23/08/2017
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Interview du patriarche de Serbie au quotidien croate « Jutarnji Vijesti » au sujet de l’Église et de la minorité orthodoxes serbes en Croatie et de la canonisation du cardinal Stepinac

Interview du patriarche de Serbie au quotidien croate « Jutarnji Vijesti » au sujet de l’Église et de la minorité orthodoxes serbes en Croatie et de la canonisation du cardinal Stepinac

Dans son numéro du 7 janvier 2017, le quotidien de Zagreb « Jutarnji Vijesti » a publié une interview du patriarche de Serbie Irénée, dans lequel celui-ci aborde la question de la situation de l’Église orthodoxe et de la minorité serbes en Croatie, ainsi que la question de la canonisation du cardinal Stepinac. Nous publions ci-dessous cette interview in extenso :

– Je vous souhaite d’abord une bonne fête de Noël et une bonne année 2017, mais je voudrais revenir sur votre message de Pâques 2016 et faire l’éloge de votre lettre qui a été lue alors dans les églises orthodoxes. Je mettrais surtout en relief la partie de la lettre où vous dites que « si nous ne nous pardonnons pas mutuellement, nous ne serons pas pardonnés, et si nous condamnons, nous sommes déjà condamnés », ce que nous enseigne le Seigneur Jésus. Comment voyez-vous le processus de réconciliation sur l’espace de l’ex-Yougoslavie ?

– Je vous remercie pour les vœux. Vous voyez, le pardon est un impératif de notre vie chrétienne. Mais pour que celui-ci soit possible, il est nécessaire que nous cultivions l’amour dans nos cœurs, comme le testament le plus précieux que nous a légué le Christ. Il faut que nous l’entretenions et que nous le partagions avec le prochain, mais aussi avec ceux qui ne reconnaissent pas en nous des amis. Pour ce qui concerne le pardon et la réconciliation sur le territoire de l’ex-Yougoslavie, je pense que chacun devrait se demander combien il contribue à cela. J’ai insisté, à chaque fois que j’en avais l’occasion, pour envoyer des messages d’amour chrétien. Par exemple, l’avant-dernier été, à l’occasion de la commémoration du grand jubilé de l’Église orthodoxe serbe, à savoir le 400ème anniversaire de la fondation du séminaire théologique le plus ancien situé dans le monastère de Krk [en Croatie, ndt], j’ai rencontré les évêques catholiques-romains de Dalmatie, S.E. Mgr Puljić, Mgr Barišić, et d’autres encore. Je me suis alors efforcé, en raison de l’existence, pour les deux peuples d’un passé le plus souvent tragique, notamment à l’époque récente, d’adresser des paroles d’amour fraternel, de vie commune, de respect mutuel et d’adoption des valeurs chrétiennes communes. Intentionnellement, je n’avais aucun discours préparé. Je voulais parler du cœur, de l’âme, afin que les interlocuteurs et les fidèles des deux Églises le reconnaissent. J’ignore si j’y suis parvenu.

– Le chef de la Communauté islamique en Bosnie et en Herzégovine, le reis-ul-ulema Husein ef. Kavazović, a accusé cet été l’Église orthodoxe serbe « d’encourager par son activité le nationalisme et de faire l’apologie des crimes de guerre prouvés, ce qui rend difficile la possibilité de vie commune et l’établissement de relations stables en Bosnie-Herzégovine ». Il a dit que votre Église encourage le nationalisme serbe et l’exclusivisme et contribue à la glorification des crimes et criminels, ce qui pèse encore sur la voie de la réconciliation, de la compréhension et l’assurance d’une meilleure vie pour tous les citoyens de Bosnie-Herzégovine. Ces accusations sont graves. Êtes-vous disposé à commenter cela ? Avez-vous parlé entre-temps avec le reis Kavazović et avez-vous aplani ce litige?

– Je ne connais pas personnellement M. Kavazović. Il n’a aucun contact officiel avec le Saint-Synode de l’Église orthodoxe serbe, mais je suppose qu’il a, ne serait-ce que de temps à autre, certaines rencontres officielles avec notre épiscopat de la région, probablement dans le cadre du Conseil inter-religieux de Bosnie-Herzégovine. J’ai été surpris par la véhémence et la démesure de ses positions, particulièrement de ses objections à l’existence de la République serbe de Bosnie. De toute évidence, je considérais erronément que l’époque de Mustafa Cerić [еx-chef de la Communauté islamique de Bosnie, ennemi acharné de la République serbe de Bosnie, ndt] appartenait au passé. Aussi, je n’ai pas souhaité réagir à ses déclarations extrêmement intolérantes et injustes, et ce ni personnellement, ni dans le cadre du Saint-Synode, ni au niveau de notre Service de presse. Et ici, pour répondre à votre question, je ne donnerai que le commentaire le plus succinct possible. Les paroles qui accusent, qui pointent du doigt le voisin, n’apportent aucun bien. Il faut s’en garder. Que Dieu fasse que les paroles des dirigeants religieux ne soient pas le prétexte à de nouvelles violences et de nouveaux malheurs ! Nous voyons jusqu’où conduit l’utilisation abusive de l’Islam. Des innocents souffrent, non seulement en Syrie et en Iraq, mais aussi en Europe. Les « chrétiens » hypocrites qui posent un signe d’égalité entre le terrorisme et l’Islam en tant que religion ne sont pas meilleurs. Nous croyons en Dieu, nous sommes voisins, nos croyants sont voisins, quelque part juste à notre porte. Nous ne regardons pas les relations avec les musulmans en Bosnie et Herzégovine à travers Monsieur Kavazović. Ce pays est étendu : il y a des gens différents parmi les muftis, les imams, les hodjas… Nul ne pouvait imaginer des accusations insensées. Nous avons vécu ensemble durant des siècles. Et c’est ainsi que nous devons continuer.

– Comme vous le savez, vous n’avez pas subi des interpellations que de la part du chef de la Communauté islamique. Le président de la Conférence épiscopale de Bosnie et d’Hezégovine, le cardinal Vinko Puljić, archevêque et métropolite de Vrhbosna [Sarajevo, ndt] vous a envoyé au nom de tous les membres de ladite Conférence, le 8 février 2016, une lettre dans laquelle il réagit à votre déclaration au cours de la commémoration de « la journée de la République serbe (de Bosnie) », à Banja Luka le 9 janvier 2016. Qu’aviez-vous en vue lorsque vous avez dit que la République serbe de Bosnie est « fondée sur la vérité de Dieu, la justice de Dieu » ?

– J’ai été surpris, pour ne pas dire ébahi, par la réaction de Mgr le cardinal Puljić, archevêque catholique-romain de Sarajevo, et ce bien plus que par la réaction du reis Kavazović. Pour les mêmes raisons de principe que dans le cas de M. Kavazović, j’ai considéré aussi que la déclaration de Puljić ne méritait pas de réponse ou de commentaire de l’Église orthodoxe serbe, particulièrement parce qu’il sait fort bien ce que nous avons réussi à surmonter ensemble, précédemment, grâce à la confiance mutuelle. Néanmoins, je vous répondrai avec le moins de mots possibles, car il faut soigner les blessures, non les approfondir. La République serbe de Bosnie a été créée pour assurer la survie du peuple serbe et de l’Orthodoxie sur le territoire qui se trouve sur la droite du fleuve Drina, pour que ce soit un facteur de paix comme cela est prévu par l’accord de Dayton. Sans République serbe de Bosnie, j’en suis convaincu, il n’y aurait plus de Serbes dans cette région. Nous, Serbes, ne sommes pas de nouveaux arrivants en Bosnie et en Herzégovine, comme ne le sont pas non plus les Croates, et bien sûr, les Bosniaques actuels de confession musulmane. Mais vous voyez ce qu’il advient des chrétiens dans le berceau du christianisme au Moyen-Orient ! Ce qui se produit là-bas aujourd’hui, les photos avec les têtes décapitées de chrétiens, s’est produit d’abord ici, dans notre maison, en Bosnie et Herzégovine. Ce sont les mêmes gens, plutôt les mêmes êtres inhumains, qui le font là-bas, et qui l’ont fait d’abord ici, en Europe. Combien de nos saintes églises et monastères en République serbe de Bosnie ont été détruits, profanés, endommagés ? Combien de saints martyrs connus et inconnus, de gens qui ont souffert parce qu’ils étaient chrétiens, qu’ils étaient orthodoxes, parce qu’ils se signaient avec trois doigts ? C’est de cette façon que je considère que la création, l’existence et la prospérité de la République serbe de Bosnie est une affaire de justice. Et pour nous chrétiens, est juste ce qui est fondé sur la vérité, et la seule vérité est Celui qui a dit de Lui-même : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ». Au demeurant, la République serbe de Bosnie est la garante de la survie des Croates en Bosnie et Herzégovine. Je prie Dieu que les autorités politiques de la République serbe travaillent et agissent chrétiennement, tant à l’égard de leurs concitoyens qu’envers les habitants qui ne sont pas de confession orthodoxe ou de nationalité serbe.

– Le cardinal Puljić a réagi particulièrement à votre déclaration selon laquelle la «République serbe de Bosnie repose sur le sang des saints martyrs, sur les os des saints martyrs, et tout ce qui est établi sur la justice, la vérité, sur le sang versé pour la justice, la vérité, le sang pour la vérité et le nom de Dieu ; cela est éternel et non éphémère », et il vous recommande : « L’entité politique de la République serbe en Bosnie et en Herzégovine est une création humaine et non divine… Seul Dieu est éternel et non éphémère ! » J’apprécierais que vous me disiez d’une façon ou une autre, même de manière privée, ce que vous répondez à cette lettre du cardinal et comment vous commentez ses paroles critiques.

– Comme vous l’avez probablement remarqué, je n’ai pas l’habitude de répondre publiquement à des paroles agressives. Je pense que cela ne peut rien apporter de bien à qui que ce soit. C’est pourquoi certains amis me critiquent en privé. Mais je considère que Dieu voit tout et juge de tout. C’est plus que suffisant. D’un discours destiné aux fidèles ainsi qu’aux dirigeants du peuple et qui les exhorte à être dignes de leurs ancêtres, des saints martyrs qui ont donné la vie pour la foi et la patrie, et aussi à être chrétiens, on en fait toute une histoire. On m’a dit qu’il existait chez les Croates l’expression « la terre de Croatie est sainte pour nous », comme un film intitulé « Sainte Croatie ». Selon moi, il s’agit d’une sorte de pédagogie. Pour Jérusalem et la Palestine, on parle de « Ville sainte » et de « Terre Sainte ». Il ne s’agit pas là des pierres et des briques. Il en est de même avec la République serbe de Bosnie. C’est une question de foi : croit-on réellement en la sainteté des gens qui ont péri innocemment ? Croit-on réellement que ce qui est bâti sur leur sacrifice volontaire, sur leurs saintes reliques, est éternel ? Il est juste que les États viennent et passent. La Serbie, au temps de l’asservissement sous les Ottomans n’existait plus, mais néanmoins elle est ici aujourd’hui, au milieu des Balkans. L’ancien Israël est rétabli après la seconde guerre mondiale, après plus de deux millénaires d’inexistence. La Croatie est une très jeune démocratie. La durée n’est pas seulement dans le temps. Par l’amour des générations, par la prière pour les ancêtres, par l’art, elle dure jusque dans l’éternité. Nul ne doit être gêné par la République serbe de Bosnie. Nul ne doit être gêné par le fait que les peuples en République serbe et en Bosnie Herzégovine vivent aujourd’hui en paix. Or, il semble que cela gêne certains. Il ne faut pas que nous soyons des gens qui peuvent facilement être télécommandés par quelqu’un qui se trouve au loin.

– Maintenant, alors que j’ai l’occasion de vous demander quelques clarifications, permettez que je vous questionne sur ce que vous souhaitiez dire exactement lors de votre visite au monastère de Krk, lorsque vous avez déclaré, je cite, que « nos voisins nous ont fait du mal, et nous-mêmes à eux, mais nous (Serbes) dans une bien moindre mesure ».

– Regardons la vérité en face ! Sans mentionner à nouveau les victimes dans cette malheureuse guerre qui, comme j’en suis profondément convaincu, n’a apporté rien de bon, à aucune des parties. C’est en tout cas mon point de vue. Les souffrances n’ont pas cessé non plus en temps de paix. Combien de nos églises ont été profanées ces dernières années ? J’ai lu il y a quelques jours ce rapport : l’église de Saint-Procope à Rajevo Selo [village situé près de Vukovar, en Croatie, ndt], a été couverte d’inscriptions qu’il est honteux de répéter, il y a entre autres les mots : «Nous vous exterminerons, bétail serbe ! », signé « Les oustachis ». Dernièrement, ce fut l’attaque physique, et non la première, sur Dušan Dedoević à Smrtići près d’Okučani [en Slavonie, Croatie, ndt]. Auparavant, on lui a cassé sa voiture, on l’a menacé de mort de diverses façons. L’an dernier, 180 attaques ont eu lieu contre des Serbes en Croatie, lesquelles ont été rapportées au Conseil populaire serbe à Zagreb, et le Saint-Synode à Belgrade a des témoignages à leur sujet. Comme vous le savez, devant le siège du Conseil populaire serbe à Zagreb, des slogans oustachis ont été scandés.

– Certaines de nos sources nous disent que ces malheureux, vos fidèles et compatriotes ne déclarent que chaque troisième ou quatrième cas semblable…

– Est-ce qu’une telle situation en Croatie a ému quelque notable ? À Jasenovac [le camp de la mort oustachi où furent martyrisés les Serbes et les Juifs, ndt], ont été portées des inscriptions de saluts oustachis. C’est à tout cela que j’ai pensé. Car le mal continue. Je ne peux imaginer que dans une quelconque ville serbe, devant une institution de la minorité croate, se rassemblent des foules hurlantes, que l’on prononce des menaces de mort, que l’on profère des insultes ! Est-ce là la démocratie ? Est-ce là la démocratie lorsque l’on dit à la Télévision d’État croate que le cas de l’assassinat d’un enfant serbe – au sujet duquel personne, bien sûr, n’a été condamné, alors que les tueurs sont connus de tous – est une « exagération » médiatique ?

– La TV d’État croate a néanmoins déclaré qu’il s’agissait de quelque chose d’inacceptable dans l’émission « TV Kalendar ».

– Je le sais. Je ne conteste pas ces paroles, et je justifie encore moins les maux dont sont coupables certains Serbes. Dans la même mesure, je prie Dieu pour toutes les victimes et ceux qui ont souffert, que ce soit des Serbes, des Croates, des Musulmans ou autres. Je souhaite absolument la paix, je prie pour la paix. Malheureusement, je n’ai pas remarqué durant les vingt dernières années depuis que la guerre, Dieu merci, est terminée, que qui que ce soit parmi les dirigeants religieux de Croatie ait condamné une attaque contre une église serbe, contre un quelconque orthodoxe, qu’il ait dit : on ne doit pas menacer l’autre parce qu’il est un chrétien qui se signe avec les trois doigts, ou bien que l’assassin d’un enfant orthodoxe ne doit pas rester impuni, ou encore qu’on ne doit détruire ou profaner une église chrétienne. Regardez les photos de l’église à Rajevo Selo, et dites-moi : est-ce la réalité ? Ne sommes-nous pas les premiers à souhaiter que chaque icône, chaque livre liturgique, chaque manuscrit, restent où ils se sont trouvés durant des siècles et ce au temps où ni la Croatie, ni la Serbie, n’existaient comme États indépendants ? C’est pourquoi des mesures préalables sont nécessaires : d’abord la sécurité de ces objets sacrés, et ensuite assurer les conditions techniques de leur conservation et leur préservation. Faut-il encore pour une énième fois rappeler la destruction des biens sacrés et culturels serbes sur le territoire s’étendant de Srem jusqu’à la Dalmatie [à l’époque de « l’État Indépendant de Croatie en 1941 », ndt], et de Pakrac à Baranja [du temps de « l’État Indépendant de Croatie » et durant les années 1990] ? Je rappelle que l’Église orthodoxe serbe a manifesté publiquement sa reconnaissance à tous les Croates honorables – et Dieu soit loué, ils étaient assez nombreux – et a accordé ses distinctions les plus élevées à certains d’entre eux qui vivent encore. Je le répète encore une fois et mille fois : nous suivons le Sauveur, nous prions pour la paix, nous œuvrons en actes pour la paix ! Nous sommes frères et seulement frères. Si certains pensent que les Serbes et les Croates ne sont pas des frères slaves, et il y en a, qu’ils se rappellent que nous sommes frères en Christ, selon l’enseignement qu’Il nous a laissé, et que nous devons suivre.

– Pensez-vous qu’il est nécessaire de peser qui a fait le plus de mal ? Et lorsqu’on en parle, considérez-vous que le départ massif des Serbes de Croatie en 1995 puisse être examiné hors du contexte des horreurs de la guerre à partir de 1991 et par la suite ?

– Je suis d’accord avec vous. Rien ne peut être considéré hors du contexte historique, par exemple hors de la tentative de réalisation du plan pour « résoudre » la question serbe et juive en Croatie, qui a été formulée par le ministre de Pavelić, Mile Budak, à savoir « les trois tiers » : tuer [un tiers des Serbes], convertir au catholicisme [un autre tiers], et expulser [un dernier tiers]. Or, la proportion calculée par Budak n’a pas été réalisée comme prévu. La majorité des Serbes ne voulait pas changer de foi, raison pour laquelle ils ont fini à Jasenovac, Jadovna, ou dans les différents Golubnjača [les ravins et grottes dans lesquels ont été précipités les Serbes, ndt]… Et nous considérons aussi « l’action militaire et policière » dite « Tempête » [expulsion des Serbes de Croatie en 1995, ndt] dans le contexte historique, de même que ses conséquences. Ce n’est pas le plan et le programme de Budak, mais ce n’est en aucun cas le départ volontaire des Serbes de Croatie, soi-disant à l’instigation de Belgrade.

– Le nonce apostolique en Croatie dit que la sainteté du cardinal Stepinac est indiscutable. Il a attiré l’attention des catholiques croates sur le fait qu’ils « doivent avoir encore un peu de patience », qu’il faut attendre d’être en mesure d’interpréter « aux frères orthodoxes » le travail qui est fait dans le processus de canonisation, « afin que de cette façon le grand cardinal Aloïs Stepinac puisse être un saint non seulement pour la Croatie, mais un grand saint pour l’Église universelle». Acceptez-vous ce discours du diplomate du pape à Zagreb, mais aussi des évêques croates qui parlent de même, « vous orthodoxes ne comprenez pas la grandeur d’Aloïs Stepinac? »

– Les frères évêques [orthodoxes serbes, ndt] qui sont membres de la Commission [mixte catholique-orthodoxe au sujet de Stepinac, ndt] m’ont dit que l’on s’était mis d’accord que, tant que la commission fonctionne, le public ne serait pas informé en détail. Il faut s’en tenir à cela. Je l’attends des membres croates. Le nonce est un diplomate. La diplomatie a ses lois et usages. Je le comprends en tant que diplomate, mais je ne le comprends pas dans le contexte de l’accord sur l’information du public. Toutefois, la décision de la création de la commission, son format et mode de fonctionnement, a été prise par le pape. Nous l’avons acceptée avec plaisir. Les fables de certains évêques croates selon lesquelles la canonisation de Stepinac se déroule normalement, malgré le travail de la commission, qu’ils qualifient de mineure et d’académique et non ecclésiale et inter-ecclésiale, tout simplement ne sont pas sérieuses, pour dire le moins. Il est clair pour moi que pour nos frères [croates, ndt], ni moi, ni mon Église ne sommes une autorité, mais je considère que le pape François devrait être une autorité pour eux, et une autorité finale. N’est-il pas étonnant que les évêques orthodoxes serbes font plus de cas de l’autorité de l’évêque de Rome que certains évêques catholiques croates ?

– Dans l’Église orthodoxe serbe, si je l’ai bien compris, on est certain que par le travail de la Commission « on arrivera en même temps à de nouvelles conclusions au sujet du contexte historique dans lequel a agi le cardinal Stepinac, de même que ce qui concerne l’ensemble des relations des deux Églises et des peuples serbe et croate pendant la seconde guerre mondiale ». Quels sont les points de départ de vos représentants dans leur démarche ? Quel peut être le point de départ commun pour ces discussions, c’est-à-dire de ce dialogue ?

– La vérité ne peut être un thème de discussions. La vérité n’a pas deux visages. Le seul point de départ peut être la vérité, c’est-à-dire la disposition à accepter les faits. C’est seulement dans cet esprit que le travail de la Commission peut être fructueux et utile. Si nous acceptons la vérité, il n’y a pas de vainqueurs et de vaincus. Nous sommes tous vainqueurs.

– La canonisation de Stepinac, selon vous « aurait des conséquences sur les relations entre orthodoxes et catholiques, comme celles des Serbes et des Croates, des peuples voisins chrétiens et mélangés géographiquement, ce qui indubitablement ferait revenir à un passé profond et tragique, indigne de notre vocation chrétienne ». Que signifierait pour vous, comme on le répète en Croatie et aussi dans les interventions du nonce apostolique, la canonisation quasiment certaine qui est seulement ajournée ?

– Il n’est pas utile, selon se qui se passerait le cas échéant, de spéculer sur des choses aussi sérieuses. À la fin des travaux de la commission, la décision finale sera prise par le pape François. Quelle qu’elle soit, elle sera obligatoire pour les catholiques, tandis que les orthodoxes en seront satisfaits ou mécontents.

– Comment estimez-vous la qualité des relations entre la Serbie et la Croatie?

– Je pense que nos deux États, malgré les épreuves et les pesanteurs, historiques et contemporaines, aspirent à la paix. Nous devons tous les aider. Une grande responsabilité repose sur les évêques des deux Églises. Peut-être, certains ne le comprennent pas dans une mesure suffisante. Lorsque, il y a deux ans, j’ai intronisé le métropolite Porphyre, je lui ai rappelé qu’il était appelé à surpasser par l’amour du Christ tous les problèmes qui existent entre les hommes et les peuples, et que, en tant qu’homme de dialogue, il devait faire tout ce qui était en son pouvoir pour cheminer sur la voie de la paix et de la réconciliation ; qu’il travaille pour la paix ardemment, de façon évangélique, qu’il prêche l’amour du Christ. Il l’a accepté et c’est vraiment ce qu’il fait. J’ai recommandé la même chose à l’évêque Jean (de Slavonie, ndt). Je le dis, la responsabilité des politiciens est grande, mais il leur faut notre aide, l’aide des évêques catholiques-romains et des évêques orthodoxes, dont la parole de paix reste profondément dans les cœurs des fidèles.

– Que peuvent encore faire les primats des Églises en Serbie et en Croatie pour arriver à une amélioration des relations au sujet desquelles l’ex-président croate Ivo Josipović a précisément déclaré qu’elles étaient tombées au niveau le plus bas depuis l’an 2000 ?

– Je me réjouis de l’initiative du premier ministre Vučić concernant la résolution des problèmes et des progrès accomplis dans les lieux où vit la minorité croate en Serbie. Je me réjouis du fait que les élèves de nationalité croate disposeront dans leur langue maternelle des manuels qui leur faisaient défaut jusqu’à présent. Je salue une telle action et je me réjouis de tout progrès en faveur de nos concitoyens croates en Serbie. Tous leurs problèmes, dans les limites des possibilités qui sont offertes, doivent être résolus par l’État. Un seul Dieu nous a créés tous, Il est notre Père à tous. En Serbie, il n’y a pas de citoyens de première et de seconde classe. J’espère qu’il en sera bientôt de même en Croatie : que seront réglés les problèmes des réfugiés et des personnes déplacées, qu’il n’y aura plus de destruction des plaques en caractères cyrilliques, que cesseront les menaces, harcèlements contre les gens et les profanations des églises orthodoxes par des inscriptions de la lettre honteuse « U » [= Oustachis, ndt] sur les murs des églises. Nous attendons que nos frères en Christ, les évêques catholique-romains croates s’engagent en élevant leur voix à ce sujet. Alors, ce sera plus facile pour tous et les relations seront meilleures.

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Jovan Nikoloski