Entretien avec Mgr Emmanuel, métropolite de France sur l’avenir de l’Archevêché des paroisses orthodoxes russes en Europe occidentale
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Aujourd’hui beaucoup d’orthodoxes se posent des questions sur l’avenir de l’Archevêché des paroisses orthodoxes russes en Europe occidentale.
Pouvez-vous d’abord nous expliquer pourquoi le Patriarcat œcuménique a révoqué le tomos patriarcal et synodal de 1999 qui avait constitué un exarchat patriarcal en Europe occidentale ?

Comme l’indique le communiqué du Saint-Synode du 27 novembre dernier, cette décision de révoquer le tomos patriarcal et synodal de 1999 relève d’une incontournable nécessité de répondre aux défis qui se posent aujourd’hui dans l’organisation de la diaspora orthodoxe afin de répondre aux besoins pastoraux de notre époque. Alors qu’aujourd’hui se construisent de nouveaux murs dans l’orthodoxie avec des risques réels de division, le patriarche et le Saint Synode ont souhaité rendre l’organisation de ses communautés dans la diaspora plus conforme à l’ecclésiologie orthodoxe afin, comme le dit le communiqué, « que n’existe pas deux autorités ecclésiastiques de la même juridiction sur le même territoire ».

Je comprends les interrogations et les inquiétudes relatives à cette décision, mais il faut bien saisir que, dans le désordre juridictionnel qui règne aujourd’hui dans les pays de la diaspora, le Patriarcat œcuménique se doit d’être un exemple. C’est au Patriarcat œcuménique qu’il revient de garantir, en tant que première Église dans l’orthodoxie, l’unité et la catholicité de l’Église tant dans sa dimension locale qu’universelle. Dans nos pays d’Europe occidentale, des progrès notables ont été accomplis par la mise en place des assemblées des évêques. Celle de France, que j’ai l’honneur de présider, est une réalité et un témoignage de cette volonté d’unité afin que la voix de l’orthodoxie puisse être entendue.

Quelle est votre réponse à la remarque que l’on peut entendre ici en France que si le Patriarcat œcuménique avait le droit de donner et ensuite de révoquer le statut d’exarchat, il n’a pas celui de supprimer l’entité ecclésiastique créée en 1921 en Europe occidentale par l’Église orthodoxe russe ?

Il faut être sérieux ! Voilà bientôt cent ans que l’Exarchat est né sur les décombres de la révolution russe avec les millions de réfugiés que celle-ci a jetés sur les routes d’Europe. Bientôt cent ans que le Patriarcat œcuménique lui a assuré une protection.
Je voudrais reprendre les mots d’un des derniers communiqués du conseil d’administration, celui du 17 janvier dernier : « Nous ne pourrons jamais trouver les mots justes pour exprimer notre gratitude au Patriarcat œcuménique pour sa protection canonique pendant toutes ces années. La sainte Église de Constantinople a veillé au respect des particularités de notre fonctionnement diocésain inspiré par les décisions et les débats du concile de Moscou de 1917-1918, et nous lui en sommes profondément reconnaissants. Cela montre combien la vocation ecclésiale du Patriarcat œcuménique est véritablement supra-ethnique. ».

Une fois de plus, je comprends le choc créé par une telle décision, mais il ne faut pas vivre dans la nostalgie d’un passé. L’Exarchat a beaucoup changé depuis ses origines ; j’ai eu l’occasion de le constater lorsque j’ai été locum tenens après le rappel à Dieu de Monseigneur Gabriel de bienheureuse mémoire.

Je sais bien qu’il y a aujourd’hui la tentation chez certains d’aller voir ailleurs, dans d’autres juridictions. Certes, la situation de l’orthodoxie en Europe occidentale ne correspond à aucune règle canonique existante, mais ce n’est pas une raison pour tenter des aventures juridictionnelles, liées souvent à des préférences nationales, voire parfois personnelles. L’histoire du siècle passé nous a montré que l’errance juridictionnelle de certaines entités ecclésiales a toujours été douloureuse. Cela a toujours été une souffrance tant pour elles-mêmes que pour l’Église dans son ensemble.

L’Archevêché a joué un grand rôle dans la pensée et la théologie orthodoxe au 20e siècle. Ce rôle a notamment permis la naissance d’une certaine prise de conscience d’une orthodoxie locale dans les pays occidentaux. Certains craignent la disparition de cet héritage par la suppression de l’Archevêché et par conséquent la réduction de celui-ci à une simple tradition russe dans la métropole grecque. Qu’en dites-vous ?

Je crois que cette lettre est suffisamment explicite. Comme vous le dites, ces communautés ont joué un rôle éminent dans la préservation de la riche tradition spirituelle venue de Russie, mais aussi accueilli des théologiens et des penseurs de premier plan qui ont contribué de manière inestimable au renouveau théologique de l’orthodoxie au 20e siècle dans le cadre de l’Institut de théologie Saint-Serge. Le Patriarcat œcuménique est fier d’avoir pu contribuer par sa protection à cette œuvre.
En tant que métropolite de France, je me sens dans l’obligation de ne pas rompre avec cet héritage, dont nous sommes tous dépositaires et responsables. Nous avons aujourd’hui une belle occasion d’apporter une nouvelle dynamique tant pastorale que de témoignage dans les pays où le Seigneur nous a placés.

Sans porter de jugement, il faut avouer que la dynamique et la créativité des premiers temps s’essoufflent. Nous sommes tous conscients, par exemple, du manque de vocation pastorale ou encore des difficultés que traverse déjà depuis quelques années l’Institut de théologie Saint-Serge.

Pour toutes ces raisons, il m’a semblé important, afin d’éviter toute rupture, de proposer à l’archevêque Jean, dans le cadre d’un vicariat, de poursuivre l’œuvre de témoignage orthodoxe dans notre société et de faire vivre les communautés qui lui sont confiées.

Parler de réduction de vos communautés à un simple rôle de maintien de la tradition russe dans la métropole grecque est un mauvais procès. C’est surtout méconnaitre la réalité de nos métropoles dans les pays d’Europe occidentale avec de nombreuses communautés célébrant dans les langues locales et qui vivent pleinement leur enracinement dans leurs pays respectifs. Ici, en France, nous avons de nombreuses communautés paroissiales ou monastiques très vivantes dans de nombreuses régions.

Cette lettre concerne surtout la situation des paroisses de l’ex-exarchat en France, qu’en est-il des paroisses dans d’autres pays qui sont soumis à des régimes de cultes différents du modèle français ?

Je suis métropolite de France et je ne peux m’exprimer que pour la France. L’association existante est de droit français. Elle est composée d’un nombre de communautés qui représente non seulement une masse critique, mais aussi son berceau historique. Ceci est une réelle responsabilité et demande donc une attention particulière.

Dans d’autres pays, le nombre de communautés est soit nettement plus faible – il est donc difficile de les regrouper, soit ces communautés ont commencé à se disperser dans d’autres juridictions.

Le tomos de 1999 voyait l’Institut Saint-Serge comme étant une partie intégrante de l’Archevêché. Que deviendra-t-il avec la nouvelle organisation et de qui dépendra-t-il ?
Voilà une excellente question. J’aimerais rappeler qu’en tant qu’ancien étudiant de l’Institut Saint-Serge, je suis particulièrement attaché à son existence. Comme bon nombre d’entre vous, je suis préoccupé par son avenir. L’Institut Saint-Serge est une part fondamentale, voire centrale de la vie de l’Exarchat. Mais bien au-delà, la vocation de l’Institut Saint-Serge est par nature, et j’en suis un exemple, panorthodoxe, inclusif, ouvert sur le dialogue à la fois interorthodoxe, œcuménique et interreligieux. Son héritage théologique et intellectuel dépasse les seules frontières de l’Exarchat. Aussi, j’invite son conseil d’administration et son corps professoral à se rapprocher de notre métropole pour repenser son avenir.

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