22/06/2017
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Recension : Hilarion Alfeyev, « Le mystère sacré de l’Église. Introduction à l’histoire et à la problématique des débats athonites sur la vénération du nom de Dieu »

Alfeyev3Hilarion Alfeyev, Le mystère sacré de l’Église. Introduction à l’histoire et à la problématique des débats athonites sur la vénération du nom de Dieu, Traduit du russe par Claire Jounievy et Alexandre Siniakov, Academic Press, Fribourg, 2007, 438 p. (Studia Œcumenica Friburgensia 47).

Mgr Hilarion Alfeyev a publié en 2002 à Saint-Pétersbourg, en deux volumes, sous le titre Священная тайна Церкви. Введение в историю и проблематику имяславских споров, une étude sur la controverse qui, au début du siècle dernier, s’est déroulée au Mont-Athos puis en Russie autour de la question de la nature du Nom de Dieu. Deux volumes récemment parus en français ont été tirés de cette étude : «Le Nom grand et glorieux. La vénération du Nom de Dieu et la prière de Jésus dans la tradition orthodoxe», dont nous avons rendu compte ici-même, et le présent ouvrage, qui a été présenté en janvier 2007 comme thèse d’habilitation à l’Université de Fribourg, ce qui a valu à son auteur d’y obtenir un poste de privat-dozent.
«Le Nom grand et glorieux» rappelle pour une part l’histoire de la controverse onomatodoxe, mais constitue surtout une vaste enquête historique, illustrée par de nombreux textes, pour déterminer  la façon dont le Nom de Dieu est conçu dans l’Écriture Sainte (Ancien et Nouveau Testaments), chez les Pères de l’Église et dans la liturgie orthodoxe, et pour retracer l’histoire de la «prière de Jésus» (au centre de laquelle figure le Nom de Jésus) chez les Pères orientaux puis dans la tradition russe.

Le présent ouvrage est quant à lui entièrement centré sur l’histoire de la controverse onomatodoxe elle-même et sur les débats et réflexions qu’elle a suscités par la suite. L’histoire et la nature de cette controverse avaient déjà été étudiées, mais la synthèse réalisée par Mgr Hilarion Alfeyev est d’une ampleur sans précédent, notamment parce qu’elle repose sur un grand nombre de documents d’archives inédits. La bibliographie comporte 887 références. On peut noter qu’elle inclut la plupart des titres qu’Antoine Nivère, dans sa recension de «Le Nom grand et glorieux» parue récemment dans «Contacts», reprochait à l’auteur d’avoir omis (ce qui était justifié par le fait que l’étude sur la controverse onomatodoxe, dans ce premier livre, était un condensé et ne constituait pas l’objet principal du livre), et si la thèse qu’A. N. lui-même a consacrée à cette question ne figure toujours pas dans le présent volume, c’est qu’elle n’a pas été éditée, est de ce fait pratiquement introuvable (y compris à la bibliothèque de l’Institut Saint-Serge !), et que selon les régles méthodologiques scientifiques universellement admises dans le monde universitaire, la référence à une thèse non publiée est facultative. L’une des caractéristique de cette étude est qu’elle produit aussi de nombreuses et longues citations des sources utilisées.
Mgr Hilarion étudie d’abord l’ouvrage qui suscita la controverse : «Sur les monts du Causase»  du moine Hilarion, paru en 1907. Puis il décrit les troubles que suscita au Mont-Athos l’affirmation, contenue dans ce livre, que «le Nom de Dieu est Dieu lui-même». Il présente ensuite les réactions des onomatodoxes, qui prirent position en faveur de ce livre (en particulier le hiéromoine Antoine Boulatovitch), puis «l’assaut théologique» contre l’onomatoxodie auquel se livrèrent le prêtre Chrysanthe (Grigorovitch), l’archevêque Antoine (Khrapovitsky), de l’archevêque Nikon (Rodejtvenski), S. V. Troïtski, et les membre du Saint-Synode qui publièrent à ce sujet une «Lettre pastorale». L’auteur décrit ensuite l’écrasement de l’onomatodoxie, le revirement que connut cette affaire quelques années plus tard, son évocation lors du Concile Local de 1917-1918, les prises de position de Paul Florenski et de A. F. Losev dans les années 1920, et ce que devinrent les onomatodoxes après la Révolution. Le dernier chapitre est consacré à un exposé des positions du P. Serge Boulgakov (qui considérait assez justement le Nom divin comme une icône verbale de Dieu) et du Père Sophony Sakharov.
Mgr Hilarion tend dans cette thèse à acquitter ceux que leurs adversaires appelaient «onomatolâtres» (adorateurs du Nom) et qu’il appelle lui-même d’une manière plus modérée «onomatodoxes» (confesseurs ou glorificateurs du Nom), des reproches qui leur ont été faits : son idée est que la formule «le Nom de Dieu est Dieu Lui-même» n’a probablement jamais été comprise dans un sens littéral par ceux qui l’ont utilisée, et que toute la controverse repose en fait sur un malentendu. Il nous semble cependant que rejeter les excès polémiques dont ont été injustement victimes les onomatodoxes et la part de mauvaise foi que comporte souvent les critiques émanant de leurs adversaires ne devrait pas forcément conduire à se montrer indulgent vis-à-vis des formules ambiguës (comme «le Nom du Seigneur Jésus-Christ est le Seigneur Jésus-Christ lui-même», ou « le Nom de Dieu est Dieu lui-même », ou « le Nom divin est une Hypostase divine ») que ceux-ci ont placées au centre de leur profession de foi, ni vis-à-vis d’une conception du Nom qui s’apparente par certains aspects à la pensée magique.
Si l’on fait le bilan de cette controverse, on peut constater qu’elle a eu un aspect tragique, puisque 621 moines russes ont été expulsés du Mont-Athos manu militari, et que d’autres onomatodoxes ont été gravement persécutés (jusqu’à être déportés et finalement exécutés par le pouvoir communiste) dans les décennies qui ont suivi. Mais elle a eu aussi un aspect positif : celui de susciter une réflexion théologique féconde sur la nature des rapport du Nom de Dieu avec Dieu Lui-même. Loin d’être, en son fond, d’une nature secondaire, comme on l’a parfois pensé, la controverse onomatodoxe rejoint l’une de grands controverses de l’histoire de la théologie chrétienne : celle des Cappadociens contre Eunome et ses disciples au IVe siècle, laquelle avait aussi pour objet la question des Noms divins et de leur capacité à nous faire connaître Dieu et à nous mettre en relation avec Lui ; elle n’est pas non plus sans rapport avec la controverse hésychaste du XIVe siècle, qui est considérée aujourd’hui par beaucoup d’historiens comme un avatar de la controverse eunomienne.

Jean-Claude Larchet

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