Le métropolite de Vidin Daniel (Église orthodoxe de Bulgarie) : « Le concile d’Ukraine est anti-canonique »
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Dans une interview publiée sur le site officiel de l’Église orthodoxe de Bulgarie le 15 décembre, le métropolite de Vidin Daniel s’est exprimé sur la crise de l’Église orthodoxe en Ukraine.

– Pourquoi la position du Saint-Synode de l’Église orthodoxe de Bulgarie n’a-t-elle pas été exprimée ?

– Le Saint-Synode est un système d’administration collectif et conciliaire, ses décisions sont prises à la majorité, conformément aux statuts de l’Église orthodoxe de Bulgarie. En examinant cette question, le Saint-Synode a créé une commission qui étudie en détails tous les documents liés à la crise ecclésiale en Ukraine, et elle exprimera ensuite son opinion. Lors de l’examen de la question au cours des sessions synodales, des métropolites, dont moi-même, se sont prononcés pour la nécessité d’exprimer la position du Synode. Mais, comme je l’ai déjà dit, le Synode est un organe collectif. En même temps, chacun porte sa propre responsabilité, tant devant Dieu que devant le peuple de Dieu. Pourquoi avons-nous considéré qu’il était indispensable d’exprimer notre position ? Parce que l’Église est catholique, conciliaire, comme nous le confessons dans le Credo. Dans ce sens, le litige en Ukraine n’est pas un simple litige entre deux Églises locales. Il concerne toute l’Église orthodoxe.

– Quelle est votre opinion personnelle à ce sujet, et pourquoi considérez-vous qu’il concerne toute l’Église orthodoxe ?

– Le litige concerne toute l’Église orthodoxe, parce qu’il touche aux relations inter-orthodoxes. Il détruit la tradition millénaire du droit canon dans l’Église, l’un des principes fondamentaux des frontières de la juridiction ecclésiastique. Ces frontières sont clairement définies et reconnues par tous. Chaque Église autocéphale a le droit à l’administration indépendante dans ses limites territoriales et n’a pas le droit d’étendre sa juridiction sur les autres Églises locales. C’est ce que dit le 2ème canon du IIème Concile œcuménique et le 9ème canon du IIIè Concile œcuménique qui interdisent à des Églises orthodoxes particulières d’étendre leur juridiction au-delà de leur région.

– C’est-à-dire que vous considérez que le patriarche Bartholomée a violé les limites de sa juridiction ?

– Nous sommes certains qu’il en est ainsi. Depuis le temps où le patriarche Bartholomée est à la tête du Patriarcat de Constantinople, c’est-à-dire depuis 1991, il a toujours reconnu que l’Église orthodoxe d’Ukraine se trouvait sous la juridiction du Patriarcat de Moscou. Et cela est incontestablement confirmé par une série de lettres et de documents sous lesquels figure sa signature. Maintenant, soudainement, il déclare que la métropole de Kiev n’a jamais été sous la pleine juridiction du Patriarcat de Moscou. Il affirme que dans un célèbre document de 1686, par lequel le Patriarcat de Constantinople donne le droit au patriarche de Moscou d’ordonner le Primat de la métropole de Kiev, il y avait une disposition sur la commémoration du nom du patriarche de Constantinople lors de l’office. Et cela est présenté comme le signe de la reconnaissance de la juridiction du patriarche de Constantinople sur la métropole de Kiev. À quel point sont fondées ces prétentions, cela est encore une autre question, mais ce problème n’est soulevé que maintenant, 300 ans après l’établissement de ce document, alors que les règles ecclésiales définissent un délai de prescription pour les litiges portant sur les droits juridictionnels sur un territoire donné. C’est ainsi que par exemple le 133ème canon du Concile de Carthage définit un délai de prescription de trois ans. Si l’évêque concerné considère qu’un autre évêque a empiété sur son territoire, il dispose de trois ans pour formuler sa réclamation. Le 17ème canon du IVème Concile œcuménique et le 25ème du Concile Quinisexte définissent le délai de prescription à 30 ans pour résoudre les litiges juridictionnels sur des paroisses. Et dans notre cas, plusieurs siècles se sont passés. Du point de vue du droit canon, ces différends sont irrecevables. Encore un exemple : en 1917, le patriarche de Constantinople Germain V écrit à l’évêque de l’Église de Géorgie après son autocéphalie auto-proclamée : « Je ne connais pas et ne puis connaître une Église géorgienne indépendante, parce que les Géorgiens orthodoxes se trouvent depuis plus de cent ans sous l’administration de l’Église russe. Votre séparation et la formation d’une Église autocéphale ne sont possibles qu’avec l’accord de votre Église avec l’Église russe (…). Nous ne pouvons nous immiscer dans vos affaires ecclésiastiques internes, mais vous conseillons paternellement de prêter attention à la voix de votre pasteur et de faire passer cette question par le canal salvifique des canons ecclésiastiques ». L’affirmation du patriarche de Constantinople selon laquelle ses droits ont été lésés du fait que le métropolite de Kiev ne commémore pas son nom lors des offices est inconsistant, il est utilisé comme occasion formelle pour annuler le document de 1686. Or, cette situation n’a pas été contestée pendant 300 ans. Pendant trois siècles, le peuple orthodoxe d’Ukraine a vécu en pleine unité avec l’Église orthodoxe russe et constituait sa partie indivisible. Depuis lors et jusqu’à ce jour, les métropolites de Kiev étaient membres du Saint-Synode de l’Église orthodoxe russe, avaient le droit de vote pour choisir le patriarche [de Moscou] ou être élu patriarche. Pendant 300 ans, les fidèles ukrainiens reconnaissaient pour primat spirituel le patriarche de Moscou. Est-ce que 300 ans après, quelqu’un venu de l’extérieur peut apparaître et dire « je suis votre père » ? Qui le suit, qui peut avoir confiance en lui ? Comment une certaine personne peut-elle se proclamer père spirituel d’un peuple, si celui-ci se rappelle et honore les pères qui l’ont enfanté et éduqué dans la foi ? Les saints canons définissent précisément ces relations mutuelles.

– Mais il n’est pas toujours clair pour les gens pourquoi l’Ukraine en tant qu’État indépendant, n’a pas le droit d’avoir sa propre Église indépendante ?

– Effectivement, on pose cette question. Mais avant tout, il faut comprendre ce que dit le peuple orthodoxe et ses hiérarques canoniques en Ukraine, parce que c’est essentiel. L’assemblée des évêques ukrainiens, convoquée le 13 novembre de cette année et à laquelle participaient 83 hiérarques, s’est prononcée nettement contre l’intrusion du Patriarcat de Constantinople dans ses limites canoniques et a déclaré que « l’Église orthodoxe d’Ukraine dispose de tous les droits d’indépendance et d’autonomie qui sont nécessaires aujourd’hui pour servir fructueusement Dieu et le peuple ukrainien ». L’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou a 12’000 paroisses, plus que les deux groupes schismatiques réunis, à savoir la soi-disant « Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev » et « l’Église orthodoxe ukrainienne autocéphale ». C’est pour cette raison que dans ses lettres au patriarche de Bulgarie et aux primats des autres Églises locales, le métropolite Onuphre affirme à très juste titre sa perplexité, parce que personne n’a prêté attention à l’appel de milliers de membres de l’Église orthodoxe d’Ukraine au patriarche Bartholomée, demandant que celui-ci n’accorde pas l’autocéphalie à ces groupes schismatiques. Pourquoi prête-t-il de façon sélective attention à la voix d’un groupe de gens, et non à la voix de l’Église canonique et ses fidèles ? Au demeurant, tous les saints canonisés au XXème siècle en Ukraine appellent leurs enfants spirituels à préserver la sainte unité de l’Église orthodoxe d’Ukraine avec l’Église de Russie. Regardons la situation aussi de ce côté. Posons-nous la question : qui insiste sur l’autocéphalie ? En premier lieu, le pouvoir civil. Et comme le fait remarquer à juste titre le métropolite Onuphre, pourquoi prête-t-on attention à la voix des groupes qui incendient les églises, propagent le nationalisme, incitent à la haine, crient « mort aux moscoutaires », pourquoi écoute-t-on seulement leurs voix et leurs appels en faveur de l’autocéphalie ? Et alors que le pouvoir, de toute évidence, se prépare à des représailles. Pourquoi ne prend-on pas en compte le point de vue de la seule Église orthodoxe ukrainienne canonique ? Pourquoi prévaut le point de vue de ces groupes, dont les chefs sont destitués de leur rang ecclésial et qui sont excommuniés de l’Église ?

– Peut-on faire une analogie avec le schisme dans l’Église orthodoxe bulgare, il y a une vingtaine d’années ?

– Oui, dans une grande mesure. De la même façon que le schisme dans l’Église orthodoxe bulgare était inspiré et soutenu par le pouvoir bulgare d’alors, la même chose se produit maintenant en Ukraine. Le schisme, chez nous, a été surmonté grâce au concile panorthodoxe de 1998, convoqué sur l’initiative de l’Église orthodoxe de Bulgarie à Sofia.

– À cette occasion, le patriarche œcuménique a agi tout autrement. Peut-on parler d’un « double standard » ?

– Je remarque qu’alors, au Concile de 1998, le patriarche œcuménique a posé la question de la retraite du patriarche Maxime, mais nos prédécesseurs, des hiérarques de grande expérience spirituelle et courageux lui ont objecté ce qui suit : nous vous avons invité ici afin de remédier au schisme et non pour l’approfondir. Donc, le parallèle entre le schisme chez nous et en Ukraine est absolument justifié. Actuellement, l’Église orthodoxe d’Ukraine du Patriarcat de Moscou se trouve dans la même situation que connaissait alors l’Église orthodoxe de Bulgarie. Et nos schismatiques s’efforçaient d’usurper l’identité de l’Église, piller ses objets saints, s’approprier les biens qui ne lui appartenaient pas ; et, c’est ce qui est le plus triste, cela a détruit la moralité et la foi chez les gens. Nous savons comment ils ont fini et quelles étaient leurs œuvres. C’est la même chose en Ukraine. En 1992, l’ex-métropolite de Kiev Philarète a été défroqué pour schisme et fautes morales personnelles prouvées, et plus tard il a été excommunié de l’Église. Sa destitution, en raison d’une multitude de transgressions canoniques, était absolument fondée. Dans sa décision du 11 octobre de cette année, en pleine contradiction avec les saints canons, le patriarcat de Constantinople a rétabli cet homme dans l’ordre sacerdotal.

– Quelle doit être, selon vous, la position de l’Église orthodoxe de Bulgarie ?

– Trois métropolites du Saint-Synode se sont prononcés dans leur déclaration concernant la situation en Ukraine, dans laquelle, partant de l’expérience du concile panorthodoxe de 1998 qui a permis de surmonter chez nous le schisme, nous avons proposé dans ce cas d’agir de la même façon, à savoir poser la question de la situation en Ukraine au niveau panorthodoxe.

– C’est-à-dire de convoquer à nouveau le concile panorthodoxe ?

– Il faut le faire pour diverses raisons. Premièrement, renouveler le dialogue entre le Patriarcat de Constantinople et l’Église orthodoxe russe après la décision de cette dernière de cesser la communion eucharistique avec le Patriarcat de Constantinople. Le renouvellement du dialogue entre les deux Églises avec la participation des représentants des autres Églises locales, c’est là la méthode pour guérir les plaies en Ukraine. Toute décision concernant le Églises orthodoxes locales ne peut être prise et être effective sans leur accord et leur soutien.

– Le 15 décembre à Kiev aura lieu le « concile de réunification » convoqué par le patriarche de Constantinople. Quel sera, selon vous, le résultat ?

– Je vous répondrai par les par les paroles qu’un hiérarque de l’Église canonique a adressées au patriarche Bartholomée qui l’avait invité à participer à ce concile : « Je crois fermement et je confesse que je reste fidèle à l’Église orthodoxe, tandis que ma participation à ce concile contredirait le psaume de David : « Bienheureux l’homme qui ne marche pas selon le conseil des impies, Qui ne s’arrête pas sur la voie des pécheurs, Et qui ne s’assied pas en compagnie des moqueurs, mais qui trouve son plaisir dans la loi de l’Éternel, Et qui la médite jour et nuit ! » (Ps. I, 1-2). Quel peut-être le résultat d’un concile qui est convoqué en violation de l’ordre canonique et auquel participent des gens qui se trouvent hors de l’Église ? De mon point de vue, ce concile ne remédiera pas à la division du peuple croyant d’Ukraine, mais ne fera que l’approfondir. Dans toute cette situation affligeante, il n’y a qu’une circonstance consolante : l’empressement du peuple orthodoxe de ce pays à préserver l’unité de la sainte Église orthodoxe qui trouve un écho et un soutien dans le monde orthodoxe entier.

– Y a-t-il une pression politique sur le Saint-Synode de l’Église orthodoxe de Bulgarie pour faire pencher la balance en faveur d’une solution ou de l’autre, du côté russe ou américain ? Ou du côté du Patriarcat œcuménique qui est le porte-parole de certains intérêts ?

– Je peux dire nettement que lors des discussions au Saint-Synode, les métropolites expriment leurs points de vue. Donc, l’examen des questions et la prise de décisions intervient sur la base des compréhensions et de la conscience de chaque hiérarque.

– Mais ce n’est pas la réponse directe à ma question. Y a-t-il ou non une pression politique, selon vous ? Du côté russe ou américain (par le gouvernement bulgare), qui est l’instigateur des agissements du Patriarche œcuménique ?

– Je puis témoigner seulement de ce qui me concerne. Et je déclare catégoriquement que personne ne peut exercer de pression sur moi. Prenant en compte le développement de la situation, au moment actuel, tous les chrétiens orthodoxes doivent renforcer leurs prières pour la préservation de l’unité de la sainte Église orthodoxe en Ukraine et dans le monde entier.

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À propos de l'auteur

Jivko Panev

Jivko Panev

Jivko Panev, maître de conférence en Droit canon et Histoire des Églises locales à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge à Paris, recteur de la paroisse Notre Dame Souveraine, à Chaville en banlieue parisienne.

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