Décédé le 17 septembre 2025, l’Archimandrite Basile (Gontikakis), fut une figure spirituelle éminente du Mont-Athos. Higoumène successivement des monastères de Stavronikita et d’Iviron, il marqua profondément toute une génération de jeunes orthodoxes du monde entier qui eurent l’occasion de séjourner à l’Athos et de s’entretenir avec lui. Familier de la culture occidentale par une partie de ses études universitaires menées en France, et lié au renouveau de la théologie grecque des années soixante (Panayotis Nellas était un de ses proches amis, qui venait écrire ses livres à Stavronikita), il était apte à comprendre les problèmes de jeunes occidentaux et à dialoguer avec eux. Ancré dans le même temps dans la spiritualité patristique la plus pure (son commentaire de saint Isaac le Syrien – en partie traduit par Jacques Touraille en introduction à sa traduction des œuvres spirituelles de celui-ci – est un chef d’œuvre), et s’inscrivant dans la meilleure tradition spirituelle vivante de l’Orthodoxie (il fut pendant plusieurs années un disciple très proche de saint Païssios), il était apte à la transmettre. Il le faisait selon l’esprit et non selon la lettre, avec un style apophatique très particulier permettant une approche pleinement respectueuse du mystère inhérent aux réalités spirituelles même les plus modestes.
C’est en pastichant ce style de l’Archimandrite Basile (que l’on trouve dans son commentaire de saint Isaac, mais aussi dans une magnifique description de la personnalité du Père Païssios alors encore en vie, qu’avait publiée la revue Contacts et que j’ai reproduite dans mon livre Mont-Athos – Carnets 1974-2015) que Panagiotis Pavlos, chercheur associé au Département de philosophie de l’Université d’Oslo a rendu, dans le quotidien grec Kathimerini, un bel hommage à celui qui fut son père spirituel. Ce texte n’est pas seulement remarquable par sa qualité littéraire et en tant qu’éloge du saint défunt ; il fait aussi apparaître, d’une manière rare, ce que doit être un vrai père spirituel !
Jean-Claude Larchet
Archimandrite Basile d’Iviron : In Memoriam, par Panagiotis Pavlos
Vous fendez la mer d’argent et d’or au pied du Mont Athos pour assister aux funérailles de l’archimandrite Basile d’Iviron [1], et, submergé par une multitude de pensées vertigineuses, votre esprit se fixe un instant sur l’hymne des Vêpres du dimanche des Rameaux : « Aujourd’hui, la grâce du Saint-Esprit nous a réunis… ».
Pendant quarante ans, la figure de l’Ancien Basile s’est gravée en vous, si familière que vous aviez l’impression non pas de faire un voyage au Mont Athos, mais d’y retourner. Souvent, lorsqu’il parlait, vous aviez le sentiment non pas de comprendre ses paroles, mais de partager immédiatement sa propre expérience de l’au-delà et du transcendant, qui les articulait et les enrichissait. Ses paroles et ses écrits au présent s’apparentent aux textes liturgiques, dans le sens où le temps est conçu comme « une image mouvante de l’éternité » [2], ce qui, dans l’Église, place tous les êtres dans un « repos perpétuel en mouvement » et un « mouvement en repos » [3].
En sa présence, on respirait une liberté d’un autre ordre, qui ne se limitait pas aux assertions logiques. Son visage rayonnait d’une grâce, d’une puissance et d’un charme si directs qu’on s’oubliait soi-même et que l’on se souvenait de la manière dont saint Denys l’Aréopagite décrit l’extase de l’amour divin dans son traité Des Noms divins [4]. Rarement un être humain a le pouvoir de vous attirer d’une manière aussi transcendante, rayonnant d’une douce bonté et d’une beauté indescriptible, que l’on ne peut que vivre – une participation surprenante et étrange, et pourtant désirable car parfaitement familière.
Il ne donnait pas d’instructions, mais s’adressait à vous à la manière d’un Héraclite en Christ, tel l’oracle de Delphes, qui ne parle ni ne cache, mais « signifie » [5]. Son style consistait en une sorte de négation des affirmations et d’affirmation des négations, comme l’a formulé saint Maxime le Confesseur dans la Mystagogie [6] – une mathématique supérieure d’une autre logique, une dialectique orthodoxe inversée. Comme l’écrit l’archimandrite Basile dans ses Impressions : « Quand un saint vous parle de l’Enfer, vous humez le parfum du paradis. Quand un égaré vous décrit le paradis, vous êtes glacé par le froid de l’Enfer » [7]. C’est une forme d’esprit sans pareille, faite de contrastes vertigineux et d’un entrelacement de discours négatif et affirmatif.
Le Père Basile était philosophe, scientifique, artisan, intellectuel et poète – non pas au sens d’un détenteur d’un savoir fragmenté et spécialisé, mais plutôt comme un récepteur des manifestations concentriques de Celui « dont on a besoin » (Luc 10, 42). Il était théologien, non pas comme quelqu’un parlant de Dieu, mais comme un révélateur – dans la mesure où vous pouviez le supporter – de Dieu le Verbe, le Christ. En tant que liturgiste, il ne cherchait pas à se mettre en avant, mais révélait le culte rationnel de la Sainte Eucharistie comme une théurgie hiérarchisée.
Il vous aimait tellement que, en sa présence, vous sentiez votre être revêtir une valeur et un sens que vous ne pouviez leur donner par vous-même. C’est grâce à lui que, spectateur de la sainteté, vous ressentiez le désir d’y participer. Parfois, vous aviez l’impression que le rayonnement de l’amour divin sur son visage se reflétait en vous, vous baignant d’une telle lumière de liberté que vous ne vouliez résister à la rosée de l’Esprit.
Il ne s’attaquait pas à la logique de votre libre arbitre, mais vous libérait du raisonnement irrationnel de votre mauvaise volonté. Il ne vous transmettait pas d’informations, mais de l’expérience. Il ne façonnait pas votre pensée, mais vous initiait à la véritable liberté. Il ne cherchait pas à vous donner quoi que ce soit de sien, mais à vous aider à communier avec la Source de toute chose. Il ne vous renvoyait pas aux écrits et aux réalisations de son esprit, mais vous faisait découvrir la richesse des autres – des grands.
Il ne vous parlait pas pour que vous compreniez, mais pour que vous agissiez. Il ne vous guidait pas comme un disciple, mais conduisait votre esprit au repos. Il ne négligeait rien ni personne, mais voyait en chacun et en toute chose leur ressemblance au Christ et à Dieu. Car même le mal dépend du Bien, dont il tire son être, comme en témoigne l’Aréopagite [8]. Il ne cherchait pas à vous enrôler dans une école de pensée, mais à vous aider à trouver le repos (scholè), à apaiser votre esprit : « Arrêtez, et sachez que je suis Dieu… » [9].
Il ne vous jugeait pas pour ce que vous étiez, mais discernait ce que le Christ voulait que vous deveniez. Il ne vous corrigeait pas sur les détails, mais vous encourageait à vous dépasser sur les grandes questions. Il ne résolvait pas vos apories intellectuelles, mais vous offrait une expérience ascétique. Il ne vous enseignait pas le divin, mais l’expérimentait et vous le révélait selon votre capacité à le supporter. Il ne prêchait pas l’Incréé au Créé, mais servait de pont entre eux.
Vous lui êtes reconnaissants non pas pour les réponses qu’il vous a données, mais pour les paroles inexplicables qu’il vous a adressées. Son départ vous attriste, mais vous vous réjouissez de la certitude de sa présence, comme il l’a promis à un moine du monastère de Panagia Portaïtissa peu avant sa mort : « Je vais partir, mais je reviendrai ici. Je veillerai sur toute chose, sans que vous me dérangiez – sans que je vous dérange ! »
Il était nécessaire qu’il parte pour que vous compreniez que la deuxième personne du singulier de ses paroles et de ses écrits n’était qu’un voile, une dissimulation de sa propre expérience vécue.
« Maintenant, toutes choses sont emplies de Lumière » [10], Père Basile !
Notes :
1] L’archimandrite Basile (Michail Gontikakis, 1936–2025) est l’ancien higoumène des monastères de Stavronikita et d’Iviron.
[2] Platon, Timée, 37d.
[3] Maxime le Confesseur, Questions à Thalassios, PG 90, 65, Scholie 44, 781C.
[4] Denys l’Aréopagite, Les Noms divins, PG 3, 712A.
[5] Héraclite, Fragment D41 (B93).
[6] Maxime le Confesseur, Mystagogie, PG 91, 664BC.
[7] Ἀρχιμανδρίτης Βασίλειος, Ἀποτυπώματα, ῾Ιερά Μονὴ Ἰβήρων, Ἅγιον Ὄρος, 2025, p. 21.
[8] Denys l’Aréopagite, Les Noms divins, PG 3, 716C.
[9] Psaume 46, 10.
[10] Canon pascal, Ode 3, début du deuxième tropaire.