L’évêque de Bačka Irénée (Église orthodoxe serbe) : « L’autocéphalie des Églises « macédonienne » et « ukrainienne » serait une grande faute ! »
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L’évêque de Backa Irénée, membre du Saint-Synode de l’Église orthodoxe serbe a donné l’interview suivante au quotidien belgradois « Politika » le 20 juin 2018 concernant les relations de l’Église orthodoxe serbe avec les catholiques-romains ainsi que son attitude envers les schismes dans l’Église de Macédoine et d’Ukraine :

1. À quel point les rencontres des papes et des hauts représentants officiels des Églises orthodoxes locales se reflètent sur les relations de l’Église orthodoxe serbe et du Vatican, mais aussi sur les relations avec l’Église catholique-romaine voisine de Croatie ?

Il me semble qu’il est nécessaire de faire connaître brièvement aux lecteurs l’histoire récente de telles rencontres au niveau inter-ecclésial le plus élevé, leur signification et leurs conséquences. En 1965, le patriarche de Constantinople Athénagoras Ier et le pape de Rome Paul VI, par un document commun ont annulé les anathèmes mutuels de l’année 1054. Du côté catholique-romain, cela était l’écho d’un climat spirituel et d’un optimisme qui dominait, à l’époque de Vatican II, dans le domaine des mouvements et des ambitions œcuméniques. Le patriarche Athénagoras, comme premier, selon l’honneur, parmi les primats des Églises orthodoxes, avait également le désir de sortir de l’impasse le lent processus de réconciliation entre les deux plus grandes familles chrétiennes. Ensuite ont suivi des rencontres relativement fréquentes des patriarches de Constantinople, puis des autres primats orthodoxes, avec les papes romains, ainsi que des visites papales à certains pays orthodoxes, etc. Je dirais que cette partie des rencontres et coopérations mutuelles au plus haut niveau a été conclue et scellée par la déclaration commune du pape de Rome François et du patriarche de Moscou et de toute la Russie Cyrille à La Havanne en 2016. Ces rencontres, en particulière cette dernière, se reflètent dans tous les cas sur le monde orthodoxe également, dont notre Église serbe. Avec l’Église catholique-romaine dans son ensemble, nous avons, durant ces dernières décennies, des relations correctes. Malheureusement, hormis des exceptions individuelles notables et louables, comme par exemple les évêques catholiques-romains [croates] Škvorčević, Uznić et Hranić, il semble qu’à la Conférence des évêques catholiques-romains de Croatie et, dans une large mesure, celle de Bosnie et Herzégovine, on ne lit pas les proclamations et les déclarations que publie leur propre chef suprême avec les patriarches orthodoxes, pas plus que les déclarations et les textes du pape François. Cela est si évident que comme le dit en plaisantant notre patriarche, il semblerait que nos évêques, d’une certaine façon, respectent plus l’autorité de l’évêque de Rome que certains évêques catholiques croates.

2. À quoi ressemble le dialogue de l’Église serbe et du Vatican ?

Le dialogue se développe sur plusieurs niveaux : par des rencontres et des échanges de vues des organes synodaux avec les plus hauts représentants de l’Église romaine, de même qu’avec des personnalités de premier plan de l’administration de l’État du Vatican, et par la participation de représentants de notre Église à la commission mixte pour le dialogue théologique entre les deux Églises, ainsi qu’au niveau académique par la coopération de la Faculté de théologie de Belgrade et de l’Université du Latran à Rome. Un bel exemple est fourni par la coopération réussie de la Bibliothèque patriarcale avec les Archives du Vatican et les recherches scientifiques précieuses qui en résultent. Globalement, on peut dire que ces contacts et formes de collaboration sont caractérisés par un haut niveau de compréhension mutuelle, tant dans les questions où il existe un accord que dans celles où nos avis divergent.

3. Est-ce que le dialogue des orthodoxes et des catholiques s’est intensifié depuis l’arrivée du pape François à la tête de l’Église catholique-romaine ou est-ce que les rencontres actuelles sont le fruit du travail de ses prédécesseurs ?

Bien que le pape précédent, Benoît XVI, un théologien particulièrement profond et fructueux, a fait quelques déclarations fortes, dont on peut affirmer qu’elles incitent les deux Églises et leurs fidèles à un respect et une collaboration mutuelles, la fréquence des rencontres est particulièrement perceptible actuellement : les plus hauts représentants de l’Église orthodoxe, tout d’abord le patriarche œcuménique Bartholomée, et ensuite le métropolite de Volokolamsk Irénée, président du Département des affaires ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou, se sont rendus récemment au Vatican. Les différentes formes du dialogue et de la collaboration de l’Église orthodoxe russe avec l’Église catholique-romaine peuvent être attribuées à la maturité des personnalités qui dirigent les deux Églises et à leur perception des épreuves auxquelles fait face le monde chrétien. Il convient particulièrement de souligner que le pape François, à l’occasion de sa rencontre mentionnée avec le métropolite Hilarion a, à nouveau, brièvement et clairement, rejeté l’uniatisme comme modèle de conduite envers nous orthodoxes, disant : « C’est terminé avec cela ! » Mais d’un autre côté, la décision du Vatican, prise précisément ces derniers jours, selon laquelle l’exarchat uniate (« gréco-catholique ») dans l’ex-République yougoslave de Macédoine est élevée au rang de diocèse, appelle perplexité et désarroi extrêmes. Au sujet de la conduite violente et non chrétienne des uniates ukrainiens envers la majorité orthodoxe de leurs compatriotes et concitoyens, on ne peut rien dire d’autre que cette parole évangélique : « Seigneur, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! » Ils vont sur les traces du tristement célèbre Josaphat Kuncewicz [évêque uniate ayant vécu au XVIIème siècle, connu pour ses violences envers les orthodoxes, canonisé par l’Église catholique-romaine, ndt], et il me semble qu’ils occupent, par leur haine et leur violence, la seconde place après les criminels oustachis de la seconde guerre mondiale. J’espère sincèrement, dans la prière, que Rome – à savoir le pape ! – les raisonnera et les modérera plus ou moins. Car, d’après moi, peu de gens dans le monde chrétien actuel comprennent autant la nécessité de relations fraternelles et de témoignage commun des orthodoxes et des catholiques-romains, dans le but de préserver « le saint reste » chrétien en Europe et de faire progresser la mission chrétienne dans le monde, comme le pape François. Il m’est difficile de croire que cet homme au cœur généreux et qui voit les choses à long terme, puisse oublier le message de Vatican II, de même que le message de l’Évangile du Christ, à cause des fanatiques et ténébreux uniates, et contre les chrétiens orthodoxes dans lesquels il voit des frères, ce dont j’ai pu personnellement me convaincre.

4. Comment l’Église orthodoxe serbe considère-t-elle les déclarations du Patriarcat œcuménique selon lesquelles, « dans le cadre de ses prérogatives », il fera tout et examinera la possibilité que « l’Église de Skoplje » revienne dans l’ordre canonique, et qu’il faudrait rechercher « un moyen de sauver nos frères à Skoplje et en Ukraine » ? L’archiprêtre Vsevolod Tchapline, l’un des présidents de la « Mission russe » a estimé récemment, dans une interview à l’Agence russe « Spoutnik », que l’octroi de l’autocéphalie aux Églises schismatiques « Ukrainienne » et « Macédonienne » contre la volonté de leurs Églises-mères, Russe et Serbe, pourrait amener à un schisme dans le monde orthodoxe.

Bien que je n’aie pas lu l’original de cette déclaration de l’archiprêtre Tchapline et que j’en entende parler maintenant pour la première fois, il est difficile de ne pas être d’accord avec son évaluation. En parlant de l’époque du patriarche Athénagoras, nous avons dit que le patriarche de Constantinople est le premier selon l’honneur, c’est-à-dire le premier parmi les égaux, et non le premier sans égaux. Donc, et s’il existait une tendance, à Dieu ne plaise, de Sa Toute-Sainteté le patriarche Bartholomée à prendre une sorte de décision unilatérale et arbitraire dans le cas des schismes de Skoplje et d’Ukraine, elle serait l’expression d’une grande erreur, d’une grande faute spirituelle et serait nulle, du point de vue de la structure de l’Église orthodoxe et du droit canon. Je le dis de façon extrêmement hypothétique, car je crois profondément que l’on en n’arrivera pas là. Si c’était le cas, en raison de pressions politiques ou autres, elle rencontrerait un désaccord et une opposition décisifs non seulement dans le monde orthodoxe slave, mais aussi dans toute l’Orthodoxie. Connaissant la tradition séculaire du Patriarcat œcuménique et la personnalité charismatique du patriarche Bartholomée, je suis optimiste.

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À propos de l'auteur

Jivko Panev

Jivko Panev

Jivko Panev, maître de conférence en Droit canon et Histoire des Églises locales à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge à Paris, recteur de la paroisse Notre Dame Souveraine, à Chaville en banlieue parisienne.

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