16/01/2017
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Recension : Hilarion Alfeyev, Le "Nom grand et glorieux. La vénération du Nom de Dieu et la prière de Jésus dans la tradition orthodoxe"

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Hilarion Alfeyev, Le Nom grand et glorieux. La vénération du Nom de Dieu et la prière de Jésus dans la tradition orthodoxe, Paris, Cerf, 2007, 328 p.

Dans ce nouveau livre qu’il est venu présenter récemment à Paris, Mgr Hilarion Alfeyev se penche sur la controverse qui prit naissance en 1909 au monastère russe de Saint Panteleïmon au Mont-Athos, puis s’étendit en Russie dans les décennies suivantes, entre les « onomatodoxes » (adorateurs du Nom de Dieu) qui affirmaient que « le Nom de Dieu est Dieu lui-même », et les « onomatomaques », qui s’opposaient à une telle affirmation qu’ils jugeaient idolâtrique. La controverse elle-même prit fin en 1931 par une intervention autoritaire et tragique de l’État communiste. Ce ne fut pas seulement une querelle de moines car elle provoqua l’intervention de plusieurs patriarches et de plusieurs évêques (dont le célèbre Antoine Khrapovitsky) et le problème de fond qu’elle posait suscita l’intérêt de philosophes, de théologiens connus comme Nicolas Berdiaev, le P. Paul Florensky, le P. Serge Boulgakov ou l’Archimandite Sophrony, et il reste aujourd’hui encore débattu en Russie.

À cette occasion, Mgr Hilarion mène une vaste enquête historique, illustrée par de nombreux textes, étudiant successivement  la façon dont le Nom de Dieu est conçu dans l’Écriture Sainte (Ancien et Nouveau Testaments), chez les Pères de l’Église et dans la liturgie orthodoxe, avant de retracer l’histoire de la « prière de Jésus » (au centre de laquelle figure le Nom de Jésus) chez les Pères orientaux puis dans la tradition russe. La dernière partie, qui occupe près d’un quart du volume, est consacrée à la querelle onomatodoxe elle-même. L’auteur y cite de larges extraits du livre qui « mit le feu aux poudres » : Sur les monts du Caucase, du moine Hilarion (publié en 1907), dont une traduction française intégrale devait être prochainement publiée par Dom André Louf.
Les études présentées ici sur le Nom de Dieu et la prière de Jésus constituent une synthèse claire qui s’étend des origines à nos jours et embrasse à la fois le monde byzantin et le monde slave. Il faut rappeler que l’on dispose depuis longtemps en français d’excellentes études sur le Nom de Dieu et l’histoire de la prière de Jésus tant dans l’Écriture et la tradition grecque (en particulier le beau livre du P. Irénée Hausherr, Noms du Christ et voies d’oraison, Rome, 1960) que dans la tradition russe (en particulier le remarquable article d’E. Behr-Sigel, « La prière à Jésus », repris dans La douloureuse joie, Bellefontaine, 1993) et aussi tous les textes spirituels importants relatifs à la prière de Jésus (citons en particulier la Petite philocalie de la prière du cœur de Jean Gouillard [Seuil, 1979] pour les Pères grecs, et l’anthologie de textes de grands spirituels russes intitulée L’art de la prière réalisée par l’Higoumène Chariton de Valaam [Bellefontaine, 1997], ainsi que les Récits d’un pèlerin russe [Seuil, 2005] et Le pèlerin russe, Trois récits inédits [Seuil, 1979] pour la tradition slave). L’enquête historique de Mgr Hilarion se distingue surtout par le fait qu’elle s’attache surtout à rechercher, dans les textes de l’Écriture, des Pères orientaux et des spirituels orthodoxes, les bases d’une solution au problème qui sera l’objet de la controverse onomatodoxe : quel est le statut ontologique du Nom de Dieu ? On retrouve en amont un problème soulevé par le Cratyle de Platon (et que posera à nouveaux frais la linguistique moderne sous l’égide de Ferdinand de Saussure) : les noms entretiennent-ils un rapport naturel avec les choses qu’ils désignent (et donc en transmettent-ils certaines qualités, où à l’inverse permettent-ils d’agir sur elles) ou sont-ils purement conventionnels ? À propos des noms de Dieu, ce problème — l’auteur a raison de le signaler et de s’y arrêter — devait aussi être au centre de la controverse des Pères cappadociens avec Eunome, puis occuper aussi une place centrale dans la controverse dite « hésychaste » entre saint Grégoire Palamas d’une part et Barlaam et Akindynos d’autre part.
Mais ce qui fait principalement, pour le public francophone, la nouveauté de l’ouvrage, c’est l’exposé détaillé, illustré par de nombreux textes, des circonstances, de l’histoire et de la teneur de la controverse « onomatodoxe ». Antoine Nivière y a consacré son DEA en 1985, mais celui-ci est malheureusement resté inédit. Au terme de son étude, Mgr Hilarion parvient aux conclusions suivantes :
La controverse onomatodoxe n’est nullement le fait d’un simple malentendu, d’un quiproquo ou de l’imprécision de certaines formules, mais témoigne de deux approches radicalement distinctes de la nature du nom en général. Pour les uns, le nom est indivisiblement lié à l’objet : il en est inséparable et en exprime l’essence. Pour les autres, au contraire, il n’est qu’un signe conventionnel attribué à l’objet, et dont le changement n’influe aucunement sur l’essence de cet objet.
Les premiers se réfèrent à l’autorité de la Bible, de la philosophie antique, de la liturgie orthodoxe, de la tradition ascétique orientale chrétienne avec la prière de Jésus, enfin de quelques Pères de l’Église (comme Origène) et quelques théologiens russes (en particulier Philarète de Moscou et Jean de Cronstadt).
Les seconds se situent dans la ligne de la philosophie antique, plus particulièrement d’Aristote, et de la majorité des Pères de l’Église, spécialement des Cappadociens.
Les auteurs chrétiens ont des approches différentes ; néanmoins, on observe un certain consensus sur les points suivants :
1) Le nom de Dieu n’est pas identique et n’est pas coéternel à Dieu. Il n’appartient pas indivisiblement à l’essence divine. Il fut un temps où Dieu n’avait pas de nom, et viendra un jour où il n’en aura plus. Le nom de Dieu est le moyen de la relation entre Dieu et l’homme.
2) Dieu est ineffable. Aucun nom ne peut embrasser ni exprimer adéquatement l’essence divine. Les noms de Dieu désignent différents attributs divins, mais aucun d’entre eux ne peut pleinement représenter Dieu.
3) Les noms de Dieu sont dérivés des différentes opérations de Dieu envers le monde créé et sont donc les noms propres des énergies divines. Les énergies divines sont coéternelles à Dieu et participent indivisiblement de l’essence divine, contrairement aux noms qui les désignent.
4) Les noms de Dieu existent pour l’homme, dans le langage humain. Même lorsque Dieu se nomme lui même de tel ou tel nom, Il utilise des noms existant dans les langues humaines.
5) Chaque nom de Dieu possède une enveloppe extérieure, les lettres et les sons, et un contenu intérieur. L’enveloppe extérieure peut varier en fonction de la langue, du contexte, du système de prononciation et d’écriture; son contenu intérieur est cependant immuable.
6) Dieu est présent dans ses noms. L’homme ressent cette présence lorsqu’il prononce le nom de Dieu avec foi et piété. Elle demeure cependant cachée lorsqu’on prononce le nom de Dieu « en vain ».
7) De même que l’icône ou la croix, le nom de Dieu est digne de vénération. On se doit de vénérer non l’enveloppe extérieure, mais le contenu du nom. En adorant le nom de Dieu, l’homme rend gloire à Dieu : l’honneur rendu à l’image s’élève au Prototype.
8) Le nom de Dieu est dénué de toute puissance propre, autonome ou magique. C’est Dieu qui agit par son nom.
9) Dans la prière, le nom de Dieu est inséparable de Dieu lui même.
10) Le nom « Jésus » se rapporte principalement à la nature humaine du Verbe incarné, mais peut désigner également sa nature divine. Il est digne d’adoration, à l’instar de tout autre nom de Dieu.
L’auteur remarque que ces thèses, néanmoins, sont essentiellement théoriques, et que la pratique liturgique et ascétique de l’Église ortho¬doxe privilégie plutôt la conception du nom de Dieu déjà présente dans l’Ancien Testament, celle là même qui devait connaître une nouvelle impulsion à Byzance et dans l’ancienne Russie avec le développement de la prière de Jésus. La vénération dont le culte vétérotesta¬mentaire entourait le nom de Dieu se reporta ainsi sur le nom de Jésus. Depuis, constate Mgr Hilarion, des générations de croyants orthodoxes ont fait l’expérience de la puissance thaumaturgique d’un nom capable de transfigurer.

Jean-Claude Larchet

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