que le prétendu caractère provisoire du transfert de la métropole de Kiev au patriarcat de Moscou est fondé sur une interprétation hâtive et délibérée des textes que le patriarche Dionysiy a signés en 1686. Croyez-moi, nous sommes disposés à prendre part à une discussion objective et détaillée. En outre, nous avons proposé au patriarcat œcuménique de nous engager dans un dialogue fertile sur la question et d’organiser un colloque commun, mais aucune réponse ne nous est  parvenue, alors qu’il s’agit d’une question extrêmement importante qui touche des millions d’orthodoxes ukrainiens.

Vous avez été l’objet de commentaires défavorables pour votre rhétorique à l’égard du patriarcat œcuménique concernant la question ukrainienne. Certains considèrent que cela est loin des idéaux chrétiens. S’agit-il d’une critique injuste à votre sujet et qu’elle en est la raison ?

Je suis au courant de cette critique, qui parfois revêt un caractère aberrant. Ainsi, une publication figurant dans le blog officiel du Patriarcat de Constantinople, « Phôs Phanariou » a lancé des accusations contre ma personne, me reprochant mes « relations » avec le schisme des vieux-croyants et en diffusant des photographies où j’apparais lors d’une liturgie célébrée dans une église des « édinovertsy ». Une personne ayant un minimum de connaissances sur l’histoire de l’Église russe sait que les « édinovertsy » suivent l’ « ancien rite » mais appartiennent à l’Église canonique. A l’opposé du schisme ukrainien, ils constituent une partie canonique de notre Église et de l’orthodoxie canonique universelle dans son ensemble.

En vérité, en tant que chrétien et érudit, je suis profondément attristé par le ton de cette polémique. Nous souhaitons que nos frères aient accès à des informations objectives, qu’ils aient des connaissances meilleures et plus approfondies sur l’histoire de l’Église russe et sur la situation actuelle du problème ecclésiastique ukrainien. Cela serait bien plus profitable pour nous tous et amènerait notre dialogue à être plus et plus fructueux.

Dernièrement, l’homélie prononcée par l’évêque Macaire de Christoupolis durant la dernière rencontre de la hiérarchie du trône a circulé en anglais sous le titre « Le problème ecclésiastique de l’Ukraine ». Ses connaissances tellement lacunaires à propos de la question ecclésiastique ukrainienne provoquent l’ébahissement : confusion d’événements liés à l’histoire de notre Église, dates inexactes, confusions entre des synodes d’une part et des entités non canoniques en Russie et en Ukraine d’autre part. Il suffit de mentionner que les « assemblées » des Russes « réformateurs » et d’autres schismatiques du XXe siècle sont mentionnées comme des synodes de l’Église canonique. Il est terrible d’imaginer que la position officielle du Patriarcat œcuménique puisse se fonder sur ce genre de « recherches » !

Il y a quelques jours, vous avez publié des photographies d’après lesquelles le président ukrainien, M. Porochenko, prenait part comme sous-diacre à une procession de l’Église d’Ukraine du Patriarcat de Moscou, alors que quelques années plus tard, cette fois en tant que président, il communie des mains de l’archevêque uniate. Comment pensez-vous que cette découverte va aider à la solution de la question ukrainienne ?

Je n’ai pas diffusé ces photographies. Elles circulent depuis plusieurs années sur Internet. La communion de M. Porochenko est un fait. L’évolution des convictions religieuses du président de l’Ukraine est une affaire qui le concerne personnellement. Ces dernières années, les autorités et l’agenda politique ont totalement changé en raison de l’influence politique accrue exercée par les uniates de rite byzantin appartenant à l’Église catholique en Ukraine.

A mon avis, ni les autorités ni a fortiori l’agenda politique ne doivent influencer la situation de l’Église dans le pays et intervenir dans sa vie interne, et plus encore si ces politiciens ne professent en rien la foi orthodoxe. Les autorités ukrainiennes ne cachent pas que l’autocéphalie est pour eux un objectif politique. M. Porochenko l’a affirmé de manière directe à plusieurs reprises. En Ukraine, l’Église canonique subit une pression politique et administrative. Au parlement, des projets de loi introduisent une discrimination à son encontre, des églises lui appartenant sont confisquées, des représentants d’organisations extrémistes s’attaquent à son clergé et à ses fidèles. Cela dit, la question ecclésiastique ukrainienne est principalement une question interne de résorption du schisme et de restauration de l’unité de l’Église. L’Église est la seule qui puisse y parvenir, alors que les politiciens font ici preuve de leur incapacité. La politisation de la vie ecclésiastique ne conduit qu’à diviser davantage encore les hommes.

Le Patriarcat œcuménique et le Patriarcat de Moscou ont cheminé durant des siècles, surmontant chaque fois les difficultés qui surgissaient. Ce qui vous unit n’est-il pas plus important et plus fort que ce qui vous divise ?

Nous avons toujours cru et nous ne cessons de croire que la sainte foi orthodoxe qui unit nos Églises viendra finalement à bout des différends actuels, qui sont dus à des tentatives d’intervention de la part de forces de ce monde dans la vie ecclésiastique.

Cependant, le maintien de notre témoignage orthodoxe commun exige un effort commun de conserver l’ordre ecclésiastique canonique qui est aujourd’hui mis à mal en raison d’actions unilatérales de la part du patriarcat de Constantinople.

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