Alexandre Schmemann, Une lumière sur ma route. Lettres à une jeune femme en quête spirituelle, Ymca-press, 2026, 217 pages, 23 euros.
Le genre épistolaire est un genre littéraire illustré par de nombreux ouvrages marquants, des Lettres à Lucilius de Sénèque aux épîtres de Paul et des Apôtres ainsi que des Pères apostoliques à celles de Mme de Sévigné aux Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke sont quelques exemples parmi d’innombrables. Ce n’étaient pas au départ des écrits destinés à une publication urbi et orbi, mais à un destinataire ou à un nombre limité de personnes. Assurément, le livre récemment paru du père Alexandre Schmemann peut non seulement être rangé dans cette catégorie, ce qui assurément va de soi, mais de plus prendre une place de tout premier plan.
C’est dire d’emblée tout l’intérêt de cet ouvrage et le mérite tant de la destinatrice, Irène Rovere-Sova, et de l’éditeur, d’avoir permis cette publication. Notre gratitude leur est acquise ! Ce n’est que récemment, à la suite d’encouragements appuyés à l’issue d’une lecture de quelques extraits des lettres, que l’heureuse décision fut prise de les rendre publiques. Ces lettres couvrent la période 1950-1967. Au tout début, le père Alexandre est un jeune prêtre (ordonné en 1945) qui dessert la paroisse de Clamart et qui enseigne à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge. C’est en 1951 que le père Georges Florovksy l’invite à venir enseigner à l’Institut Saint-Vladimir aux États-Unis. C’est dans ce contexte que naissent ces lettres. Sa destinatrice, Irène Rovere-Sova, après tout un cheminement qu’elle relate dans l’avant-propos, fréquentait la paroisse de Clamart. Le père Alexandre la guidait. Il continua de le faire après son départ aux États-Unis.
Il ne s’agit pas tant d’un ouvrage de théologie, mais d’un recueil de considérations essentielles sur la vie chrétienne dans le monde et dans l’Église. Cela dit la théologie n’est jamais loin dans les explications de père Alexandre, on pourrait parler plutôt de « théologie concrète » ou de « théologie incarnée » ou encore de « théologie au quotidien ». Père Alexandre se montre adversaire de toute forme d’intellectualisme tout en possédant lui-même une vaste culture, notamment littéraire, en plus, bien sûr, de ses grandes connaissances théologiques. Il écrit ainsi (p.37, lettre du 2 octobre 1950) : « Le plan intellectuel à lui seul n’a jamais rien résolu. On n’apprend pas à nager dans une classe. Il faut vivre et découvrir chaque jour tous les examens que Dieu nous a préparés ». Il y est surtout question de la vie familiale et paroissiale. Comment traverser les épreuves et diverses difficultés ? Comment mettre le Christ au centre de toute vie ? Comment aller à l’essentiel d’une existence chrétienne ? Comment nourrir son existence avec une spiritualité vivante et non pas avec une pratique qui en reste aux apparences. Sur ce dernier sujet, le père Alexandre a des mots sans équivoque sur ce qu’il nomme « l’orthodoxisme » et dresse régulièrement un constat sévère sur la réalité des pratiques tout en appelant à œuvrer sans relâche dans les lieux où l’on se trouve avec lucidité, mais aussi sans renonciation, avec détermination et persévérance. Il s’en dégage un chemin crucifère entre les pesanteurs et difficultés d’un côté et la joie pascale qui se renouvelle dans la vie en Christ de l’autre. Le père Alexandre rapporte combien il est écrasé par son travail multiforme, professeur, prédicateur, pasteur, auteur et bien d’autres tâches. Il donne parfois, en guise d’exemple, le programme de quelques-unes de ses journées qui du matin au soir sont remplies de nombreuses obligations quand il n’est pas en déplacement en sillonnant les États-Unis. Pourtant, malgré ces contraintes, les fatigues occasionnées, la frustration de manquer de temps pour écrire tout ce qui lui tient à cœur et pour répondre à ses nombreux correspondants, le mot joie revient souvent, c’est même un des mots-clefs avec la vie et l’amour, tous centrés sur le Christ.
Une des choses qui peuvent étonner à la lecture des lettres est que la relation et ses bienfaits vont dans les deux sens. Le père spirituel guide, enseigne, éclaire, conseille, mais aussi, et c’est cela qui peut surprendre, reçoit énormément. Père Alexandre l’exprime dans quasiment toutes ses lettres lorsqu’il fait part des missives que lui adresse sa correspondante, quelques exemples : « cette lettre m’a énormément aidé » (27 juillet 1950) ; « j’ai éprouvé une joie profonde en lisant votre lettre » (21 août 1951) ; « elles [les lettres] sont toujours pour moi une source de joie, d’inspiration, de gratitude envers Dieu » (18 mai 1955) ; « je veux vous dire combien votre lettre m’a ému et quelle leçon d’espoir elle m’a donnée » (16 février 1962), etc.
À plusieurs reprises, père Alexandre mentionne le courrier volumineux, de personnes qui lui sont chères, qui s’amoncelle sur son bureau et dont il ajourne à son grand regret les réponses. Il signale ainsi à Irène Rovere-Sova au début d’une lettre dont il entame la rédaction : « La correspondance devient de plus en plus un problème insoluble : celle que j’écris en ce moment est la dix-huitième lettre aujourd’hui ! » (18 mai 1955). On ne peut manquer de se dire en lisant cela que de nombreux trésors épistolaires de père Alexandre doivent se trouver dans de nombreuses archives familiales et qu’il serait très profitable de les faire connaître.
Un ouvrage précieux qui s’adresse à tous et qui offre un beau témoignage de la foi et du chemin en Christ dans ses aspects quotidiens dans et en dehors de la paroisse et de l’Église. J’ajoute que l’édition est soignée avec de nombreuses notes bien utiles sur les références ou les personnes évoquées dans les lettres. C’est une réussite à faire connaître !
Christophe Levalois
