In Memoriam Nicolas Lossky par Jean-François Colosimo
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Le Père Doyen, les administrateurs, enseignants, personnels et étudiants de l’Institut Saint-Serge pleurent la disparition de leur aîné,  collègue et ami l’archiprêtre et professeur Nicolas Lossky. Ils adressent leurs pensées émues à son épouse, Véronique, et à ses enfants, le diacre André, Michel et la chef de chœur Anne, ainsi qu’à l’ensemble des membres de  leur  famille. Personnalité essentielle dans l’histoire de notre école, le père Nicolas reste également un exemple vivant pour nous tous dans le  témoignage de l’orthodoxie auprès de l’humanité contemporaine en quête de « la Voie, de la Vérité et de la Vie ».   Mémoire éternelle !  

 

 Nicolas Lossky, orthodoxe de la liberté

« Et vous, comment comptez-vous ou, plutôt, espérez-vous servir l’Église ? »  me dit-il, nous servant un whisky et poussant devant moi une petite boîte de cigarillos. Dehors, il neige sur cette banlieue de New York où, en coin d’un bois encore sauvage, s’étend Saint-Vladimir’s Seminary. L’hiver est rude en cet hiver 1987. Le brillant professeur vient juste de nous arriver de Paris où il occupe de hautes fonctions universitaires et il a voulu  rencontrer sans tarder le seul de ses compatriotes étudiant dans cette institution du Nouveau Monde. Veste de tweed, foulard, chevalière, il applique la même élégance à sa mise qu’à ses manières, d’une vraie courtoisie empreinte d’affection non feinte. Français châtié,  anglais parfait, so british, culture encyclopédique : c’est un scholar, un « savant », de qualité internationale. Il pourrait être en train d’enseigner à Oxford, son alma mater, ou  à Harvard, Yale, Princeton. Il a choisi de passer un semestre dans cette modeste école de théologie. Parce qu’il y a va de sa foi et sa fidélité, plus essentielles que tout. « Pourriez-vous donner un coup de main à l’édition des actes du colloque que nous avons organisé avec mon ami, le dominicain François Boepsflug, pour le douzième centenaire de Nicée II et qui doivent paraître au Cerf ? » me lance-t-il tout à trac. Il me connaît à peine, mais me voilà recruté pour servir une belle entreprise. Un geste de confiance spontanée qui engage à se dépasser. Sa façon de faire avec les jeunes, je l’apprendrais plus tard. Une expression de liberté aussi, si bienvenue dans un univers quelque peu puritain et compassé. Alors que j’accepte avec joie et lui promets de tout faire pour ne pas décevoir son attente, mon œil s’arrête sur l’étiquette de la bouteille de scotch  dont la marque s’étale en lettres mordorées : « Teacher’s ». J’aurais dû y penser. Tout lui. Un grand pédagogue en général. Un pédagogue de la vie en Christ, singulièrement.

         Nicolas Lossky, c’était la classe faite orthodoxie. Une formule déplacée au moment où, à 87 ans, il nous quitte ? Elle est pourtant on ne peut plus vraie. Avec Schmemann, Meyendorff, Bobrinskoy, nés comme lui avant-guerre, il est de ces enfants de l’aristocratie russe qui, au sein d’une émigration partagée entre la nostalgie et l’assimilation, ont opté pour l’Évangile, cette forme rebelle d’une identité ouverte. Ce n’est pas la coutume de leur caste que de se mêler des affaires divines. Pour eux, au contraire, l’exil est le signe d’une vocation à revenir à l’unique nécessaire et à en témoigner par la mission. Ils se sentent en charge de transmettre et de continuer la formidable renaissance spirituelle du XIXe siècle dont ils sont les dépositaires. Ils vont vite, pour la plupart, épouser l’état sacerdotal. Pas lui. Pas avant longtemps. Non pas que la liturgie ne soit pas l’alpha et l’oméga de sa vie.  Mais, plus immédiatement qu’eux, il relève d’une forte lignée de ces clercs modernes que sont les penseurs et les intellectuels : son grand-père dont il porte le prénom, Nicolas est le philosophe du personnalisme intuitif ; son père, Vladimir, le théologien de la mystique byzantine et rhénane. Comme une charge que l’on se  transmet et qui oblige.  Il va continuer le tracé. À sa façon, personnelle, libre.

         Adepte de l’understatement, Nicolas ne manquera pas jamais de rappeler, dans un sourire, que le plus indépassable ancêtre des Lossky reste un pape du Moyen Age. La remarque renvoie à son humour proverbial, souvent malicieux,  bien sûr. Elle marque également une certaine profondeur : un pontife est celui qui établit un pont entre le Ciel et la Terre pour jeter des ponts entre les hommes. Bâtir des passerelles, travailler à la catholicité et à l’universalité, œuvrer au tout pour tous : telle aura été l’étoile plus personnelle de Nicolas Lossky au sein de sa génération et qui aura guidé son existence. Un immense labeur toujours mené avec constance et détermination, avec tact et délicatesse, avec une urbanité supérieure cachant volontairement, au prix d’un effort ascétique sur soi, une conscience grave des urgences, un souci tragique des autres. Et une vive appréhension  de  l’impréparation de l’Église orthodoxe  dans sa rencontre avec la modernité. Mais privacy, decency et le style d’abord : le grand pudique qu’est Nicolas n’apprécie rien mieux que la gaieté, la générosité et la convivialité dans lesquelles ils voient une expression noble du plus fraternel des savoir-vivre, celui qui continue l’eucharistie.

         Russe par l’héritage et la conviction, Français par la naissance et l’éducation, Anglais par l’accointance et les études –il sera l’un des meilleurs spécialistes en civilisation britannique -, européen par toutes ses racines conjuguées, dont la juive infusée par sa mère, Madeleine, Nicolas Lossky se voudra toujours un orthodoxe de la réconciliation. À commencer par celle entre l’intelligence et la foi. S’affirmer chrétien au sein de l’espace public exclut, il le sait, toute faiblesse ou médiocrité. Agrégé, docteur d’État, il va mener une carrière d’excellence, tout à la fois dans l’enseignement, l’administration et la recherche, accumulant grades, fonctions et responsabilités. En parallèle, Véronique, son épouse, initie avec le même brio le monde universitaire et la République des Lettres à la connaissance de la poésie russe du XXe siècle.

         Son aventure savante s’inscrit dans une page significative de l’histoire de France. À partir de 1968, Nicolas est partie prenante dans l’équipe qui dirige la nouvelle faculté de Nanterre, d’abord auprès du protestant Paul Ricœur, puis du catholique René Rémond.  Un sacré trio, c’est le cas de le dire, pour un laboratoire éducatif  qui est aussi un atelier  tumultueux du gauchisme. Mais le classicisme, chez Lossky, n’est jamais un conservatisme et sa curiosité le pousse à appréhender, avec beaucoup de liberté, les mutations de son temps. Sans doute cherche-t-il à y dépister les motions de l’Esprit. À rester attentif à la Bonne Nouvelle aussi actuelle aujourd’hui qu’hier.

         À la manière de Paul traversant les mers, il aime aussi le vent du large. Ce rôle de scrutateur, il l’exerce également  à Oxford, Canterbury, Dublin, Oslo, mais aussi Genève, Rome ou encore New York, Leningrad, entre autres centres universitaires où il est invité à dispenser son savoir. Il y a en lui du Parisien qui, pour avoir grandi à l’ombre du Panthéon, s’acclimate aisément au reste du monde. Dans tous les cas, il n’a pas peur de l’histoire qui se fait sous ses yeux et il entend porter sur son siècle un regard d’abord animé par la certitude que le Dieu vivant ne cesse d’y agir.

         Ce désir de réconciliation éclate encore plus dans son engagement chrétien voué à la quête de l’unité que réclame le Verbe incarné. D’où son art du contrepied – toujours son côté rebelle sous la maîtrise des convenances.  Théologien, Nicolas Lossky l’est, mais il se fait d’abord celui de l’anglicanisme, avec lequel l’orthodoxie entretient une longue relation, afin de restituer dans toute sa profondeur patristique un dialogue crucial –celui là-même qu’il perpétue, sautant par-dessus les âges, avec Lancelot Andrews, l’évêque de Westminster au XVIe siècle. Professeur de théologie, il l’est pareillement, mais en se consacrant d’abord à l’histoire de l’Église en Occident, inséparable pour lui de celle de l’Orient, afin de faire tomber préjugés, murs et hostilités, s’interrogeant avec amitié sur Augustin, Calvin ou Congar, de Lubac.  Orthodoxe, le voilà à la fois le gardien indéfectible d’un attachement lucide à l’Église alors souffrante de Moscou et le promoteur d’un retour exigeant, donc réformateur, à la tradition. Prisé pour sa sagesse de vue et ses talents diplomatiques, il tutoie les hiérarques des divers patriarcats  tout en fréquentant les dissidents de tous bords. Acteur du dialogue œcuménique, cheville ouvrière de « foi et constitution » au COE, participant à d’autres Conseils d’Églises au niveau national ou continental, passant de l’Institut de Tantur, en Terre Sainte, aux Conseils pontificaux du Vatican, se rendant en Afrique comme en Amérique latine, il atteste inlassablement du fait que l’orthodoxie n’est pas un confessionnalisme mais qu’en tant que légataire de l’Église indivise du premier millénaire, elle est le bien commun de tous les chrétiens. Qu’elle n’a d’autre sens que son Dieu, le Dieu de la liberté et de la communion.

         De cette existence soutenue, animée d’un fort mouvement, se déroulant  dans tant d’univers variés, bigarrés et à l’occasion contradictoires, de cette existence tourbillonnante faite de cours, séminaires, colloques, mais aussi de sommets, concertations, coordinations en France et à l’étranger, au sein de  l’orthodoxie et au-delà de l’orthodoxie, on  devine le caractère épuisant, peut-être même parfois désespérant. Mais Nicolas Lossky portera avec grâce ce fardeau parce qu’il a un havre, un roc, une grotte où il peut se retirer dans la liturgie et la contemplation. Comme le grand poète américano-anglais T.S. Eliott, il ne trouve de véritable fierté que dans sa paroisse. Sous le patronage de Notre-Dame des Affligés et de Sainte-Geneviève,  il continue à faire avancer le vaisseau éclaireur de l’orthodoxie française. Il se dédie avec ferveur et humilité à le faire vivre et s’épanouir. Il y donne, comme ailleurs, beaucoup de son sang et en retire sans doute quelques fois des larmes. Mais jamais il ne lâchera.  Comme le dit l’Apôtre : à celui qui ne s’est pas dérobé, qui n’a pas abandonné  la course avant la fin, à lui les lauriers !

         La sienne de course aura été passionnante et éprouvante. Elle se confond avec le combat pour la réapparition et la reconnaissance de l’orthodoxie sur la scène mondiale au XXe siècle. Un combat dont il aura été aux avant-postes. Mais c’est là, dans cette petite paroisse du Quartier latin où, par-delà les mots, les connaissances et les livres, il se forge comme théologien au sens plénier où nous l’entendons. Chaque samedi, chaque dimanche, chaque fête et chaque veille de fête, en étant à la tête du chœur. En faisant chanter les hymnes et en faisant résonner les âmes. Comme Léonide Ousspensky a pu dévoiler en l’icône une expression théologique plénière, Nicolas Lossky révèle en la musique liturgique une authentique théologie. Ce qui a fait de lui, encore plus, un affranchi des formalismes, un orthodoxe rendant compte du miracle par la beauté, laquelle rime avec liberté.

         De sa glorieuse génération, Nicolas aura été, je l’ai dit, celui qui a le plus longtemps  résisté à l’appel du sacerdoce, donnant l’exemple d’une existence pleinement consacrée dans et par le laïcat. Au point que d’aucuns auront vu en lui l’illustration pour aujourd’hui de son homonyme, un autre Nicolas, venu de Byzance, Cabasilas, le chantre de la sainteté cherchée dans l’état profane et le grand commentateur, sans avoir été prêtre, de la divine liturgie. Mais comme le dit le prophète Isaïe : « Le zèle pour ta maison, Seigneur, me dévore ». Dans le cas du père Nicolas, le zèle pour le mystère. Sans doute lui fallait-il élever le calice sur l’autel, offrir de ses mains le sacrifice pour récapituler enfin les mille et une vies de service qui ont fait sa destinée. Et pour anticiper son basculement dans le Royaume. Où il est maintenant. Où les siens, partis avant lui, l’accueillent  dans la lumière du Christ. Et où, égal à lui-même, il prend encore le temps de se retourner pour s’adresser à nous et nous demander : « Et vous, comment comptez-vous ou, plutôt, espérez-vous servir l’Église ? »

Jean-François Colosimo

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À propos de l'auteur

Jivko Panev

Jivko Panev

Jivko Panev, maître de conférence en Droit canon et Histoire des Églises locales à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge à Paris, recteur de la paroisse Notre Dame Souveraine, à Chaville en banlieue parisienne.

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