Le polygone de Boutovo : à l’approche du 70e anniversaire du début des exécutions de masse

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Une conférence sur les martyrs du polygone de Boutovo a été donnée au centre culturel « La Bibliothèque spirituelle »

Cette année marque le 70e anniversaire d’une des dates les plus tragiques et le plus sombres de l’histoire russe, le début des exécutions de masse des « ennemis du peuple », objets de mesures de répression de la part des bolcheviques. En juillet 1937 Nicolas Ejov, qui était alors commissaire du peuple aux affaires intérieures de l’URSS, signait le décret ordonnant une vaste opération de répression à l’encontre de catégories entières de la population, ouvrant une des pages les plus sanglantes de l’histoire de la Russie. Un rôle central a été joué dans ces événements par le polygone de Boutovo, où d’août 1937 à février 1938 ont été fusillés des dizaines de milliers de personnes. Aujourd’hui on ne connaît avec certitude que les noms que de 20675 fusillés. Un millier d’entre eux sont des prêtres ou de simples croyants. Ces faits et beaucoup d’autres ont été rappelés au centre culturel « La Bibliothèque spirituelle » par Lidia Golovkova, chercheuse au département de l’histoire contemporaine de l’Eglise à l’Université orthodoxe Saint Tikhon. Sa conférence, qui a duré plus de deux heures, a produit une forte impression sur l’assistance. Aujourd’hui le polygone de Boutovo est connu sous le nom de « Golgotha russe ». C’est là qu’a été fusillé le plus grand nombre de serviteurs du culte de touts les rangs, des évêques aux simples lecteurs. Et cependant l’histoire du polygone n’est qu’une petite partie de l’histoire cruelle et sanglante du pays des Soviets qui venait de voir le jour et qui tentait par tous les moyens de se débarrasser de son passé, de son présent et de son avenir…

Les bolcheviques, arrivés au pouvoir en 1917, ont entrepris de mener une guerre non déclarée contre tous ceux qui étaient en désaccord avec le nouveau régime. Dans le point de mire étaient non seulement la noblesse, les officiers de l’armée tsariste, mais aussi de simples gens, des ouvriers et des paysans. Les accusations étaient facilement trouvées : un tel avait dissimulé des provisions, un autre avait regardé de travers un bolchevique, un autre encore « avait été enrôlé dans un complot international ». Les serviteurs du culte avaient, eux aussi, été déclarés ennemis du peuple. Au début, les bolcheviques ont tenté d’intimider les fidèles : ils pendaient les prêtres aux portes des églises, les noyaient dans des trous ouverts dans la glace, les jetaient sur les rails. Mais ils n’ont pas réussi à éradiquer la foi du peuple russe. Au contraire, en voyant les tourments de leurs maîtres et de leurs pasteurs, les fidèles étaient renforcés dans leur foi et tenaient les martyrs pour des saints. En 1918 il a été décidé de se débarrasser discrètement non seulement des prêtres, mais de tous ceux qui ne voulaient pas renoncer au Christ. »
Cela fait plus de deux décennies que Lidia Golovkova réunit des documents sur les prêtres tués par les révolutionnaires. Elle a découvert que déjà à la fin de l’année 1917 existait tout un complexe de prisons où étaient enfermés des serviteurs du culte. En 1918 commencent les exécutions de tous ceux qui étaient liés à la religion et à la foi. A Moscou ces exécutions avaient lieu dans certains monastères : Spasso-Andronikov, Ivanovski, Novospaski, où l’en emmenait spécialement les condamnés à mort. Mais, selon Lidia Golovkova, il n’existe aujourd’hui aucun document confirmant que des exécutions aient eu lieu dans ces monastères. Les seules preuves certaines d’atrocité et d’exécutions concernent le monastère Novospaski, transformé en lieu de détention en janvier 1918. L’un de ses premiers prisonniers fut l’évêque Séraphim Goloubiatnikov, qui a sans doute péri peu après dans ces lieux, car aucun document au sujet de son sort n’a pu être découvert.
Au milieu des années 1920 un réseau de maisons d’arrêt couvre Moscou et toutes les prisons de la ville : Boutyrka, Lefortovo, Sokolnitcheskaia, Taganskaia, sont surpeuplées. Les répressions religieuses se déroulaient par vagues. L’année 1922 est liée à la campagne de confiscation des objets de valeur. En 1928 on assiste à une nouvelle vague de répression. Vers 1931, la majorité des serviteurs du culte étaient en exil au Kazakhstan ou dans le Nord. Ceux qui ont survécu à l’exil ont été arrêtés à nouveau en 1937. On ne s’embarrassait pas de donner une raison à ces arrestations : il suffisaient que les gens aient déjà été l’objet de condamnations. Presque tous ces « arrêtés pour la seconde fois » ont été fusillés.
Au début, les fusillés étaient enterrés à l’intérieur de la ville, dans le centre de Moscou. Aujourd’hui certains de ces lieux ont été identifiés avec certitude. Il s’agit de la cour de l’Hôpital municipal n°23 (connu sous le nom de Iaouzskaia), des cimetières Vagan’kovskoe et Donskoe. Au cimetière Donskoe, les restes ont commencé à être incinérés, si bien que de nombreux prêtres n’ont pas été inhumés comme le veut la coutume chrétienne. Quand la place vint à manquer à Moscou, des zones spéciales furent créées à l’extérieur des limites de la ville. Le polygone de Boutovo est l’une de ces zones.
Les bolcheviques avaient jetés leur dévolu sur la direction méridionale bien avant les exécutions de masse. C’est dans cette direction que s’étaient établis de nombreuses organisations liées au Commissariat populaire aux affaires intérieures : fermes collectives ou d’Etat, résidences secondaires des dirigeants. C’est là aussi qu’on décida de créer des zones spéciales pour les détenus : des prisons ainsi que des lieux pour les exécutions et les inhumations massives. C’est ainsi que dans la direction de Varsovie et de Simféropol, des zones spéciales sont disposées à quelques kilomètres les unes des autres : le polygone de Boutovo, celui de la Kommounarka, la prison de régime spécial Soukhanov, dans l’ancien désert de Sainte Catherine, ainsi que la résidence secondaire de l’un des bourreaux : le commissaire général à la sécurité de l’Etat, Guenrikh Iagoda. Ces territoires étaient sévèrement gardés et très peu de gens connaissaient leur existence. Lidia Golovkova est persuadée qu’il y avait dans cette direction d’autres zones où l’on fusillait les prisonniers, et dont personne n’a aujourd’hui connaissance.
Les habitants de Boutovo avaient été prévenus de la création d’un polygone pour tester des armements nouveaux. C’est pourquoi pendant longtemps personne ne soupçonna les exécutions auxquels on procédait. A la fin de l’année 1937, quand les voitures pénitentiaires emmenant les condamnés formaient une file continue et que les coups de feu ne cessaient ni le jour ni la nuit, il devint clair pour beaucoup que des massacres de masse étaient perpétrés en cet endroit.
Selon les données officielles, 20675 personnes ont été tuées à Boutovo. Les noms de toutes ces personnes sont aujourd’hui connus. Mais Lidia Golovkova cite le chiffre beaucoup plus élevé de 90000 victimes. En effet de nombreux documents ont été détruits. Beaucoup de victimes n’avaient pas de dossiers.
Le polygone de Boutovo est connu comme ayant été le dernier séjour de plus de mille croyants hiérarques ou simples laïcs. L’un des martyrs de Boutovo les plus connus est le métropolite Séraphim Tchitchagov. Il avait 82 ans et était gravement malade quand on est venu l’arrêter. Néanmoins le hiérarque fut emmené en civière d’abord en prison, puis à Boutovo, pour y être fusillé. Avec lui, plusieurs évêques furent aussi mis à mort. Parmi eux : Dimitiri Dobroserdov, archevêque de Mojaïsk, Nicolas Dobronravov, archevêque de Vladimir et de Souzdal, Arkadi Ostalski, évêque de Bejetsk , Jonas Lazarev, évêque de Belij, Nicétas Dalektorski, évêque de Nijnii-Taguilsk et d’autres.
Les zones spéciales au sud de Moscou ne furent pas seulement le lieu où l’on fusillait des martyrs de la foi et des victimes innocentes du régime. Ici s’est également achevée la vie de nombreux bourreaux, collaborateurs du VTchK-GPOu-NKVD. Selon le témoignage des prêtres qui ont célébré les premiers offices à la Kommounarka [où ont été fusillés de nombreux cadres du régime], dans une pièce consacrée à l’intérieur même de la résidence de Iagoda, prier était particulièrement difficile. Comment peut-on prier pour des bourreaux et des persécuteurs de l’Eglise, même s’ils furent mis à mort à leur tour ? Les avis des fidèles sont sur ce point partagés, mais beaucoup considèrent qu’il faut prier en ces lieux pour tous ceux qui y ont été tués et dont on ne sait ce qu’ils ont éprouvé aux derniers instants de leur vie.
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En 1995 une partie du polygone fut attribuée à l’Eglise orthodoxe et on y a érigé une croix. Un an plus tard fut érigée une église en bois. L’autel est situé au bord d’un des fossés où étaient jetés les corps des fusillés. Le bâtiment, à une coupole dans le style des églises du nord de la Russie, fut érigé d’après les plans dessinés par Dimitri Chakhovskoï-Chik. un artiste et un architecte connu, fils du prêtre Michel Chik, fusillé en ces lieux, Elle a reçu l’appellation courante d’Eglise-sur-le-sang, et en effet toute la terre aux alentours est imprégnée du sang de victimes innocentes. En 1995 fut canonisé le métropolite Séraphim Tchitchagov et à sa suite 308 martyrs de Boutovo. Les canonisations se poursuivent, mais les commissions ecclésiastiques compétentes étudient très soigneusement les dossiers de chaque condamné pour éviter des « canonisations abusives » de dénonciateurs ou de provocateurs. Lidia Golovkova estime pour sa part que les dossiers extraits des archives des services spéciaux sont des documents extrêmement peu fiables. Elle est persuadée que nombre de ces matériaux ont été fabriqués et que certains de ceux qui son désignés dans ces sources comme des « informateurs du NKVD », ne l’étaient pas dans la réalité. Elle prépare un livre à partir des résultats de ses recherches, qui portera le titre «Le Polygone de Boutovo ».  Cependant cette publication ne sera pas bientôt prête. Des informations fragmentaires sur des victimes encore inconnues des répressions de 1937-1938 continuent à arriver.
Milena Faoustova
Source: Blagovest-info

Notes biographiques :

Goloubatnikov
Séraphim Goloubiatnikov
(1856-1921 ?). Fils de prêtre, prêtre lui-même, puis moine après son veuvage, fait évêque de Mojaïsk, dans le diocèse de Moscou en 1905. Se fait connaître par l’organisation d’un pèlerinage de masse à la Laure de Potchaev en 1911.  Evêque d’Ekaterininbourg à partir de 1914, il est démis par l’assemblée cléricale de son diocèse en 1917 et se retire dans le monastère Novospasski, bientôt transformé en prison. Les circonstances de sa mort ne sont pas connues.

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Séraphim Tchitchagov
, métropolite (1856 – 1937), originaire d’une famille de la noblesse a quitté une brillante carrière militaire pour devenir prêtre sous l’influence du père Jean de Kronstadt. Musicien, dessinateur, auteur d’ouvrages sur l’art militaire et sur la médecine. Devenu veuf en 1898, il entre dans les ordres, puis est consacré évêque et occupe plusieurs sièges dont ceux de Kichinev, puis de Tver, et prend part aux travaux du Concile de 1917-1918. Il fut notamment l’un des promoteurs de la canonisation du saint Séraphim de Sarov en 1903. Après la révolution, il connaît des périodes d’arrestation et de relégation et occupe le siège de Léningrad de 1928 à 1933, puis mène une vie de retraite. Arrêté le 30 novembre 1937, il est accusé de propagande antisoviétique et monarchiste, condamné à mort le 7 décembre 1937 et fusillé le 11 décembre sur le polygone de Boutovo. Canonisé en 1997.

Dobronravov
Nicolas Dobronravov
, archevêque de Vladimir et de Souzdal (1861-1937), né dans une famille de prêtre, se signala comme un prêtre libéral, partisan de réformes dans l’Eglise. Auteur de nombreux ouvrages dont « Participation du clergé et des laïcs dans les conciles de l’antiquité », « L’élection de l’évêque dans le christianisme ancien », « Les diaconesses dans le christianisme ancien ». Il prit part aux travaux du Concile de 1917-18, où il fut un adversaire résolu du rétablissement du patriarcat, préconisant plutôt un retour à l’esprit du canon 34 des Règles apostoliques. Après la révolution, il devient un proche du patriarche Tikhon, et participe activement à la lutte contre « l’Eglise nouvelle » encouragée par le pouvoir soviétique. Devenu veuf, il fut tonsuré et fait évêque en 1921, d’abord comme vicaire du diocèse de Moscou, puis à Vladimir et Souzdal, mais son ministère edt interrompu par plusieurs arrestations, emprisonnements et relégations. Arrêté une dernière fois le 27 octobre 1927, il est accusé d’activité contre-révolutionnaire. Le 7 décembre il est condamné à mort et exécuté le 10 sur le polygone de Boutovo. Canonisé en 2000.

Dimitiri Dobroserdov, archevêque de Mojaïsk (1865-1937) Né dans la famille, d’un prêtre, achève l’académie de Moscou, est fait évêque de Mojaïsk en 1914, puis occupe successivement une série de sièges dont celui de Tambov (de 1923 à 1925), qu’il est obligé de quitter après une arrestation. Arrêté de nouveau le 29 septembre avec un groupe de fidèle, il est accusé de propagande antisoviétique. Le 17 octobre il est condamné à mort et exécuté avec sept autres personnes sur le polygone de Boutovo. Canonisé en 2000.

Ostalski
Arkadi Ostalski,
évêque de Bejetsk (1888-1937). Fils d’un prêtre de Jitomir et lui-même prêtre, se fait connaître par son activité de prédicateur. Arrêté en 1922 au moment de la campagne de confiscation des biens de valeur, il est condamné à mort, mais sa peine est commuée et il est finalement libéré en 1924. Sa femme l’ayant entre-temps quitté, il obtient le divorce ecclésiastique et devient moine, puis évêque en 1926, comme vicaire du diocèse de Poltava. Après une première arrestation et une période de clandestinité, se rend à la police et est condamné en 1928 à 5 ans d’internement dans le camp des îles Solovki, où il est condamné à une seconde peine. Libéré en février 1937, il est nommé évêque de Bejetsk. Il est de nouveau arrêté en septembre 1937. Condamné à mort le 7 décembre 1937, il est fusillé le 29 décembre sur le polygone de Boutovo. Canonisé en 2000.

Lazarev
Jonas Lazarev
, évêque de Belij (1869-1937), fils d’un prêtre du diocèse de Saint-Pétersbourg, moine, supérieur de plusieurs monastères, avant d’être sacré évêque en 1926, mais il ne peut entrer en fonction. Arrêté en 1937, il est condamné à mort le 17 octobre et fusillé le 21 sur le polygone de Boutovo. Canonisé en 2000

Dalektorski
Nikita Dalektorski
, évêque de Nijni-Taguilsk (1876-1937). Fils de prêtre, né dans la région de Vladimir. Prêtre, puis évêque à partir de 1924 comme vicaire du diocèse de Samara, il connaît deux premières arrestations. En 1926-27, évêque d’Orkhovo-Zouevo, vicaire du diocèse de Moscou, puis en 1928, évêque de Nijni-Taguilsk. Arrêté et interné il revient à Orekhovo-Zouevo en 1934 et vit dans une extrême pauvreté, sans domicile fixe, faisant le fol-en-Christ. Arrêté le 13 octobre et transféré à la prison Taganskaia de Moscou, il  est condamné à mort le 17 novembre et exécuté le 19 sur le polygone de Boutovo. Canonisé en 2000.

Chik
Prêtre Michel Chik
(1887-1937), fils d’un riche marchand israélite, fait des études de philosophie, puis s’engage dans l’armée pendant la Première guerre mondiale. En 1918, il devient chrétien orthodoxe. Le métropolite Pierre Polianski le fait diacre en 1925. Après deux ans d’exil, devenu prêtre, il célèbre à Moscou dans l’église Saint Nicolas de la rue Morosseïka. Il se retire à la suite de la déclaration de loyauté du métropolite Serge, mais continue à célébrer dans une chapelle aménagée à son domicile, comptant de nombreux enfants spirituels dans les milieux intellectuels. Arrêté le 25 février 1937 en même temps que l’évêque Arsène Jdanovski, il fut fusillé en même temps que ce dernier et plusieurs dizaines de prêtres le 27 septembre, sur le polygone de Boutovo.

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