Alain Durel, « Parce que tu es tiède… Entretien avec un moine du Mont-Athos. Préface du père Placide Deseille, Desclée de Brouwer, Paris, 2012, 177 p.
Dans ce nouveau livre, Alain Durel présente l’interview qu’il a faite, au cours de la Semaine sainte de l’année 2011, d’un moine du Mont-Athos. Celui-ci n’a pas souhaité être nommé. Cependant, après brouillé les pistes en le présentant sur la 4e de couverture comme « théologien et conférencier international », l’auteur multiplie les indices (depuis la photograhie de couverture jusqu’au premier bénéficiaire des remerciements de la dernière page), en sorte qu’il devient impossible de ne pas identifier l’archimandrite Tikhon, higoumène du monastère de Stavronikita. Celui-ci s’exprime successivement sur la chute originelle, l’Église, « l’orthodoxie et l’hétérodoxie », la divine liturgie, l’ascèse et les saints mystères (autrement dit les sacrements), l’importance de la foi et de l’amour dans le monde d’aujourd’hui, la sexualité et le mariage, la prière de Jésus, les saintes icônes, le combat intérieur et la vie en Christ. La brièveté des entretiens (réalisés en une période de l’année où la plus grande partie du temps est occupée par les services liturgiques et la préparation spirituelle de Pâques) ne permet ni d’aborder tous les sujets ni  d’approfondir ceux qui sont abordés. L’auteur étoffe d’ailleurs le texte de l’higoumène (qui occupe dans le livre une cinquantaine de pages) en y insérant ses propres commentaires, et les chapitres sont entrecoupés par le récit de ses impressions, par quelques descriptions du contexte (avec quelques belles réussites stylistiques), par quelques extraits de propos ou d’écrits de l’higoumène Basile d’Iviron, par quelques citations d’Olivier Clément, ou encore par un épisode tiré de la Vie du père Porphyre d’Athènes.

Ce livre n’apprendra rien à ceux qui connaissent déjà l’orthodoxie, mais pourra constituer une première approche pour ceux qui l’aborderaient à travers un intérêt pour le Mont-Athos. Une approche intéressante par la capacité de synthèse du P. Tikhon, par la qualité de son propos et par le recul et la liberté de parole que sa situation lui donne, qui lui permettent notamment de définir sans ambages ce qui sépare l’orthodoxie des confessions chrétiennes occidentales. Mais une approche aussi qui doit être relativisée, souligne le P. Placide Deseille dans sa courte préface : « Ne nous y trompons pas, le Mont-Athos n’est pas monolithique. Les moines qui le peuplent ne sont pas sous le joug d’une pensée unique. Leur vie spirituelle intense développe au contraire chez eux des personnalités vigoureuses, contrastées, finalement concertantes, certes, mais au sein d’une diversité qui peut surprendre quiconque prendrait une déclaration d’un higoumène athonite pour “la pensée du Mont-Athos”. […] Que le lecteur du présent livre ne prenne donc pas chaque parole d’un interlocuteur de l’auteur pour un “dogme athonite” ».
Quelques propos dans ce livre peuvent en effet surprendre. Par exemple lorsque le P. Tikhon affirme que le prêtre qui célèbre la liturgie « n’est que le serviteur et le représentant des fidèles réunis », il se situe plutôt (s'il a effectivement utilisé cette formulaiton restrictive) dans une perspective protestante que dans une perspective orthodoxe, selon laquelle le prêtre est aussi – et avant tout – un serviteur de Dieu et est également une icône christique comme l'ont souligné de nombreux Pères. Et lorsque le P. Basile d’Iviron « parle de Kafka, de Rilke ou du cinéaste japonais Kurosawa qu’il considère comme plus orthodoxes que les théologiens académiques parce qu’ils parlent à partir d’une expérience authentique de l’homme », on doit rappeler, indépendamment de ce que peut être la foi des théologiens académiques (sur lesquels il est certainement téméraire de porter un jugement aussi général), que Kafka était athée (déniant tout sens à l’existence), Rilke incroyant et Kurosawa boudhhiste… S’ils sont orthodoxes, de quelle orthodoxie s’agit-il ? Ces propos contestables (à supposer qu'ils aient été fidèlement rapportés, car l'auteur à une certaine tendance à attribuer ses propres intérêts aux moines qu'il rencontre et à mêler ses propres réflexions aux leurs)  sont certes secondaires par rapport à un ensemble de bonne tenue ; il font pourtant partie de ceux que l’auteur croit bon de mettre en valeur dans son avant-propos, lequel est plutôt décalé par rapport à l'esprit athonite dont la démesure ne nous paraît pas la caractéristique principale…
Jean-Claude Larchet

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