Pourquoi l’Église orthodoxe commence-t-elle l’année le 1ᵉʳ septembre ?

Le 1ᵉʳ septembre, les livres liturgiques de tradition byzantine annoncent le « début de l’Indiction, c’est-à-dire de la nouvelle année ». Pour les Églises qui suivent le calendrier julien, ce jour tombe le 14 septembre du calendrier civil. Alors que le monde fête le nouvel an le 1er janvier, l’Église orthodoxe ouvre donc son année à la fin de l’été. Ce décalage a une histoire précise, celle du fisc romain devenu calendrier d’empire, et un sens que la liturgie du jour déploie.

Un mot venu du fisc romain

Le terme « indiction » vient du latin indictio, « annonce, proclamation » : il désignait la déclaration périodique de l’impôt dans l’Empire romain. À la fin du IIIᵉ siècle, la réforme fiscale de Dioclétien instaure des réévaluations régulières de l’assiette de l’impôt. À partir de 312-313, sous Constantin, s’impose un cycle de quinze ans : chaque année du cycle reçoit un numéro d’ordre, de un à quinze, qui sert à dater les actes. Ce procédé administratif devient l’un des principaux systèmes de datation du monde byzantin. Édits impériaux, actes conciliaires, chartes monastiques et colophons de manuscrits sont datés « en telle indiction » (en grec indiktiôn, appelée aussi épinémèsis).

À Constantinople, l’année fiscale, puis l’année civile, commençait le 1ᵉʳ septembre ; dans les documents, la date apparaît d’ailleurs moins comme un « nouvel an » que comme un début d’indiction. L’ère byzantine « depuis la création du monde », qui plaçait symboliquement celle-ci au 1ᵉʳ septembre de l’an 5509 avant Jésus-Christ, changeait elle aussi de millésime ce jour-là. Le 1ᵉʳ janvier, début de l’année dans l’ancienne Rome, restait au contraire associé aux réjouissances païennes des calendes, que les Pères de l’Église ont longtemps combattues, avant que n’y soit établie, à partir du VIe siècle, la fête de la Circoncision du Seigneur. La nouvelle Rome comptait ses années à partir de septembre, et l’Église, qui vivait au rythme de l’Empire et datait ses propres conciles par les indictions, a fait coïncider le commencement de son année liturgique avec celui de l’année civile.

Une tradition pieuse, reprise par certains synaxaires, attribue cette institution aux Pères du concile de Nicée (325), en action de grâces pour la victoire de Constantin et la paix rendue à l’Église. L’historien y verra plutôt la réception ecclésiale d’un calendrier administratif. Les deux lectures ne s’excluent pas : l’Église a reçu une date profane et l’a transfigurée.

Deux concurrents oubliés : le 25 mars et le 23 septembre

En théorie, bien des lettrés byzantins tenaient une autre date pour le « vrai » début de l’année : le 25 mars, jour de l’équinoxe de printemps dans le calendrier de Jules César, auquel la tradition rattachait à la fois la création du monde, l’Annonciation et la Résurrection. Des chronographes comme Annianos d’Alexandrie ou Georges le Syncelle en firent le point de départ de leurs computs. Ce nouvel an théologique ne s’imposa pourtant jamais dans la pratique : l’usage fiscal de septembre l’emporta.

L’Orient grec connaissait aussi, depuis l’époque romaine, un nouvel an au 23 septembre, jour anniversaire de la naissance de l’empereur Auguste, proche de l’équinoxe d’automne, adopté par les calendriers d’Éphèse, de Smyrne ou de Bithynie. Christianisée, la date devint la fête de la Conception de saint Jean Baptiste, mais le Typicon de la Grande Église (IXᵉ-Xᵉ siècle) porte encore au 23 septembre la mention « la nouvelle année », qu’on retrouve dans des évangéliaires slaves des Xᵉ-XIIᵉ siècles comme ceux d’Ostromir ou de Miroslav. Il en reste une trace vivante : chaque année, la lecture continue de l’Évangile de Luc commence le lundi qui suit le dimanche après l’Exaltation de la Croix, dans la seconde moitié de septembre ; un lectionnaire constantinopolitain du XIᵉ siècle appelle même ce jour « lundi de la nouvelle année » et le rattache à l’équinoxe. Aux Xᵉ-XIᵉ siècles cependant, c’est bien le 1ᵉʳ septembre que les habitants de Constantinople tenaient pour le début de l’année.

Une date déjà biblique

À première vue, la Bible regarde plutôt vers le printemps : le mois des épis, aviv, le futur nisan, y est donné comme le premier des mois de l’année (Exode 12, 2), et c’est en son milieu que tombe la Pâque. Mais, le calendrier d’Israël avait un second pôle, à l’automne. Le premier jour du septième mois, tichri, qui tombe en septembre ou au début d’octobre, est marqué par la fête des Trompettes (Lévitique 23, 23-25 ; Nombres 29, 1) ; c’est le tournant de l’année agricole, les récoltes rentrées, avant les semailles, ce que l’Exode appelle « la sortie de l’année » (Exode 23, 16). La tradition rabbinique fera du 1er tichri le « nouvel an pour le compte des années », auquel s’attachent le paiement des impôts et des dettes, le futur Roch Hachana ; les maîtres débattront même de savoir si le monde fut créé en nisan ou en tichri. En commençant l’année en septembre, Byzance rejoignait donc, sans l’avoir cherché, un nouvel an d’automne que la terre et l’Écriture connaissaient bien avant Rome.

« Publier une année de grâce du Seigneur »

Novoletie

L’Évangile lu à la liturgie du 1er septembre donne à la date son sens proprement chrétien. Il s’agit de la scène inaugurale du ministère public du Christ à Nazareth (Luc 4, 16-22) : Jésus entre dans la synagogue, ouvre le livre du prophète Isaïe et lit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi ; il m’a consacré par l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres […] et publier une année de grâce du Seigneur. » Le synaxaire de Constantinople, sous le 1er septembre, identifie ce jour à celui même où le Christ fit cette lecture, et en profite pour expliquer à ses lecteurs le sens du mot « indiction ». En plaçant l’épisode de Nazareth au seuil de son année, l’Église confesse que le temps qui s’ouvre n’est pas un cycle aveugle : c’est une « année de grâce », que le Christ lui-même inaugure et remplit de sa présence.

« Bénis la couronne de l’année »

La liturgie du jour emprunte au psautier une image que l’hymnographie ne cesse de reprendre : « Tu béniras la couronne de l’année de ta bonté » (Psaume 64, 12 selon la Septante). L’année est une couronne, un cercle tressé et offert, que Dieu couronne de sa bonté. Le tropaire de l’Indiction, au ton 2, la reprend : « Créateur de tout l’univers, qui as fixé les temps et les saisons par ta propre puissance, bénis la couronne de l’année de ta bonté, Seigneur ; garde en paix les autorités et ta cité, et sauve-nous, par les prières de la Mère de Dieu. »

Ce tropaire n’était pas une pièce de bibliothèque. Le Typicon de la Grande Église décrit, au matin du 1er septembre, après les matines de Sainte-Sophie, une procession conduite par le patriarche jusqu’au forum de Constantin. On y chantait des antiennes tirées des psaumes 1, 2 et 64, celui-là même de la « couronne de l’année », puis le patriarche lisait en personne l’Évangile de Nazareth, l’un des sept jours de l’année, précisent les rubriques, où il le faisait lui-même. La Divine Liturgie était ensuite célébrée à Sainte-Sophie et à l’église de la Mère de Dieu des Chalcoprateia.

Cette bénédiction du temps n’est pas un simple vœu de bonne année. Le temps est une créature ; comme toute créature, il est appelé à être sanctifié. L’année liturgique n’est pas la répétition mélancolique des mêmes fêtes : elle est anamnèse, entrée réelle et toujours actuelle dans le mystère du salut, comme le redit l’hymnographie avec son « aujourd’hui » (« Aujourd’hui, la Vierge… », « Aujourd’hui est suspendu au bois… »).

La structure de l’année le manifeste. La première grande fête après le 1er septembre est la Nativité de la Mère de Dieu (8 septembre) ; la dernière, avant que le cercle ne se referme, est sa Dormition (15 août). L’année liturgique s’ouvre avec la naissance de celle par qui l’Incarnation devient possible et s’achève avec son passage à la vie : toute l’économie du salut tient entre ces deux fêtes mariales. Quant au sanctoral, il s’ouvre le 1er septembre avec la mémoire de saint Syméon le Stylite (mort en 459), le premier des stylites, dont la colonne dit à sa manière ce qu’est une année chrétienne : non un cercle qui tourne sur lui-même, mais une montée.

De Constantinople à Moscou

Le rite constantinopolitain du nouvel an est passé aux Slaves. Traduit du grec à la fin du XIIIᵉ ou au XIVᵉ siècle, le rite du « létoprovodstvo », littéralement la « conduite de l’année », est attesté à Novgorod à la fin du XIVe siècle, puis dans les grandes cathédrales et les monastères des métropoles de Moscou et de Kiev. Au XVIIᵉ siècle, il était célébré avec un faste particulier sur la place des cathédrales du Kremlin, en présence du tsar et du patriarche installés sur des estrades couvertes d’argent ; on peignit même, en 1668, une icône du Sauveur lisant le livre d’Isaïe dans la synagogue.

Pierre le Grand y mit fin. Son oukase de décembre 1699 adopta l’ère de l’Incarnation et fixa le nouvel an civil au 1ᵉʳ janvier 1700 ; l’ancien rite fut célébré une dernière fois en septembre 1700, sans tsar ni patriarche, puis tomba en désuétude. En 1765, le Saint-Synode prescrivit pour le 1ᵉʳ janvier un simple office d’action de grâces, en lui donnant toutefois les lectures du 1ᵉʳ septembre, l’épître à Timothée et l’Évangile de Nazareth : le nouvel an avait émigré dans le calendrier civil, mais les textes de l’Indiction l’y avaient suivi. L’office des Ménées du 1ᵉʳ septembre, lui, n’a jamais été supprimé.

Le 1ᵉʳ septembre aujourd’hui

Au Phanar, le 1ᵉʳ septembre demeure un jour solennel. Le patriarche œcuménique y célèbre l’office de l’Indiction, et les hiérarques présents signent le codex de la Grande Église pour la nouvelle année : le temps ecclésial s’ouvre synodalement, dans l’action de grâces.

La date a d’ailleurs reçu à l’époque contemporaine une signification nouvelle. Le 1ᵉʳ septembre 1989, le patriarche œcuménique Dimitrios Iᵉʳ a institué en ce jour une journée de prière pour la sauvegarde de la création, initiative poursuivie et développée par son successeur, le patriarche Bartholomée, et attestée par le message des primats des Églises orthodoxes réunis en 2008. L’Église orthodoxe russe s’y est associée à sa manière : après le document sur l’écologie adopté par son Assemblée des évêques de 2013, le Saint-Synode a institué en 2015 un office de prière pour la sauvegarde de la création, célébré le premier dimanche de septembre. Au-delà de l’orthodoxie, le pape François a adopté la journée du 1er septembre pour l’Église catholique en 2015, et de nombreuses confessions chrétiennes observent désormais un « temps pour la création » du 1ᵉʳ septembre au 4 octobre. Le choix est cohérent : au jour où la tradition byzantine plaçait symboliquement la création du monde et où l’Église demande à Dieu de « bénir la couronne de l’année », elle intercède pour la création elle-même.

Un dernier point pratique : les Églises qui suivent le calendrier julien, comme les patriarcats de Jérusalem, de Moscou, de Serbie et de Géorgie ou le Mont Athos, célèbrent le début de l’année ecclésiastique le 14 septembre du calendrier civil. Les livres liturgiques, eux, gardent partout la mémoire de cette origine : les Ménées commencent par le mois de septembre, et le premier office de l’année reste celui de l’Indiction, où l’Église, une fois encore, remet le temps entre les mains de son Créateur.

Source principale : l’article « Novolétié » (« Nouvel an ») de l’Encyclopédie orthodoxe de Moscou, t. 51, p. 643-648, dû à Paul Kouzenkov et au prêtre Michel Jeltov.

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