Vient de paraître: « En marche vers l’unité » d’Élisabeth Behr-Sigel, aux éditions du Cerf

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Les éditions du Cerf viennent de publier En marche vers l’unité, un ouvrage d’Élisabeth Behr-Sigel préfacé par Olga Lossky (352 pages, collection Orthodoxie, 24 euros).

À l’occasion du douzième anniversaire du décès de l’illustre théologienne orthodoxe Élisabeth Behr-Sigel (1907-2005), la « grand-mère de l’orthodoxie française » comme certains l’appelaient avec affection, c’est une heureuse initiative de sa biographe Olga Lossky que d’avoir rassemblé en cinq chapitres bien agencés de nombreux textes jusque là inédits ou parus dans diverses revues, qui se révèlent d’une étonnante fraîcheur et actualité. Issue du protestantisme luthérien, ayant, à travers des rencontres décisives faites dans l’émigration russe en France, embrassé l’orthodoxie comme voie chrétienne d’accomplissement, l’A., qui joua un rôle de premier plan dans la relance de la revue Contacts en 1959, a eu la chance de connaître des théologiens importants du xxe siècle (Serge Boulgakov, Vladimir Lossky, Paul Evdokimov) et de dialoguer avec eux ; elle a beaucoup lu et su opérer avec bonheur des synthèses pédagogiques sur un sujet alors mal connu : la spiritualité de l’Orient chrétien. En perspective orthodoxe, la Tradition ecclésiale est manifestation et accueil de la Révélation à travers l’Histoire, l’Écriture étant sa plus haute expression, actualisée et explicitée par les conciles et les écrits des Pères de l’Eglise. On comprend donc qu’après un premier chapitre consacré à « La Bible source commune » – où l’on trouve trois prédications bibliques remarquables de l’A., datant de 1932, temps où elle exerçait un ministère de pasteure suppléante (quoique étant devenue orthodoxe dès 1929) –, le livre se poursuit par un chapitre intitulé « Au socle de la Tradition ecclésiale ». L’A. appelle à « pénétrer dans le langage des Pères » et souligne que les Pères de l’Église sont des exemples vivants qui nous appellent non à systématiser leur pensée dans une répétition close, mais à « retrouver leur inspiration créative pour évangéliser l’homme moderne » (p. 65). Sinon la pensée orthodoxe risque d’évoluer « en vase clos », alors qu’il convient à chaque baptisé, selon ses charismes propres, d’approfondir et de faire rayonner les mystères révélés en Christ. La suite de ce chapitre offre une introduction utile à l’œuvre des trois théologiens russes précités que l’A. a bien connus. Pour le p. Serge Boulgakov, la présentation de son passage du marxisme à la foi chrétienne s’avère intéressante comme illustration d’un parcours chrétien post-moderne, mais l’analyse de sa « sophiologie » est à peine esquissée et l’A. n’en montre pas assez les écueils et ambiguïtés, notamment les contradictions flagrantes avec la doctrine reçue du consensus des conciles et des Pères. En revanche la synthèse sur la pensée personnaliste de V. Lossky et surtout sur celle de P. Evdokimov est remarquable. Ce dernier, en disciple d’Alexandre Boukharev, a tenté d’offrir au chrétien d’aujourd’hui, dans le désert des technopoles sécularisées, une spiritualité du laïcat, modèle intériorisé de la méthode ascético-mystique des grands moines orientaux ; il a développé une approche originale de la complémentarité du masculin et du féminin dans l’être humain, créé à l’image du Dieu trinitaire, et surtout appelé à une « créativité eschatologique », sachant déchiffrer en toute créativité humaine authentique un « sens religieux implicite » (p. 116). « Le chrétien doit faire entrer la culture en fusion » : programme hautement exigeant qui implique une attitude non de repli craintif mais d’accueil et de discernement dans l’Esprit à l’égard des réalisations d’un monde sécularisé où se trouvent immergés les chrétiens.

Par la lecture de ce livre, on pressent que P. Evdokimov est le théologien dont l’influence aura été la plus marquante pour Élisabeth Behr-Sigel, notamment dans son approche des trois thèmes principaux de son œuvre, qui font l’objet des autres chapitres : « Perspectives œcuméniques » (chap. 3), « Les laïcs » (chap. 4) et « Vivre en chrétien dans le monde contemporain » (chap. 5). De par son parcours de vie, l’A. a tôt fait de poser la double question de l’unité des chrétiens et du rapport des chrétiens à la modernité. Ces deux quêtes qui polarisent sa réflexion vont d’ailleurs de pair, car la manière dont le chrétien orthodoxe considère le chrétien d’une autre tradition implique généralement aussi une disposition homologue à l’égard du monde et de l’histoire où il se trouve engagé. Dans le chapitre 3, l’A. rappelle la participation de l’Église orthodoxe à la quête de l’unité des chrétiens, montre concrètement ce que peut être un engagement œcuménique dans un mouvement comme l’Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture et évoque de manière très équilibrée la difficile question de l’« intercommunion ». Comme le montre bien le chapitre 4, l’A. n’a eu de cesse de réfléchir également au mystère de l’Église. Rappelant le sens du sacerdoce royal et prophétique des membres du peuple de Dieu, elle note que « la conciliarité orthodoxe est sans cesse à réinventer, à repenser, à réincarner dans la réalité empirique de la vie de nos communautés » (p. 187). Elle présente l’étonnante spiritualité du laïcat esquissée de façon géniale chez Boukharev, puis les grands principes de l’ecclésiologie orthodoxe et leur application à une théologie du laïcat. Nul doute que ce chapitre d’une grande actualité offre les pages les plus originales du livre. On peut regretter simplement qu’il s’achève de façon assez abrupte par l’affirmation que « rien ne s’oppose à l’accès des femmes à la présidence de l’Eucharistie » (p. 234), comme si cette question fort délicate et complexe était seulement tributaire d’une certaine vision ecclésiologique. Le dernier chapitre regroupe 8 études diverses et originales portant sur le rapport de l’Église au monde et sur l’engagement concret des chrétiens en perspective orthodoxe. On notera en particulier une synthèse éclairante sur « christianisme et droits de l’homme », une étude sur le sens christologique de la prière d’intercession, et un dernier texte à la fois critique et prescriptif : « Liturgie, Esprit Saint et engagement dans le monde ».

Ce recueil de textes nourrissants et toujours accessibles – par le souci pédagogique omniprésent qui s’y exprime – illustre à merveille le charisme singulier d’une Elisabeth Behr-Sigel bâtisseuse de ponts, à la croisée de l’Orient et de l’Occident chrétien, mais aussi de l’Eglise ancienne et de la post-modernité ; il s’adresse à tous les chrétiens soucieux de se ressourcer et d’incarner tant soit peu leur foi dans le monde d’aujourd’hui.

Michel Stavrou

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Jivko Panev, maître de conférence en Droit canon et Histoire des Églises locales à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge à Paris, recteur de la paroisse Notre Dame Souveraine, à Chaville en banlieue parisienne.