20/08/2017
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“Le concile de Crète : en espérant que nous apprenions” par Assaad Elias Kattan

“Le concile de Crète : en espérant que nous apprenions” par Assaad Elias Kattan

Nous vous invitons à lire la traduction français d’un article, écrit par Assaad Elias Kattan (Centre d’études religieuses, Université de Münster) paru dans le dernier numéro de la revue Al-Nour, (Beyrouth, vol. 5, 2016).

Les questions restées en suspens après la réunion du concile de Crète sont peut-être plus nombreuses que celles qui furent soulevées avant sa tenue. Comment les orthodoxes agiront ils, par exemple, pour remédier à leur cassure interne ? La perspective que les Pères du concile ont manifestée, à savoir la tenue d’un « grand » concile orthodoxe tous les sept ou dix ans, deviendra-t-elle réalité ou bien restera-t-elle uniquement un vœu pieux ? Mais ce qui est plus important que toutes ces questions, ce sont les leçons que l’on peut tirer de l’expérience de Crète. En réalité, si les orthodoxes ne se hâtent pas de s’engager dans ce processus, la division qui les affecte aujourd’hui non seulement ne régressera pas, mais il est vraisemblable qu’elle va s’implanter et se transformer en émiettement.

La première leçon du concile de Crète c’est que la synodalité orthodoxe, dont si souvent nous nous prévalons, nécessite une opération chirurgicale ; en effet, elle a besoin de structures unitaires dont nous avons échoué à poser les fondations. Le problème des orthodoxes c’est qu’ils parlent énormément de la synodalité orthodoxe et de la pluralité qu’elle reflète. Mais à ces paroles ne correspond aucune structure ecclésiale claire qui fonde et ancre l’unité. Cette constatation n’est pas nouvelle. Des penseurs orthodoxes ont perçu ce problème et l’ont signalé alors que la préparation du grand concile orthodoxe n’en était encore qu’à ses débuts. Mais l’expérience de la tenue du concile de Crète, précédée par l’abstention de quelques Eglises orthodoxes et la décision des autres Eglises de se rendre sur l’île grecque « sans les frères », tout cela indique que la synodalité orthodoxe, dans son état actuel est dysfonctionnelle, car il lui manque les structures ecclésiales indispensables pour préserver l’unité lorsque des problèmes surgissent. Quel sens a donc la synodalité si elle ne dispose pas de mécanismes structurels permettant aux orthodoxes de dépasser leurs différends ? Et ils sont légion ! Dès lors, le concile de Crète aurait dû avoir été précédé d’un dialogue orthodoxe franc sur ces mécanismes. Il est en outre possible que si ce dialogue avait eu lieu, il aurait évité aux Eglises d’être entraînées dans la discussion, qui dure depuis des décennies, relativement aux prérogatives du patriarche de Constantinople et du degré de notre capacité à les puiser dans les anciens canons. L’embourbement des orthodoxes dans leurs discussions « byzantines » quant à savoir si la primauté revient à l’Eglise de Constantinople, ou s’il convient de la transférer au patriarcat de Moscou en sa qualité d’Eglise orthodoxe la plus grande et la plus importante, aujourd’hui, quant au nombre des fidèles, a fait perdre à l’Eglise orthodoxe l’occasion d’un dialogue véritable sur la relation entre la synodalité et l’unité, étant entendu que cette discussion constitue le cœur du problème, non seulement au sein du monde orthodoxe, mais encore avec l’Eglise romaine d’Occident. Ainsi le concile de Crète fut-il indicatif de l’existence de ce problème auquel nous autres orthodoxes n’avons pas été à même de remédier durant notre période « moderne », à savoir après la chute de Constantinople en 1453. Voici donc que l’histoire se venge de nous lors de notre première tentative sérieuse en cette période de nous rassembler et de parler d’une seule voix devant Dieu et les hommes.
La seconde leçon que l’on peut tirer de l’expérience de Crète, c’est que nous avons hélas tenté de réunir un concile « contemporain » mais avec un ordre du jour révolu. Et ceci, dirait-on, est le scandale des scandales. En vérité, celui qui examine la plupart des documents issus du concile qui s’est tenu sur l’île grecque, et qui traitent de thèmes tels que le jeûne, le mariage et la famille, ne peut manquer de constater que dans le fond ils ne disent rien ou bien ne font qu’effleurer les défis véritables auxquels les orthodoxes sont confrontés. Et lorsqu’ils ont abordé ces défis et tenté d’y apporter quelque réponse, ils l’ont fait la plupart du temps avec superbe, ce qui ne traduit aucune disposition à s’ouvrir aux nouvelles expériences des hommes ou à les assimiler. En effet, le style des textes du concile de Crète, de manière générale, est un style ecclésiastique orthodoxe dense « possédant » la vérité, qui entend enseigner le monde et le ré-évangéliser, au lieu de tirer profit des expériences de ceux qui y vivent. Tout ce l’on peut dire à propos de ces textes, c’est qu’ils essaient de traiter certains défis modernes avec une mentalité des siècles passés, comme s’il y avait, dans l’entendement orthodoxe, un modèle sociétal unique qui ne peut être ni questionné ni changé, celui-là même qui était le propre des sociétés rurales qui prédominaient dans les périodes antérieures à la modernité. A ce propos, voici quelques exemples :
Ces textes insistent, par exemple, sur « la famille » en tant que structure sociale idéale (Encyclique, 7), mais sans prendre en considération les milliers de femmes orthodoxes qui élèvent seules leurs enfants en Russie et dans les Balkans. Ils s’abstiennent de nous informer si ce modèle « nouveau » de société est couvert par la définition de la famille ou s’il est « anormal ». De même, les textes du concile évitent d’aborder le problème de la cohabitation ainsi que de l’éducation des enfants hors de l’institution maritale, si ce n’est en rejetant tout cela dans la sphère du « péché » (Le sacrement du mariage et ses empêchements, 10), ignorant le fait que des milliers de jeunes orthodoxes engagés dans leur Eglise en Europe, en Russie et aux Etats-Unis vivent aujourd’hui dans des cellules collectives existant hors du cercle du mariage religieux. Ajoutons à cela que certains textes du concile reflètent une conception ambiguë de la liberté. Si, d’une part, ils disent des choses positives sur la dignité humaine et la liberté religieuse (Encyclique, 12. 16), ils font mine d’oublier, d’autre part, que cette dignité comporte aussi la liberté de pensée et la liberté sociale. Et l’ambiguïté atteint son comble lorsqu’il est question des droits de l’homme (Encyclique 16) ; en effet, dans ce qui est affirmé il y a une tendance manifeste à diluer les droits individuels et à les remplacer par un « contenu communautaire » non-défini de la liberté, à tel point que l’on rencontre un passage considérant les droits de l’homme individuels comme une menace pour la famille, la religion et la nation. Il s’agit là, me semble-t-il, de paroles dangereuses, car elles contiennent les germes de glorification des entités collectives comme la famille, la société et la nation au détriment de l’individu, mais encore contribuent-elles au renforcement du chancre nationaliste dont souffrent la plupart des peuples orthodoxes. Ce qu’il importe de souligner, c’est que ce mode d’ambiguïté ne s’applique pas seulement à ce que nous avons mentionné, mais il s’étend encore à d’autres domaines tels que la sécularisation et les sciences. La « civilisation séculière » est tantôt le fruit de « la contribution séculaire » de l’Eglise (Encylique, 10), sans que cela soit accompagné d’une quelconque explication, tantôt un grand mal auquel il convient de faire face (Encyclique, 7. 9. 10). Quant aux sciences biologiques, elles ne sont pas en mesure d’apporter une solution aux problèmes éthiques (Encyclique, 11-12), et ceci est certes bien vrai. Mais les textes du concile passent totalement sous silence la contribution apportée par les sciences humaines, comme la philosophie, la sociologie, la psychologie et l’histoire, à la connaissance de l’univers, comme si ces sciences étaient inexistantes ou comme si elles ne constituaient pour la conscience de l’Eglise un quelconque défi. Ceci est naturellement une goutte d’eau dans la mer. Car les textes du concile s’embrouillent également dans ce qu’ils disent sur les jeunes et leur rôle, malgré leur insistance sur le fait qu’ils ne sont pas seulement « le futur » de l’Eglise, mais aussi « l’expression active de sa vie au service de l’homme et de Dieu dans le présent » (Encyclique, 8). Et lorsqu’ils abordent la coopération et la collaboration entre l’Eglise et l’Etat (Encyclique, 16), ils ont négligé le rôle critique que l’Eglise joue vis-à-vis de l’Etat qui commet des injustices et se conduit en tyran ou tente d’apporter une solution aux problèmes éthiques de manière inhumaine.
Il ressort de tout cela que ce qui attend les Eglises orthodoxes après le concile de Crète est de loin plus important que ce qui l’a précédé. Les orthodoxes se trouvent donc encore au début du chemin lorsqu’il s’agit des grandes questions et des grands défis dans notre monde contemporain. Dans ce sens, le concile de Crète était indispensable pour que nous apprenions. En espérant, bien sûr, que nous apprenions …

(Traduit de l’arabe pour Orthodoxie.com par Marcel Pirard)

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Jovan Nikoloski