Saint Nicodème l’Hagiorite et le droit de Constantinople de recevoir l’appel des évêques et du clergé
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Saint Nicodème l’HagioriteDans le tomos ukrainien et autres textes récents, le patriarcat de Constantinople a revendiqué son droit universel recevoir l’appel des évêques et du clergé, où qu’ils se trouvent dans le monde orthodoxe, sur la base des canons 9 et 17 du Concile de Chalcédoine. Même si Constantinople aime souvent donner l’impression que ce prétendu droit est incontesté, on s’est historiquement tout aussi souvent opposé à lui qu’on l’a défendu.
Dans son Pédalion, saint Nicodème l’Hagiorite († 1809) a rédigé une longue note de bas de page au canon 9 du concile (cf. texte grec intégral ci-dessous).
À l’aide d’arguments historiques, logiques et canoniques, il y démontre que Constantinople ne possède pas le droit de recevoir les appels d’autres patriarcats, mais que seul un conseil œcuménique est le dernier juge dans de tels cas.
Saint Nicodème remarque en particulier que, tout comme maintenant, la revendication de Constantinople semble être motivée par sa relation avec Rome, une relation particulièrement polémique quoique très imitative.
Il souligne notamment que la législation ecclésiastique datant de l’époque de Justinien – c’est-à-dire un siècle après le Concile de Chalcédoine – stipule clairement qu’il n’existe aucun droit de recours contre la décision d’un patriarche. Cet article de loi aurait été inconcevable si le canon 9 avait été interprété comme le fait d’accorder à Constantinople le droit de recevoir des appels contre d’autres patriarches.

Voici le texte du canon 9 de Chalcédoine :

Si un clerc a quelque chose contre un autre clerc, il ne doit pas laisser son évêque pour recourir à des tribunaux civils ; qu’il soumette d’abord l’affaire à son propre évêque, ou, avec l’accord de l’évêque, à ceux que les deux parties agréeront. Si quelqu’un agit contre cette prescription, qu’il soit frappé des peines canoniques. Si un clerc a quelque chose contre son propre évêque ou contre un autre évêque, il doit porter le différend devant le synode de la province. Mais si un évêque ou un clerc a quelque chose contre le métropolite de la même province, il doit porter l’affaire devant l’exarque du diocèse ou bien devant le siège de la ville impériale de Constantinople, et s’y faire rendre justice.
[Traduction française accédée le 23 janvier 2019, sur le site de l’Église orthodoxe d’Estonie, et légèrement modifiée par nos soins, à la lecture du texte tel qu’il est cité en anglais dans le Pédalion de saint Nicodème]

Et voici le commentaire qu’en fait saint Nicodème :

Comme des abeilles volant autour d’une ruche, divers avis ont circulé autour de cette partie [la partie en caractères gras] du présent canon. Nos propres autorités, s’opposant en effet à la règle et à l’autorité du pape, et désireuses d’honorer le patriarche de Constantinople, ont tendance à exagérer. Ainsi Macaire, évêque d’Ancyre, interprète « l’exarque du diocèse » comme étant les autres patriarches, tandis qu’il renvoie le recours ultime au patriarche de Constantinople, souhaitant que ce dernier soit le juge principal et suprême de tous les patriarches.
Dans ses mots relatifs au pape, Macaire fut suivi par Anne Comnène dans son Histoire [i.e., L’Alexiade] et par Nicolas l’évêque de Méthane. Les papistes souhaitent une nouvelle fois établir le statut monarchique du pape, suivant nos autorités, et concéder que l’évêque de Constantinople est le juge suprême de tous, parce que l’évêque de Rome est chef même de l’évêque de Constantinople, selon les canons. Ainsi selon eux, l’évêque, ou le pape de Rome, est le juge ultime et commun de tous les patriarches. Il se situe même devant le patriarche de Constantinople en matière de juridiction. En conséquence, c’est à lui que tout appel venant des quatre patriarches de l’écoumène devrait donc être soumis. Ces papistes sont Bessarion l’apostat, Binius et Bellarmin.
De même, le pape Nicolas, dans sa lettre à l’empereur Michel contre Photius, interprète le canon comme désignant l’évêque de Rome par l’expression « exarque du diocèse ». Il ajoute que le mot « diocèse » employé au singulier doit être compris comme ayant le sens pluriel de « diocèses », tout comme, par exemple, où il est écrit « un flot montait de la terre » (Genèse 2,6), il faut comprendre « des flots montaient de la terre ».
Il souligne également que le canon dit que quiconque ayant un différend avec le métropolite devrait le soumettre d’abord et avant tout à l’exarque du diocèse, c’est-à-dire l’évêque de Rome, bien que, par concession et en second lieu, il puisse le soumettre à l’évêque de Constantinople.

Tous ces hommes s’éloignent cependant de la vérité. L’évêque de Constantinople n’a pas l’autorité d’officier dans les diocèses et les paroisses (ou régions) d’autres patriarches. Ce canon ne lui donne pas non plus le droit de prendre une décision quant à un appel de toute l’Église (i.e. de transférer un cas à un tribunal supérieur, conformément au Livre IX des Basiliques, Titre I). Cela est évident, premièrement du fait que dans l’Acte 4 de ce Concile tenu à Chalcédoine, les dirigeants ainsi que toute l’assemblée conciliaire reprochent à l’évêque Anatolius de Constantinople d’avoir outrepassé ses limites en retirant Tyr à son évêque (à savoir Photius), pour le confier à Eusèbe, évêque de Berytus, et en déposant et excommuniant Photius. Bien qu’il ait offert de nombreux prétextes, toutes ses actions furent annulées et invalidées par le Concile. Photius fut justifié et on lui rendit son évêché de Tyr. C’est pourquoi Isaac, l’évêque d’Éphèse, dit à Michel, le premier des Paléologues, que l’autorité de l’évêque de Constantinople ne s’étend pas aux patriarcats de l’Est (selon Les Relations historiques de Pachymérès, Livre 6, ch. 1).

Deuxièmement, parce que les lois civiles et impériales ne stipulent pas que seuls le jugement et la décision de l’évêque de Constantinople ne peuvent pas être l’objet d’un appel. Ils se contentent de dire sans préciser, qu’on ne peut faire appel contre aucune décision prise par un patriarche ou par des patriarches au pluriel.
La Novelle 123 de Justinien dit en effet de laisser le patriarche du diocèse ordonner ou prescrire ce qui est conforme aux Canons ecclésiastiques et aux lois, et que personne n’a le droit de s’opposer à sa décision.
Quant à Léon le Sage, dans le premier titre de son Epitome Legum, il affirme que le tribunal du patriarche ne peut faire l’objet d’un appel. Un autre le décrit comme la source des décisions ecclésiastiques. C’est de lui que tous les tribunaux tirent leur autorité, et ils peuvent être de nouveau résolus en lui. Même Justinien, dans le Livre 3, ch. 2 de son Code, dit: « Laissez le patriarche compétent examiner la décision sans craindre un appel« ;  et dans le Livre 1, titre 4 : « On ne peut faire appel contre les décisions des patriarches » ; et encore, dans le Livre 1, titre 4, ch. 29 : « Les empereurs qui nous ont précédés ont fait adopter une loi interdisant tout appel contre des décisions prises par les patriarches ». Ainsi, considérant le fait que, selon ces empereurs qui sont en accord avec les saints Canons, les décisions de tous les patriarches ne peuvent faire l’objet d’un appel ou, en d’autres termes, que ces décisions ne peuvent être transférées au tribunal d’aucun autre patriarche pour être examinées, comment se fait-il que le patriarche de Constantinople leur accorde une audition ? Et si le présent canon du 4ème Concile, voire même le Canon XVII de ce Concile, avait voulu que l’évêque de Constantinople reçoive des appels en contournant les autres patriarches, comment les empereurs auraient-ils pu décréter la position diamétralement opposée et contraire, à un moment où ils savaient parfaitement que des lois civiles contraires aux Canons seraient nulles et non avenues ?

Troisièmement, parce que si nous suivons les papistes mentionnés plus haut et accordons à l’évêque de Constantinople le droit de juger les patriarches et de réviser leurs décisions et jugements, et puisque le canon ne fait pas d’exception et ne précise pas quel patriarche, il est donc logique de considérer qu’il ait le droit de se juger lui-même et de juger l’évêque de Rome. L’évêque de Constantinople deviendrait donc le juge ordinaire, en première et dernière instance, de tous les patriarches et même du pape lui-même. Ainsi, par ces fabrications au moyen desquelles ils essaient d’établir le statut monarchique de l’évêque de Rome, ils le détruisent et le démolissent par ces mêmes arguments.

Quatrièmement, parce que personne, même métropolite ou patriarche, n’a le droit d’imposer quoi que ce soit à des Églises en dehors de sa juridiction, à l’exception de celles qui lui sont soumises, selon les Canons apostoliques XXXIV et XXXV, les canons VI et VII du 1er Concile, les canons III et VIII du 2ème Concile, les canons XX, XXXVI et XXXIX du 6ème Concile, les canons III, XI et XII du Concile de Sardique, et le canon IX du Concile d’Antioche, ainsi que d’autres. Comment le présent canon et les autres pourraient-ils donc avoir ordonné le contraire et l’opposé de tout cela ?

Cinquièmement, parce que si l’évêque de Constantinople avait reçu un tel privilège, comment se fait-il que les patriarches de Constantinople, dans leurs disputes fréquentes avec le pape, n’aient pas revendiqué un tel droit, mais se soient contenté d’insister sur l’égalité de leurs priorités ? Quoi qu’il en soit, comment se fait-il aussi qu’aucun autre chrétien, au milieu des querelles et différends, n’ait jamais qualifié l’évêque de Constantinople comme étant plus grand que l’évêque de Rome? Aussi vrai que le Seigneur vit, Il vit !

La vraie explication du canon est la suivante. Selon Théodore Balsamon, l’exarque du diocèse n’est pas le métropolite de la province (puisqu’un diocèse comprend de nombreuses provinces et métropoles), mais le métropolite du Diocèse. Il n’est pas non plus le patriarche car, comme le dit le canon VI du 2nd Concile œcuménique, si quelqu’un déshonore tous les évêques du Diocèse – ce qui revient à dire l’exarque du diocèse –, comme le dit le présent canon : un synode diocésain avec son exarque occupe une position différente de celle tenue par chaque patriarche avec les évêques qui lui sont soumis. L’exarque d’un diocèse est donc le métropolite du diocèse qui jouit d’un certain privilège par rapport aux autres métropolites du même diocèse. Mais ce privilège des exarques n’est pas en vigueur aujourd’hui. Car si on appelle certains métropolites des exarques, pourtant les autres métropolites de leurs diocèses ne leur sont pas soumis. Il ressort donc des écrits de ce même Balsamon que jadis, les exarques des diocèses étaient des métropolites (entre autres ceux de Césarée, de la Cappadoce, d’Éphèse, de Thessalonique et de Corinthe, selon Jean Zonaras) qui portaient la polystavria dans leurs églises. La polystavria était en réalité une chasuble ornée de nombreuses croix brodées, comme le précise Balsamon à la page 447 de son Juris Graecoromanus. Cependant, ce privilège a cessé d’être exercé soit immédiatement après la tenue de ce quatrième Concile œcuménique soit peu après. Cela explique pourquoi Justinien omet de le mentionner dans ses propos sur les différends entre membres du clergé, même s’il énumère les autres cours et tribunaux d’ecclésiastiques.

Il est donc évident que le Canon veut dire que si un évêque ou un membre du clergé a un différend ou une dispute avec le métropolite d’une exarchie, il doit faire appel à l’exarque du diocèse ; ce qui revient à dire que les membres du clergé et les métropolites soumis au trône de Constantinople doivent être jugés, soit par l’exarque du diocèse où ils se trouvent, soit par l’évêque de Constantinople, comme par leur propre patriarche.
Je n’ai pas dit que si un membre du clergé a un différend ou une dispute avec le métropolite d’un autre diocèse, ou si un métropolite a un différend ou une dispute avec le métropolite d’un diocèse ou de n’importe quelle paroisse, il doive être jugé par l’évêque de Constantinople.
Je n’ai pas dit non plus: qu’il s’adresse d’abord à l’exarque du diocèse ou à l’évêque de Constantinople, ce qui reviendrait à répéter les connaissances confuses du pape Nicolas et les fausses explications qu’il donne de ce Canon.
Bien au contraire, le choix est laissé à ceux qui doivent être jugés de déterminer avec égalité de droits s’ils doivent se présenter à l’Exarque du diocèse ou à l’évêque de Constantinople et être jugés exactement de la même manière et avec autant de justice par l’un ou par l’autre.
C’est pourquoi Jean Zonaras dit aussi que l’évêque de Constantinople n’a pas nécessairement le droit de siéger en tant que juge de tous les métropolites, mais (seulement) comme juge de ceux qui lui sont juridiquement soumis (interprétation du Canon XVII de ce 4ème Concile).
Et dans son interprétation du Canon V de Sardique, Zonaras déclare aussi : « L’évêque de Constantinople ne doit recevoir les appels que de ceux qui sont soumis à l’évêque de Constantinople, tout comme l’évêque de Rome ne doit recevoir les appels que de ceux qui sont soumis à l’évêque de Rome ». Hors, étant donné que le synode et l’exarque du diocèse ne sont plus actifs ou en vigueur, l’évêque de Constantinople est le premier, l’unique et l’ultime juge des métropolites qui sont sous lui, mais pas de ceux qui se trouvent sous un autre patriarche. Seul en effet un conseil œcuménique, comme nous l’avons dit, est le juge ultime et le plus courant pour tous les patriarches.

Du fait, comme nous l’avons dit, que les exarques mentionnés par le canon sont depuis longtemps dépourvus de leurs honneurs, ceux que nous appelons désormais exarques, en tant que représentants envoyés par l’Église, ont un titre qui renvoie à un service ecclésiastique.

***

Pour les passages en gras, c’est nous qui soulignons, en suivant le texte anglais publié par ce site, qui fournit aussi l’introduction traduite ci-dessus avant le canon.
Mais nous avons basé notre traduction de la note sur le texte exact publié dans The Rudder, trans. D. Cummings (Chicago: Orthodox Christian Educational Society, 1957), pages 253-255.
Avec l’exception des majuscules: dans The Rudder, tous les titres ecclésiastiques ont une majuscule. Nous avons choisi la minuscule pour être plus fidèle à la syntaxe du français.
Nous avons aussi opté pour introduire plus de retraits, afin de faciliter la lecture.

Source (avec les modifications mentionnées dans la note ci-dessus) en anglais

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