Le métropolite Marc de Chersonèse : « L’homme ne peut pas vivre uniquement du visible »

Sur la foi, la jeunesse, la culture russe et la quête de sens dans le monde contemporain.

Le 22 mai 2026, la cathédrale Saint-Nicolas de Nice célébrait sa fête patronale, jour de la translation des reliques de saint Nicolas de Myre à Bari. À la veille de cette fête, le métropolite Marc a accordé son premier grand entretien depuis sa nomination à la tête du diocèse de Chersonèse. Marc (Golovkov), né en 1964 à Perm, jusque-là métropolite de Riazan et de Mikhaïlov, administrait le diocèse à titre provisoire depuis novembre 2025 ; le Saint-Synode de l’Église orthodoxe russe l’a nommé le 12 mars 2026 métropolite de Chersonèse et d’Europe occidentale, exarque patriarcal en Europe occidentale. Il est ici question de vocation, d’orthodoxie à l’étranger, de jeunesse, de liberté intérieure, de culture russe, et des raisons pour lesquelles, dans un monde tourné vers la réussite extérieure, l’homme cherche de plus en plus le silence et le sens.

Nous vous invitons à lire l’entretien réalisé à Nice, en mai 2026, par Anastasiia Lutcenko, journaliste à Monaco, qui l’a aimablement offert à orthodoxie.com.

« On commence véritablement à s’interroger sur le sens de la vie »

Anastasiia Lutcenko : Votre Éminence, merci de nous accorder cet entretien. Ma première question est sans doute la plus personnelle : quand avez-vous ressenti pour la première fois l’appel au service de l’Église ?

Métropolite Marc : Je crois que j’ai commencé à réfléchir sérieusement au service de l’Église dans les dernières années de l’école secondaire. C’est un âge où l’on commence véritablement à s’interroger sur le sens de la vie et sur son propre chemin.

J’ai grandi dans une famille croyante. Mes parents étaient des personnes profondément religieuses. Mon père avait étudié au séminaire, même s’il n’est jamais devenu prêtre. Mais toute sa vie, il a servi l’Église : il chantait à l’église, aidait la paroisse et accomplissait différentes obédiences.

Notre maison possédait une grande bibliothèque de littérature spirituelle. À l’époque soviétique, les livres religieux étaient pratiquement introuvables ; il s’agissait donc principalement d’ouvrages théologiques d’avant la révolution et de revues des académies ecclésiastiques. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à lire de manière consciente, à réfléchir à la foi et à chercher des réponses aux questions essentielles.

Peu à peu, j’ai compris que je souhaitais consacrer ma vie au service de l’Église. À la fin de mes études secondaires, j’ai décidé de ne pas entrer dans une université laïque. À cette époque, pour entrer au séminaire, il fallait généralement avoir accompli le service militaire. J’ai donc servi deux ans dans l’armée avant d’entrer au séminaire de théologie de Moscou, à Serguiev Possad.

« Aujourd’hui, il est particulièrement important d’écouter sa voix intérieure »

A. L. : Votre exemple est important pour la jeune génération. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes ont du mal à trouver leur vocation. Il me semble essentiel d’entendre sa voix intérieure et de comprendre où le cœur nous conduit réellement.

Métropolite Marc : Oui, bien sûr. Beaucoup de choses viennent de la famille, des fondements spirituels que l’on reçoit dans l’enfance.

A. L. : Vous avez évoqué la présence de nombreux livres dans votre famille. Y en a-t-il un qui vous a particulièrement marqué ?

Métropolite Marc : Il m’est difficile de citer un seul livre. J’ai lu des textes très différents : des articles, des ouvrages théologiques. Chaque livre, à un moment donné, répondait à certaines questions de ma vie.

« La mission de l’évêque est d’être un instrument de la Providence divine »

A. L. : Vous avez récemment pris la tête du diocèse de Chersonèse. Comment percevez-vous personnellement cette mission ?

Métropolite Marc : Les responsabilités d’un évêque sont partout les mêmes, quels que soient le pays ou le lieu de service. Il s’agit d’un service rendu à Dieu et aux hommes.

L’évêque doit prendre soin des prêtres, les aider, les guider et veiller à ce que la vie de l’Église apporte un véritable bénéfice spirituel aux fidèles.

Plus profondément encore, la mission de l’évêque est d’être un instrument de la Providence divine. D’un côté, il doit être un humble travailleur dans la vigne du Christ. De l’autre, par son ministère, il doit aider les hommes à trouver le chemin du salut.

« Il n’y a pas de nationalisme dans la tradition ecclésiale russe »

A. L. : La tradition orthodoxe russe à l’étranger existe dans un contexte culturel particulier. Beaucoup de jeunes orthodoxes sont nés et ont grandi en Europe, tout en conservant un lien vivant avec l’Église. Quel rôle l’Église joue-t-elle, selon vous, pour cette génération ?

Métropolite Marc : L’orthodoxie est toujours plus profonde que l’identité nationale. La foi existe parmi des peuples et des cultures très différents.

Si l’on parle de l’Église orthodoxe russe, elle a historiquement toujours été ouverte aux autres. Il n’y a pas de nationalisme dans la tradition ecclésiale russe. Au contraire, il existe une attention particulière envers les personnes d’une autre culture ou d’une autre origine lorsqu’elles viennent à la foi. Le Russe sait voir avant tout l’être humain en l’autre.

C’est pourquoi, dans de nombreuses paroisses à l’étranger, des personnes de nationalités très diverses se sentent chez elles. Dans nos églises prient ensemble des Russes, des Français, des Moldaves, des Ukrainiens et des représentants d’autres peuples. L’Église devient ainsi un espace qui unit les hommes au lieu de les diviser.

Je me souviens d’une histoire datant de la Seconde Guerre mondiale. Dans le nord de la Russie, un soldat allemand, qui savait conduire, fut fait prisonnier. On le fit travailler avec un soldat russe : ils transportaient des marchandises et prenaient parfois des passagers en route. Ces derniers leur donnaient parfois un peu d’argent. À la fin de la journée, le soldat russe partagea l’argent gagné en deux parts égales et en remit la moitié au prisonnier allemand.

Pour cet homme, ce fut un choc. Il était venu comme ennemi, nourri par l’idéologie nazie, et il découvrait une attitude profondément humaine à son égard. Plus tard, de retour en Allemagne, il devint partisan de l’amitié russo-allemande et convainquit même sa famille d’apprendre le russe. C’est peut-être dans de tels gestes que se révèle la véritable force de l’âme humaine.

« L’Église est un espace d’amour »

A. L. : L’Église peut-elle aujourd’hui être un lieu de dialogue ?

Métropolite Marc : Elle ne peut pas seulement l’être : elle l’est par essence. Elle est un espace de dialogue, d’amour et de vie. L’essentiel est que le dialogue se déroule dans l’amour et non dans l’agressivité ou le conflit.

Aujourd’hui, particulièrement en ces temps difficiles, des personnes de différentes nationalités, Russes, Ukrainiens, Moldaves et bien d’autres, prient ensemble dans nos églises. L’Église aide les hommes à trouver une compréhension mutuelle, même lorsque le monde extérieur cherche à les diviser.

« Nice représente pour moi l’image de l’ancienne Russie »

A. L. : Votre visite à Nice est liée à la fête patronale de la cathédrale Saint-Nicolas. Que représente ce lieu pour vous personnellement ?

Métropolite Marc : J’aime profondément cette cathédrale. Pour moi, elle est l’image de cette vieille Russie que nous ne reverrons plus. Je me souviens des paroles d’Ivan Bounine : « Nos enfants ne sauront jamais quel magnifique pays était la Russie. »

Et en effet, autrefois, la Russie était un pays très cohérent, très organique. Bien sûr, il y avait aussi des difficultés, mais il existait en même temps une culture particulière, une noblesse et une profondeur spirituelle.

La cathédrale de Nice n’est pas seulement un bel édifice. C’est une partie de l’histoire de l’émigration russe, une partie de la mémoire russe à l’étranger.

Je suis venu ici pour la première fois en 2012, lors du centenaire de la consécration de la cathédrale. Et chaque fois que j’y retourne, j’éprouve un sentiment particulier. C’est un lieu rempli de mémoire, de prière et de l’amour de ceux qui ont construit et préservé cette cathédrale.

« L’homme a toujours besoin de sens »

A. L. : La Côte d’Azur et Monaco sont souvent associées à la réussite, au bien-être extérieur et à une vie luxueuse. Pourtant, il me semble que c’est précisément dans de tels lieux que l’homme se met à rechercher avec plus d’intensité un sens intérieur.

Métropolite Marc : Certainement. Les personnes qui ont atteint une réussite extérieure consacrent souvent leur vie à ces accomplissements visibles. Mais l’homme a toujours besoin d’un sens plus profond.

L’entrepreneuriat, par exemple, peut lui aussi devenir une forme de service, un service rendu aux autres et à la société. Tout dépend de la manière dont la personne considère son travail.

Je me souviens de l’histoire d’un banquier russe qui, dans une période difficile, retira ses fonds personnels d’Europe afin de rembourser tous ceux qui lui avaient confié leur argent. Il sauva les autres, mais mourut lui-même dans la pauvreté. Voilà ce qu’est le véritable service et la véritable responsabilité.

« L’histoire est faite par des hommes ivres de Dieu »

A. L. : Nous évoquions récemment, avec des collègues, l’histoire des émissions orthodoxes diffusées depuis Monte-Carlo vers l’Union soviétique. Il me semble qu’aujourd’hui plus que jamais, il est important de reparler de culture, de religion et d’art, de tout ce qui peut unir les hommes.

Métropolite Marc : Je me souviens de cette parole du théologien français Olivier Clément : « L’histoire est faite par des hommes ivres de Dieu. » Et il y a dans cette phrase une immense vérité.

« L’homme ne peut pas vivre uniquement du visible »

A. L. : Selon vous, comment le rôle de l’Église évoluera-t-il dans le monde de demain ?

Métropolite Marc : Le monde devient de plus en plus technologique, rapide et numérique. Mais la nature humaine ne change pas. L’homme ne peut pas vivre uniquement du bien-être matériel. Il a toujours besoin d’amour, de sens et d’un appui intérieur.

C’est pourquoi le rôle de l’Église restera toujours essentiel, comme un espace où l’homme peut de nouveau se rencontrer lui-même, rencontrer Dieu et rencontrer les autres.

« Le plus important est de garder un cœur vivant »

A. L. : Et pour finir, quel conseil donneriez-vous aujourd’hui à la jeunesse orthodoxe ?

Métropolite Marc : Ne pas avoir peur de préserver la foi, la pureté intérieure et un cœur vivant. Et se souvenir que la force de l’homme ne réside pas seulement dans le savoir ou dans la réussite, mais avant tout dans l’amour, la fidélité et la capacité à rester humain.

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