Recension: L’ecclésiologie eucharistique

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Ecclésiologie eucharistique «L'ecclésiologie eucharistique. Actes du colloque de l’Académie internationale des sciences religieuses sur l’ecclésiologie eucharistique, Thessalonique, août 2008», publiés sous la direction de Jean-Marie Van Cangh. Publications de l’«Académie internationale des sciences religieuses», 2009, Bruxelles, 2009, 206 p. (diffusion Cerf).
Parmi les dix communications d’auteurs catholiques, protestants et orthodoxes que réunit ce volume, quatre retiennent surtout l’attention d’un point de vue orthodoxe : celle du P. Hervé Legrand o. p., intitulée «L’inséparabilité de la communion eucharistique et de la communion ecclésiales. Un axiome chrétien commun et ses différences d’interprétation»; celle du P. Hyacinthe Destivelle o. p., intitulée «Prémisses d’une ecclésiologie eucharistique dans la théologie russe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle» ; celle Stavros Yangazoglou, intitulée «Ecclésiologie eucharistique et spiritualité monastique: rivalité ou synthèse?»; celle du métropolite Jean Zizioulas, intitulée «Eucharitic Ecclesiology in the Orthodox Tradition».

 
1) Le P. Hervé Legrand o.p. insiste sur la corrélation qui doit exister (si l’on se réfère notamment à 1 Co 11, 14-22) entre la communion eucharistique et la communion ecclésiale. L’auteur note que dans le monde catholique un progrès a été réalisé en ce sens par le concile Vatican II, mais que certaines décisions des papes et certaines pratiques de piété (issues de la Contre Réforme) ont été ensuite dans un sens contraire, en particulier : la défense de la messe privée par Paul VI, puis l’autorisation des messes solitaires par Jean-Paul II ; la reviviscence des processions et de l’adoration perpétuelle du saint-sacrement (qui en font un en soi et le séparent du contexte eucharistique communionnel qui est naturellement le sien) ; la promotion de congrès eucharistiques internationaux présidés par le légat du pape visant à faire apparaître celui-ci comme le président d’une eucharistie universelle et faisant fi de l’église locale (l’auteur adhère à ce sujet à la critique formulée par le P. Nicolas Afanasiev dans son article «Statio orbis», Irénikon, 35, 1962, p. 65-75).
2) Le P. Hyacinthe Destivelle o.p. présente les précurseurs de l’ecclésiologie eucharistique au sein de la théologie russe de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, avec comme représentants: le métropolite Philarète Drozdov, l’archevêque Antoine Amfiteatrov, I.F. Mansvetov, A.L. Katanskij, Akvilonov, le futur métropolite Antoine Xrapovickij, Hilarion Troistkij (qui fait l’objet du plus long développement), Michel Semenov, N.A. Zaozerskij.
3) Stavros Yangazoglou, en disciple fidèle du métropolite Jean Zizioulas, reprend la critique adressée par ce dernier à la spiritualité monastique/ascétique qu’il considère comme individualiste et en contradiction avec l’ecclésiologie eucharistique de type personnaliste/relationnel dont il est le promoteur. Le jeune théologien grec concentre ses critiques contre la conception de la double économie (du Fils et du Saint-Esprit) développée par V. Lossky, et contre la conception des trois stades de progrès spirituel développée par le P. Jean Romanidis, considérées l’une et l’autre comme des justifications théologiques de la prétendue approche monastique/ascétique de la communion eucharistique comme moyen individuel de salut. Quelles que soient les réserves que l’on peut avoir vis-à-vis des conceptions trop systématiques de Lossky et de Romanidis, on ne peut adhérer à la présentation caricaturale qu’en donne l’auteur dans le but non seulement de faciliter sa critique, mais aussi, sans doute, de la justifier. Car on ne trouve ni chez Lossky ni chez Romanidis un rejet de la communion «horizontale» (celle des fidèles entre eux) au profit de la communion verticale (celle de chaque fidèle avec Dieu). Un tel rejet ne se rencontre pas non plus chez les Pères (malgré la valorisation de la solitude dans la spiritualité hésychaste), qui ne dissocient jamais l’amour de Dieu (et la communion avec Dieu) de l’amour du prochain (et de la communion avec Lui dans le Christ) et inversement ; une tel rejet semble plutôt être une invention liée à la théorie personnaliste de type existentialiste que professe Zizioulas, laquelle, assimilant abusivement la personne au relationnel et le relationnel à sa dimension horizontale inter-humaine, se conduit elle-même à conclure que la relation verticale avec Dieu n’est pas personnelle mais individualiste, et par là-même non communionnelle. Nous sommes ici, autrement dit, confronté à l’une des contradictions internes et des confusions que comporte la théorie personnaliste/existentialiste de Zizioulas (théorie héritée surtout, à travers Yannaras, de Berdiaev et de Heidegger, et aussi de philosophes existentialistes juifs comme Buber et Levinas) plus qu’à une opposition ou même à une tension existant objectivement dans l’Église de la part des tenants de la spiritualité monastique/ascétique ou des deux théologiens visés par l’auteur.
4) Le métropolite de Pergame, Jean Zizioulas prend ici ses distances avec les vues du théologien russe Nicolas Afanassieff auquel il doit pas ailleurs beaucoup. L’Église locale ne s’assimilant pas, selon lui (et contrairement à la thèse d’Afanassiev), à l’assemblée eucharistique paroissiale mais au diocèse épiscopal, l'ecclésiologie eucharistique est «épiscopocentrique»: ce n’est pas l’eucharistie mais l’évêque qui révèle l’Église dans sa plénitude et sa catholicité, et qui est le principe d’unité de celle-ci. Si l’on considère l’union de plusieurs diocèses épiscopaux en métropoles ou en patriarcats, c’est le primat qui joue ce rôle ; et Zizioulas souligne ici le rôle que devrait selon lui jouer le patriarche œcuménique par rapport à l’ensemble des Églises autocéphales. La théorie selon laquelle l’évêque est le principe d’unité dans l’Église, développée par J. Zizioulas dans sa thèse «L'Eucharistie, l'Évêque et l'Église durant les trois premiers siècles», le conduisait logiquement à considérer que l’unité entre les évêques était assurée par un super-évêque, et à justifier par là, au moins partiellement, théorie catholique-romaine (un point de vue compensé cependant, chez Zizioulas, par la place importante reconnue à la synodalité). Il faut rappeler, pour comprendre la visée de cette communication, que le métropolite Jean Zizioulas est depuis quelques années le principal acteur de la politique du patriarcat de Constantinople qui vise à donner au patriarche de Constantinople au sein des Églises orthodoxes une primauté qui est malheureusement conçue de plus en plus à l’image de celle du pape de Rome. C’est dans le but de justifier une telle politique que, au cours des dernières rencontres œcuméniques relatives à la primauté, le métropolite de Pergame s’est montré particulièrement conciliant vis-à-vis de la position romaine, affirmant notamment que la primauté n’avait un sens que si elle n’était pas simplement une primauté d’honneur mais était aussi une primauté d’autorité et de pouvoir. Cette position du principal représentant du patriarcat de Constantinople a été une source de tensions importantes non seulement avec l’Église russe mais avec l’Église grecque et les autres Églises orthodoxes. Si la tradition ecclésiologique orthodoxe peut admettre que l’évêque soit un facteur d’unité (un fait fortement affirmé dès les premiers siècles dans le traité «Sur l’unité de l’Église» de saint Cyprien de Carthage), elle ne peut en revanche accepter qu’il soit conçu comme un principe d’unité de l’Église (le Christ étant le seul principe de l’unité de Son corps).
Jean-Claude Larchet

PS: Le scandale suscité récemment par l'attitude du recteur du Séminaire russe de Paris (dont plusieurs sites, français et russes [voir avec un moteur de recherche: Открытое письмо Андрея Александровича Серебрича], se sont faits l'écho) est un signe que l’ecclésiologie actuelle du Patriarcat de Moscou est tout aussi problématique, à sa manière, que celle du Patriarcat de Constantinople: les idées et comportements uniates reprochés au P. Alexandre Siniakov ne découlent-ils pas logiquement de l’idée, soutenue par Mgr Hilarion Alfeyev, q
ue l’Église locale, dans les pays d’Europe, c’est l’Église de Rome ?

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