« Le but de la vie, parlons-en ! » par l’archiprêtre Andreï Ovtchinnikov (Moscou)
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Parlons un peu de la vie. Avez-vous à qui en parler ? Si ce n’est pas le cas, rassurez-vous, je n’ai pas beaucoup d’interlocuteurs non plus. Demandez prudemment à vos connaissances, aux membres de votre famille pourquoi l’homme vit-il sur terre ? Quel est le but de notre vie, quel en est le sens ? Vous avez peu de chance de recevoir pour réponse autre chose que le silence ou un certain malaise. Posez la question aux personnes âgées, à ceux qui ont beaucoup vécu. Leurs réponses sont rarement profondes et argumentées. Et pourtant, quelle tristesse de voir un vieillard qui n’a acquis ni sagesse, ni expérience spirituelle. Les âmes se racornissent de plus en plus. On disserte de moins en moins souvent de choses élevées : le terrestre, le matériel, voilà ce qui nous occupe tous en permanence.

Une vie sans but est une chanson sans accordéon, un plat non salé. Or, je ne veux pas être une bûche emportée à l’aventure par le courant de la vie. Je ne veux pas vivre au milieu du troupeau, être un homme dans la foule. Plutôt être un « enfant de la nature » à la conscience éveillée, libre de ses choix, quelqu’un qui n’a pas définitivement perdu l’image et la ressemblance de Dieu. Je regarde vivre la majorité de mes contemporains, et  ces mots me reviennent : « Il y a des gens qui vivent sans but, qui passent dans le monde comme un brin d’herbe sur la rivière : ils n’avancent pas, ils se laissent porter ».

Vous rappelez-vous l’histoire des deux grenouilles tombées dans un pot de lait ? L’une renonce à lutter et coule ; l’autre s’accroche à la vie, elle fait travailler ses pattes ; finalement, le lait tourne en crème, et la grenouille saute hors du pot. Elle reste vivante parce qu’elle s’est donné un but, parce qu’elle a lutté pour y parvenir. Ainsi en va-t-il de l’homme : selon Honoré de Balzac, « pour atteindre le but, il faut commencer par aller vers lui ». Le mouvement naît du travail et de l’effort, c’est ainsi que la personnalité croît. L’essentiel est de ne pas s’arrêter. « Si tu te diriges vers un but et que tu t’arrêtes en route pour lancer des pierres sur tous les chiens qui aboient, tu n’arriveras jamais à tes fins » écrivait Dostoïevski dans ses carnets intimes. Les chiens sont là pour aboyer, à nous d’aller de l’avant. Les sages font remarquer que l’homme grandit à mesure que grandissent ses objectifs. Plus les objectifs sont importants, plus les efforts seront grands. Même les vents contraires sont utiles en mer ; certes, ils n’augmentent pas la vitesse, mais ils font travailler.

« Sans un but moral, la vie est ennuyeuse, elle ne vaut pas la peine d’être vécue seulement pour se nourrir, même l’ouvrier le sait ; pour vivre, il faut donc une occupation morale » remarquait fort justement Dostoïevski. L’absence « d’occupation morale » n’est-elle pas la raison des souffrances de tant de personnes ? Pourquoi l’acédie, la dépression, la fatigue, le « burn-out » sont-ils de plus en plus fréquents ? Symptôme dangereux, ces problèmes concernent souvent aussi les prêtres et les moines. Un psychiatre racontait qu’elle avait des prêtres et leurs femmes dans sa clientèle, qu’ils se soignaient à coups d’antidépresseurs et lui demandaient son aide. A première vue, les serviteurs de l’Église devraient avoir l’esprit ardent et allumer celui des autres. En théorie, oui ; mais la réalité est plus complexe. La vie familiale n’est pas simple non plus, y compris chez ceux qui ont beaucoup d’enfants. On a tendance à se plaindre, on en vient à désirer « descendre de croix ». Mais pour aller où ? Car on ne descend pas de croix, on en est décroché, c’est connu… Où chercher la réponse à ces questions sur la vie et sur ses difficultés ?

C’est l’entretien célèbre de saint Séraphin de Sarov avec N. Motovilov sur le but de la vie chrétienne qui m’a aidé à trouver des réponses à ma quête de sens. Il contient un bref résumé des pensées des Pères de l’Église sur le sens de la vie, exposé simplement pour le lecteur. Mais cette simplicité est trompeuse : c’est un des plus grands saints de l’Église russe qui prononce ces sentences, et son auditeur est un futur ascète, guéri d’une maladie incurable par la prière de saint Séraphin.

L’entretien date de 1831, il y a près de 200 ans Motovilov disait que depuis l’âge de 12 ans « la pensée du but et du sens de la vie chrétienne l’avait poursuivi ». « J’avais posé la question à plusieurs personnalités ecclésiastiques, sans jamais recevoir de réponse satisfaisante ». « Certains même désapprouvaient votre curiosité, la trouvant déplacée et impie  » ajoutait saint Séraphin, découvrant à Motovilov ses propres pensées. On connaît la chanson. Un jeune s’adresse à son aîné, il est au seuil de l’indépendance, il a la vie devant lui. Des années de travail, des décisions difficiles à prendre l’attendent, il a le désir de vivre selon la justice, il craint de commettre une erreur irréparable. Il a besoin de l’aide et des sages conseils de ses proches. Au lieu de quoi, il s’entend répondre : « Tu te casses la tête, tu passes ton temps à réfléchir à la vie… Il te faut plus que les autres ? Fais comme tout le monde ! S’intéresser à la vie, ça ne sert à rien. » Pourtant si, il faut s’intéresser au sens de la vie, les jeunes, surtout, ceux qui réfléchissent envers et contre tout. Même quand c’est difficile, même quand on n’est pas soutenu, quand cette quête de sens reste incomprise des proches. Le Christ est passé par là. Ne disait-on pas de lui qu’il était « hors de sens », c’est-à-dire fou (Mc 3,21) ? Et c’étaient ses parents qui parlaient ainsi.

Mais revenons à l’entretien de Motovilov.

Même il y a deux cents ans, les hommes d’Église n’étaient pas toujours capables de répondre aux questions d’un adolescent sur le sens de la vie. Mais Motovilov n’a pas renoncé, et il a finalement rencontré saint Séraphin. Qui cherche trouve, comme on dit. C’est d’ailleurs un des commandements de l’Évangile : chercher l’essentiel. L’entretien tourne ensuite sur les moyens et sur la fin de la vie chrétienne. Arrêtons-nous un instant à ces notions de base, car une mauvaise compréhension de la fin et des moyens est souvent cause d’erreurs, avec pour conséquence ces états intérieurs si pénibles dont j’ai parlé. On disait à Motovilov : « Va à l’église, prie, observe les commandements, fais le bien, voilà le but de la vie chrétienne ». Saint Séraphin n’est pas d’accord avec cette réponse : « Ils avaient tort… la prière, les veilles, le jeûne, l’aumône et les autres actions vertueuses faites au Nom du Christ ne sont que des moyens pour l’acquérir. » Ainsi, l’ascèse du chrétien n’est qu’un moyen, elle n’est pas un but. Pour que la différence entre les deux soit plus claire, citons Goethe : « En prenant les moyens pour la fin, les hommes sont déçus par eux-mêmes et par les autres, si bien qu’aucune de leur entreprise ne réussit, ou qu’ils obtiennent le contraire de ce à quoi ils aspiraient. » Comme cela arrive souvent ! Un chrétien fréquente l’église, jeûne, lit des livres pieux, s’entretient avec des prêtres, fait des pèlerinages… Mais il piétine, il n’avance pas. Rien ne change, pour ainsi dire, dans sa vie intérieure. Il s’en irrite, il est déçu de la vie qu’il mène, il se laisse prendre par l’acédie, a une dent contre tous parce qu’il considère n’avoir pas été apprécié à sa juste valeur ; il se sent inutile et très seul. Il ne sait pas comment remplir le vide de son âme. Même à l’église, on ne lui a pas dit comment faire. Il est plus simple de prendre un cachet « d’hormone du bonheur » comme la sérotonine, ou de recourir à ces antidépresseurs que sont la télé, Internet, un verre d’alcool, un bon repas ou un sommeil prolongé. Mais l’âme ne ressent pas d’allègement, et le même état revient très vite. Triste tableau ! Alors, que faire ?

Saint Séraphin donne sa réponse dans la suite de l’entretien : « C’est dans l’acquisition de l’Esprit de Dieu que consiste le vrai but de notre vie chrétienne ». Ainsi, l’essentiel n’est pas l’ascèse extérieure, mais l’état intérieur de l’âme. Que contient-elle ? Du vide ou la présence de l’Esprit divin ? Ensuite, saint Séraphin ajoute : « Remarquez que seule une bonne action faite au nom du Christ nous procure les fruits du Saint-Esprit. » Ainsi, voilà à quoi il faut aspirer : faire des bonnes actions dans l’esprit de l’Évangile, comme si l’on était devant le Christ, en péchant le moins possible. Pardonner à ceux qui nous ont offensés, non seulement en paroles, mais selon l’Évangile, c’est-à-dire de tout son cœur (cf Mt 18,35). Et ne dire et ne penser que du bien d’eux, prier le plus possible pour eux. Joindre à l’aumône la compassion, le souci de celui qu’on aide : « Que puis-je faire d’autre pour vous ? » Et toujours en secret, loin du regard des hommes, souvent en se faisant violence. Un peu d’excentricité est possible. Relisons le verset évangélique dans son entier : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est la loi et les prophètes. » Exercez-vous aux vertus avec vos proches, augmentez-en la qualité, perfectionnez-vous sans cesse. Ce que vous faites pour les autres, faites-le comme si c’était pour vous, vous vous en réjouirez et vous trouverez ainsi le repos de l’âme. En un mot, apprenons à faire de véritables Bonnes Œuvres, avec une majuscule. La majorité d’entre nous ne fait que commencer à assimiler la science de la bienfaisance. N’oublions pas que Dieu n’a besoin que d’un sacrifice pur et qu’Il ne restera pas redevable. La qualité des vertus Lui importe plus que leur quantité. Dans la vie spirituelle, « mieux » a plus de valeur que « davantage ».

Pour conclure, quelques précisions sur ce mot d’acquisition. Il n’est pas très clair. Saint Séraphin disait : « L’acquisition, c’est la même chose que l’obtention. Tu sais ce que c’est que d’acquérir de l’argent ? Pour le Saint-Esprit, c’est pareil. Pour les gens…, le but de la vie consiste en l’acquisition d’argent (…) des honneurs, des marques de distinction et d’autres récompenses (…). L’acquisition du Saint-Esprit est aussi un capital, mais un capital éternel, dispensateur de grâces. »

Ainsi, la voie est tracée : il s’agit d’amasser dans son âme un capital éternel, de trouver le trésor, d’acquérir la grâce du Saint-Esprit. C’est très important. On ne saurait vivre autrement. L’âme sans la grâce est comme un corps sans eau et sans air. L’âme sans la grâce languit et se tourmente, on se sent mal, on se sent seul. Ne vous précipitez pas chez le psychologue, ne soyez pas pressés de prendre des antidépresseurs. Ce n’est pas cela qui aidera votre âme. Quoi alors ? Une petite œuvre, une bonne action faite au nom du Christ. N’oubliez pas le but et le sens de la vie. Terminons sur cette remarquable citation de Charles Dickens, classique anglais chrétien : « Que personne ne s’écarte d’un seul pas de la voie droite sous le prétexte spécieux qu’une fin noble justifie les moyens. Toute fin noble peut être atteinte par des moyens honnêtes. Si c’est impossible, c’est que la fin est mauvaise. »

(Traduit pour Orthodoxie.com par Claire Jounievy)

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