L’archevêque Job (Getcha) de Telmessos du Patriarcat de Constantinople : « Le territoire de l’Ukraine est le territoire canonique de l’Église de Constantinople »
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L’archevêque Job (Getcha) de Telmessos du Patriarcat de Constantinople : « Le territoire de l’Ukraine est le territoire canonique de l’Église de Constantinople »Dans une interview en date du 29 juillet 2016 au site ukrainien RISU, que nous publions in extenso ci-dessous, l’archevêque Job (Getcha) s’exprime sur les Églises qui n’ont pas participé au Concile panorthodoxe, le sort des groupes marginaux à tendance eschatologique, la raison du blocage de la question de l’autocéphalie et sur l’espoir éventuel, pour les orthodoxes d’Ukraine, d’obtenir celle-ci.

– Monseigneur, quelles sont les impressions du Concile panorthodoxe en Crète ? Est-on parvenir à faire ce qui était prévu ? L’organisation et les résultats sont-ils satisfaisants ?

– Fondamentalement, le Concile s’est déroulé avec succès, en ce sens que tous les documents qui étaient préparés et coordonnés lors du processus panorthodoxe de préparation, ont été adoptés. Bien sûr, avec quelques corrections, mais celles-ci sont mineures, et ne changent pas le fond du contenu des documents. Aussi, nous considérons que le Concile s’est déroulé avec succès. Il est malheureux, naturellement, que quatre Églises aient refusé d’y participer. Elles ont refusé au dernier moment, alors qu’elles avaient pris part au processus de préparation, elles avaient signé les documents qui étaient préparés, elles avaient même pris part aux rencontres d’organisation, un mois avant le Concile. L’Église orthodoxe russe elle-même était présente, une semaine avant le Concile lors de la réunion du Comité de préparation du message du Concile. Or, elles ont décidé à la dernière minute de ne pas participer au Concile.

– Cela était-il inattendu ?

– Nous ne l’attendions pas, bien entendu. Malheureusement, ces Églises ont pris une telle décision, et maintenant elles en portent la responsabilité. Mais le Concile a eu lieu comme cela était planifié.

– L’absence de ces quatre Églises a donné l’occasion à l’Église orthodoxe russe de déclarer qu’elle ne reconnaît pas le statut panorthodoxe du Concile. Mais, comme nous le savons par l’histoire, les Conciles œcuméniques mêmes n’avaient pas des représentations de toutes les Églises existant alors ainsi que de tous les évêques. À quel point la position de l’Église orthodoxe russe est-elle juste ?

– Dans l’histoire de l’Église, lors de la plupart des Conciles, il n’y avait pas de représentants de nombreuses Églises. Et il faut prendre compte ici du processus de réception du Concile. Bien que lors de nombreux Conciles œcuméniques, il n’y avait pas de représentations de toutes les Églises, l’ensemble de celles-ci ont adopté leurs décisions, ce qui donna aux dits Conciles le statut d’œcuménique.

– C’est-à-dire que participation et réception sont des concepts parallèles, qui ne sont pas forcément liés entre eux ?

– Oui, mais nous savons également par l’histoire qu’il y avait des Églises qui ont refusé de participer à certains Conciles. Et, puisqu’elles avaient refusé de participer aux Conciles, elles sont restées en dehors de l’Église. C’est le cas, par exemple, de l’Église d’Arménie au Vème siècle qui a refusé le IVème Concile œcuménique de Chalcédoine, parce qu’elle considérait que le problème du monophysisme est un problème de l’Église de Constantinople, et que cela ne la concernait pas. Il y avait aussi des problèmes politiques liés à cette position. Mais l’Église arménienne n’est pas maintenant dans l’unité avec l’orthodoxie universelle. Elle est une des Églises non-chalcédoniennes qui, durant des siècles, reste en dehors de l’Église universelle.

– C’est-à-dire que les conséquences historiques d’un tel refus peuvent être n’importe lesquelles ?

– Tout dépend de la réception du Concile. Celui-ci a eu lieu et les Églises qui ont refusé d’y participer en portent maintenant la responsabilité pour leur avenir.

– Maintenant, les porte-paroles du Patriarcat de Moscou font des déclarations selon lesquelles c’est précisément l’Église russe qui a tous les leviers et les mécanismes pour réunir « un véritable » Concile panorthodoxe. À quel point ces déclarations reflète-t-elles la situation réelle des choses ?

– Disons que ce n’est pas la première fois que le Patriarcat de Moscou veut le faire. De telles tentatives ont eu lieu en 1948, alors qu’ils essayaient de faire une rencontre panorthodoxe à Moscou, à l’époque soviétique. Nous savons qu’ils n’ont pas réussi, et pas seulement parce que certaines Églises ont refusé de participer. Mais il faut avoir en vue que l’Église orthodoxe russe n’a pas les bases canoniques pour convoquer un tel Concile.

– On met en avant et activement dans l’Église orthodoxe russe la doctrine politique « Moscou  – Troisième Rome », où est attribué à l’Église le rôle de « rassembleur des Terres russes ». Comment réagit à cela le Patriarcat œcuménique ?

– C’est le mythe de « Moscou – Troisième Rome », construit sur les pensées exprimées par le moine de Russie Philothée, qui vécut au XV-XVIème s. C’est un mythe absolu, parce que dans l’histoire de l’Église et dans le concept des canons, il n’y a pas de première-deuxième-troisième-quatrième Rome. Il y a l’ancienne Rome, qui était le centre de l’Empire romain, le centre de la civilisation européenne, et il y a la nouvelle Rome – la nouvelle capitale de l’Empire romain. Il n’y a pas de première, de deuxième, il y a l’ancienne et la nouvelle Rome. Une troisième, une quatrième, une cinquième, il n’y en aura pas. Et c’est là l’histoire non seulement de l’Église, non seulement l’histoire de l’empire, c’est l’histoire de la civilisation humaine. L’Église de Rome et de Constantinople sont aujourd’hui héritières des deux Églises. Elles sont les héritières de cette histoire politique, ecclésiale, humaine, et son liés canoniquement avec ces fondements et privilèges.

– Dans le monde orthodoxe, et cela est fortement exprimé dans l’Église orthodoxe russe, il y a maintenant un flux de voix qui ont une attitude très agressive, eschatologique, envers le huitième, neuvième et les Conciles œcuménique suivants, et pour ce qui concerne l’organisateur de ce Concile de Crète, le patriarche œcuménique, ils sont, c’est un euphémisme, très critiques. Y a-t-il des courants eschatologiques avec pour implication politique une menace pour l’unité de l’Orthodoxie universelle ? En général, à quel point la ligne « fondamentalisme – œcuménisme » constitue-t-elle un sérieux défit pour l’orthodoxie ?

– De tels courants sont marginaux, malgré le nombre de leurs partisans. Ils ne reflètent pas la position de l’Église.

– Mais, dans l’Église russe on ne les combat pas, mais on les utilise…

– De telles tendances sont très dangereuses et périlleuses. Aussi, l’Église ne peut adopter ces positions marginales. Parce que de telles positions ne reflètent pas la foi et la mission chrétiennes. Vous voyez, certains aiment utiliser le principe des chiffres. Et ils pensent que plus ils ont de partisans, plus ils sont forts et justes. Si nous revenons à l’histoire de l’Église, les Ariens étaient très nombreux au IVème s., ils étaient puissants, et de telles figures éminentes de l’Église, comme saint Grégoire le Théologien, saint Basile le Grand, étaient préoccupés par la survie de l’Église. Mais malgré le nombre des partisans de l’arianisme, l’Église n’a jamais adopté les positions de ceux-ci, de telle façon que la doctrine arienne était marginale et ne correspondait pas à la vérité de la foi et de la doctrine chrétienne. Plus tard, au moment de la lutte contre le monothélisme, au VIIème s., saint Maxime le Confesseur était presque le seul partisan de la foi chrétienne. Presque tous, la majorité des gens, étaient partisans du monothélisme. Mais finalement, celui-ci a été condamné conciliairement et Maxime le Confesseur, qui était le seul à maintenir sa position, a vaincu. Donc ici, avec des chiffres pour des positions marginales, il ne faut pas construire quelques conceptions, théories ou plans. Et il ne faut pas ici s’inquiéter.

– C’est la vérité qui, historiquement, vainc, et non pas le nombre ou l’agression des marginaux ?

– C’est précisément ainsi.

– Permettez-moi de passer à la question de l’autocéphalie. La question de la proclamation de l’autocéphalie a été mise entre parenthèses par le Concile panorthodoxe en raison de son caractère conflictuel et en l’absence de consensus orthodoxe. Pourquoi cette question déclenche-t-elle tant de conflits ? Or, l’autocéphalie, c’est la seule organisation naturelle d’administration ecclésiale.

– Dans le processus de préparation du Concile panorthodoxe, la question de l’autocéphalie et de sa proclamation était présente et a été discutée. Et il existe même des textes de documents, qui ont été préparés. Je parle en général du processus pour comprendre pourquoi tout s’est arrêté. L’étude de la question a eu pour point de départ le fait que l’on considérait le Patriarcat œcuménique comme unique patriarcat dans le monde orthodoxe, qui ait le droit d’octroyer l’autocéphalie, tant pour des raisons historiques que canoniques. Parce que dans l’histoire, toutes les nouvelles autocéphalies qui sont apparues, à commencer au XVIème s. avec celle de l’Église russe et jusqu’à nos jours, ce furent des territoires du Patriarcat œcuméniques auxquels il a donné l’autocéphalie. Pour ce qui concerne les raisons canoniques, parce que le Patriarcat œcuménique occupe la première place dans le monde orthodoxe. Lors de la discussion de la question de l’autocéphalie au niveau panorthodoxe dans l’esprit du consensus, certains ont dit : « Non ! Constantinople ne peut donner elle seule l’autocéphalie. Il faut ajouter que pour l’octroi de l’autocéphalie, il doit y avoir l’accord et la ratification de l’Église dont quelque partie veut recevoir l’autocéphalie ». Ici, on peut prendre un exemple actuel, à savoir que si l’Ukraine veut recevoir l’autocéphalie, Constantinople ne peut pas elle seule la lui accorder, il faut qu’il y ait une demande de l’Église orthodoxe russe, étant donné que l’Ukraine, à l’heure actuelle, se trouve en son sein. Alors, dans le cadre de la préparation au Concile panorthodoxe, le Patriarcat de Constantinople a accepté le compromis et a donné son accord pour que l’autocéphalie puisse être octroyée par Constantinople seulement avec l’accord et la demande de l’Église, où la partie intéressée se trouve. On est allé ensuite plus loin. On est allé jusqu’à la question du Tomos, le document qui proclame l’autocéphalie de l’Église concernée, et dans lequel sont mentionnés tous les points auxquels doit se tenir la nouvelle Église, toutes les exigences qu’elle doit remplir. La question a alors surgi de savoir qui signe ce Tomos, si c’était seulement le patriarche de Constantinople. Dans le cadre de la discussion, il a été dit : « Non ! Ce sont tous les chefs, tous les primats des Églises locales. Parce qu’ils doivent être d’accord, ils doivent reconnaître cette nouvelle Église ». Le Patriarcat de Constantinople est encore allé au-devant du compromis et a dit : « Bien, tous les primats des Églises locales signeront le Tomos ».

– Et pour chaque signature, cela veut dire des discussions ?

– Oui. Et alors Constantinople a accepté le compromis. On est arrivé jusqu’à la signature du Tomos. Nous savons par l’histoire que les Tomos ont été signés par le patriarche de Constantinople, qui après sa signature apposait le mot « proclame ». Parce que le patriarche œcuménique en tant que premier, en tant que président de son Synode, proclame l’autocéphalie. Et à sa suite apposaient leurs signatures les membres du Synode de l’Église de Constantinople sans aucune mention. Parce ce que ce qui est proclamé par le chef, est simplement confirmé par les autres comme étant un document officiel, valide. Et Constantinople voulait adopter cette pratique et dire : « Le patriarche de Constantinople signe le Tomos avec le mot « proclame », et les autres primats, comme auparavant les membres du Synode, apposent simplement leurs signatures dans l’ordre des diptyques orthodoxes ». Il y eut encore une discussion, et à nouveau une nouvelle exigence : « Non ! Les autres patriarches doivent aussi ajouter un mot quelconque après leur signature ». Et Constantinople a de nouveau accepté un compromis. Et il a dit : « Alors nous ferons comme cela : le patriarche de Constantinople signe et les autres patriarches apposent le mot « co-proclament » sur le principe de l’office orthodoxe ». On sait que lorsque l’on célèbre la divine liturgie, c’est toujours le premier qui célèbre, celui que l’on considère comme présidant l’office, et les autres concélèbrent.

– C’est logique.

– Et, à nouveau, les représentants du Patriarcat de Moscou n’ont pas été d’accord avec le mot « co-proclament ». Ils voulaient que chaque patriarche signe avec le mot « proclame ». Et alors, le Patriarcat œcuménique n’a pas été d’accord. Non en raison de son honneur ou quelque raison politique. Simplement parce que c’est illogique et incorrect. Un seul homme peut proclamer, et les autres, qui sont avec lui, peuvent « co-proclamer ». Mais chacun ne peut pas proclamer à sa façon. Et c’est là que la question a été bloquée. Et depuis, lorsqu’il y a eu ces sessions, en 2009, si je ne fais pas erreur, elle est restée bloquée. C’est-à-dire que cette question de l’autocéphalie a été examinée, que l’on est arrivé à un texte de compromis, mais tout a été bloqué par la question de la signature sous le Tomos. C’est pourquoi il a été décidé de ne pas porter la question à l’ordre du jour. Pour Constantinople, cela signifie que la question de l’autocéphalie reste au statu quo, tel qu’il était au commencement de l’examen de cette question. Parce que toutes les variantes issues des compromis, au sujet desquelles il y avait accord, ne sont pas allées jusqu’à la conclusion.

– Les premières autocéphalies sont appelées anciennes, parce qu’il y a eu ensuite une deuxième vague, les nouvelles autocéphalie, à commencer par l’Église orthodoxe russe et, qualitativement, elles étaient un peu différentes. À votre avis, la nécessité d’une nouvelle vague d’autocéphalies, est-ce un processus naturel, ou le témoignage de certains problèmes à l’intérieur de l’Orthodoxie ? L’Orthodoxie universelle est-elle prête à une troisième, une nouvelle vague d’autocéphalies ?

– Quelle est la différence entre la première et la deuxième vague ? En fait, la deuxième vague commence au XVIème siècle, après l’octroi de l’autocéphalie à l’Église orthodoxe russe. En quoi diffère la première et la deuxième vague, en quoi leur statut est un peu différent ? En ce sens que les centres anciens, dans lesquels entraient Rome (mais la question de Rome, est une autre question actuellement), Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem et Chypre, ce sont des Églises qui ont été confirmées lors des Conciles œcuméniques. Et comme nous le savons, c’est le principe de l’Église, et les fondamentalistes sont également d’accord avec cela et répètent que l’Église orthodoxe doit s’en tenir aux Conciles œcuméniques. Nous ne pouvons nous considérer orthodoxes si nous renonçons aux dispositions de quelque Concile œcuménique. Ce sont des obligations de l’Église orthodoxe. Ces Églises ont été confirmés par des Conciles œcuméniques. Les autres, la nouvelle vague d’autocéphalies n’a pas été confirmée par un Concile œcuménique. On ne peut dire que leur autocéphalie diffère en quoi que ce soit, mais leur statut n’a pas de confirmation par un Concile œcuménique.

– Leur a-t-on donné l’autocéphalie par économie ou pour des causes politiques ?

– La nouvelle vague d’autocéphalie venait toujours en réponse à des circonstances politiques, la création d’un nouvel État ou d’un nouvel empire. En tenant compte du statut de l’État, l’autocéphalie était accordée, afin de régler un problème administratif. Pour cette raison, cette deuxième vague d’autocéphalies continue jusqu’à nos jours – la majorité de ces autocéphalies ont été proclamées à la fin du XIXème et du XXème s.

– La deuxième vague d’autocéphalies s’est séparée de Constantinople, mais il y a une troisième vague : lorsqu’il y a séparation non pas du Patriarcat de Constantinople, mais de ses Églises-filles. C’est le problème et de l’Église serbe et de l’Église orthodoxe russe. Et Constantinople est déjà passé par là.

– Constantinople considère toujours que le territoire de l’Ukraine est le territoire canonique de l’Église de Constantinople. Il ne faut pas oublier que c’est précisément sur la base du cas de la métropole de Kiev qu’a été accordée l’autocéphalie à l’Église de Pologne en 1924. L’État polonais s’est adressé à Constantinople…

– C’est précisément l’État qui s’est adressé à Constantinople ?

– Oui. Voilà ce qui s’est passé. Dans les années 20, l’État polonais est devenu indépendant. Et l’État a dit : « Nous ne sommes pas contre le fait que vivent en Pologne des chrétiens orthodoxes, qu’ils pratiquent leur foi et aient leur Église. Mais, comme État, nous ne voulons pas qu’il y ait en Pologne une Église qui soit la cinquième colonne d’un État étranger, d’autant plus antagoniste ». Pour cette raison, l’État polonais, en 1924, s’est adressé à Constantinople, afin que celle-ci accorde l’autocéphalie à l’Église de Pologne. C’était la demande de l’État pour résoudre un problème politique.

– C’est-à-dire qu’un problème ecclésiastique peut être simultanément aussi un problème politique ?

– Oui, pour la Pologne, il n’y avait pas de problème de foi orthodoxe, de doctrine orthodoxe, de liturgie orthodoxe, ce sont des questions religieuses qui ne concernent pas l’État. Mais l’État polonais avait un problème politique, il ne voulait pas que l’Église orthodoxe en Pologne serve les intérêts d’un autre État. Et pour cette raison, il s’est adressé à Constantinople afin d’accorder l’autocéphalie et de régler la question politique. Et sur quel fondement, Constantinople a-t-elle accordé le Tomos de 1924 à l’Église orthodoxe de Pologne ? Constantinople considérait l’Église de Pologne comme une ancienne partie de la métropole de Kiev. Et nous savons que sous le métropolite Cyprien Tsamblak, la métropole de Kiev se trouvait dans le cadre de l’État polono-lithuanien, c’est-à-dire que ses limites s’étendaient aussi au territoire de la Pologne et de la Lituanie contemporaine. C’était aussi à peu près la même chose au temps de Pierre Movilă, qui était métropolite de Kiev. La métropole de Kiev était alors soumise à Constantinople. Et parce que la Pologne se trouvait à un certain moment dans le cadre de la métropole de Kiev, et que celle-ci était directement soumise, canoniquement, à Constantinople, c’est Constantinople qui a donné l’autocéphalie à l’Église de Pologne en 1924. Ainsi, si en 1924, Constantinople a accordé l’autocéphalie à l’Église de Pologne sur la base de la métropole de Kiev, pourquoi, aujourd’hui, Constantinople n’aurait-elle pas le droit  d’accorder à la métropole de Kiev elle-même le statut d’autocéphale ? Si cela était possible en 1924, c’est possible aujourd’hui également.

– La délégation ukrainienne dans le cadre de l’Église orthodoxe russe n’a pas participé au Concile panorthodoxe. Une autre partie des orthodoxes ukrainiens est en général laissée sans aucune représentation dans l’Orthodoxie universelle. Qui porte la responsabilité d’une situation aussi lamentable entre les Ukrainiens orthodoxes, n’est-ce pas une situation anormale des choses ?

– Le Patriarche œcuménique a déclaré plus d’une fois que Constantinople est l’Église-Mère de l’Église d’Ukraine. Plus d’une fois, il a souligné qu’il était le père spirituel des Ukrainiens. Et pour cette raison, le Patriarche œcuménique suit constamment et est soucieux de la situation en Ukraine. Qui plus est, après que le parlement ukrainien se soit adressé au Patriarcat de Constantinople pour lui demander d’accorder l’autocéphalie canonique à l’Ukraine, cette demande a été examinée lors du dernier Synode, lequel a décidé de transmettre cette demande à une commission pour un examen sérieux et approprié de ce problème. Ainsi, Constantinople s’en occupe.

– Nombreux sont ceux qui disent que le résultat de cette décision doit être la réunion de toutes les branches orthodoxes ukrainiennes. Mais comment réunir, si l’une des branches ne voit aucune nécessité dans cela, du fait que les autres juridictions orthodoxes sont pour elle inexistantes ? C’est-à-dire que nous avons le phénomène désagréable d’auto-isolation d’une branche canonique en la personne de son épiscopat et d’une partie du clergé. Et ils réagissent même à la venue en Ukraine des représentants du Patriarcat œcuménique de façon très amère. Comment parler de réunion, si une juridiction vit dans sa propre réalité parallèle, où personne à part elle n’existe ? En tenant compte de cela, est-ce que le Patriarcat œcuménique dispose de quelques mécanismes de règlement de la question ukrainienne ? Au niveau des déclarations de l’épiscopat ukrainien de l’Église orthodoxe d’Ukraine du Patriarcat de Moscou les problèmes de changement de statut n’existent même pas.

– Vous avez décrit le problème et ce faisant, vous avez souligné sa complexité. Pour le règlement du problème, il doit y avoir un processus défini, qu’il faut étudier et trouver. Et c’est justement le but du travail de cette commission. S’il y avait une réponse à la question comment régler la question, elle serait résolue depuis longtemps ! Constantinople ne doit pas étudier la question ukrainienne : a-t-elle le droit d’accorder l’autocéphalie ou non ? Ou l’Église d’Ukraine est-elle la fille de l’Église de Constantinople ou non ? Cela, Constantinople le sait parfaitement et l’a souligné plus d’une fois et l’a confirmé. Aussi, l’examen de la question consiste à savoir comment trouver une issue pour la résolution du problème. C’est là le but de la commission. C’est pourquoi, à ce moment, je ne peux vous dire de quelle façon ce problème sera résolu. Nous n’avons pas encore trouvé ce processus qu’il faut suivre, autrement la question serait déjà réglée. Mais il est important de souligner, et c’est un principe canonique, qu’il ne peut y avoir qu’une Église sur un territoire donné. C’est-à-dire que deux Églises autocéphales ne peuvent se trouver simultanément sur un territoire. Et pour proclamer l’autocéphalie, il faut l’unité de l’Église. C’est pourquoi il faut travailler à cette unité.

– Aujourd’hui, dans de nombreuses Églises, il y a un problème de divisions et de juridictions non reconnues. Les représentants du Patriarcat de Moscou en Ukraine considèrent que même le dialogue posé et paisible avec les opposants est non canonique, on ne peut le mener de quelle façon que ce soit.

– Il ne faut pas mener un dialogue ?

– Non, il ne faut pas. Car « Le Patriarcat de Kiev » ce sont des schismatiques et ils n’ont qu’une voie, revenir au sein du Patriarcat de Moscou ». À quel point cette position correspond aux principes canoniques et, en général, à la conscience chrétienne ?

– Je ne vous rappellerai qu’un exemple tiré de la Bible. Ouvrez le livre de Job dans l’Ancien Testament. Dans le premier chapitre, Job raconte le dialogue (« dialogue » en grec, c’est une conversation) en Dieu et le diable. Dans le livre de Job, Dieu mène un dialogue avec satan. Si un tel dialogue est impossible – entre Dieu et le diable ! – pourquoi, aujourd’hui le dialogue serait impossible entre chrétiens, d’autant plus entre chrétiens orthodoxes ?

– Le Patriarcat de Moscou en Ukraine s’efforce de présenter la situation comme une persécution sans précédent contre la seule juridiction reconnue en Ukraine. À quel point les Églises orthodoxes sont-elles informées objectivement, pourquoi des conflits autour de l’appartenance des églises se produisent-ils en Ukraine, pourquoi le niveau de confiance en l’Église orthodoxe d’Ukraine est-il très bas, quel rôle joue l’Église orthodoxe russe dans l’incitation à la haine dans le Donbass ? À quel point cette information est-elle disponible ?

– Vous voulez dire, à quel point les Églises sont-elles informées hors de l’Ukraine ?

– Oui.

– Ici, il faut dire que des informations très différentes et contradictoires sont diffusées. Ce n’est pas nouveau : dans toute question, par exemple, politique, si l’on compare l’information qui est donnée par les journalistes américains, elle peut ne pas coïncider avec celle des journalistes russes. Et même dans un pays, selon les tendances politiques des journaux et des journalistes, l’information est éclairée sous des jours différents dans les différents journaux. Je dirais que le monde est faiblement informé en fait sur ce qui se passe en Ukraine. Par exemple, un évêque du Patriarcat de Constantinople m’a posé la question, avant mon voyage, si les troupes russes se trouvent sur le territoire de l’Ukraine. Il avait l’impression que cette question, après les accords de Minsk, était déjà réglée. C’est là seulement un exemple. Il y a, bien sûr des informations, et il y a différentes contradictions dans cette information, mais pour le dire ouvertement, hors d’Ukraine on écrit très peu sur ce pays.

– Mais comment peut-on régler la question ukrainienne, s’il n’y a pas une information complète, objective sur l’état des choses et des relations entre Ukrainiens ? Est-ce également une question pour la commission ?

– C’est l’une des causes supplémentaires pour lesquelles cette question a été transmise à une commission pour un plus profond examen.

– « L’Église orthodoxe ukrainienne autocéphale » [formation schismatique différente du « Patriarcat de Kiev », ndt] a également soumis un appel au Patriarcat œcuménique pour être reconnue comme en faisant partie ? Cette question a-t-elle été ajoutée à l’examen de la commission ?

– Comme cela est indiqué pour la question ukrainienne, il y est question de l’Église globalement. Ce n’est pas seulement l’examen d’une partie ou d’une branche, mais la question est considérée dans son intégralité. Mais bien sûr, cette question sera également examinée.

– Cela signifie que l’on prévoit de renverser toutes les tendances centralistes dans la direction opposée ?

– Oui, de réunir.

– Une dernière question, Monseigneur. Peut-être vous paraîtra-t-elle une plaisanterie. Mais dans les cercles russes, circulent des déclarations selon lesquelles vous seriez nommé exarque du Patriarcat de Constantinople en Ukraine. Pouvez-vous commentez cela ?

– Premièrement, je ne sais rien du tout de cela. Deuxièmement, il n’a pu être question d’une telle chose à Constantinople, du fait que l’examen de la question commence avec le début et non avec la fin.

– Merci, Monseigneur !

Source (dont photographie): RISU

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À propos de l'auteur

Christophe Levalois

Christophe Levalois

Professeur d'histoire et de géographie, auteur, derniers ouvrages parus : "La royauté et le sacré" (Cerf, 2016) ; "Le christianisme orthodoxe face aux défis de la société occidentale" (Cerf, 2018).

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