Nous publions ci-après l’intégralité de l’interview donnée par l’archevêque Anastase de Tirana, Durrës et de toute l’Albanie au quotidien grec « Kathimerini ».

Interview de l’archevêque de Tirana Anastase au quotidien grec « Kathimerini »
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L’archevêque aborde la question de son hospitalisation consécutive au coronavirus, l’attitude de l’Église orthodoxe d’Albanie à l’égard de l’épidémie et de la vaccination, et aussi la question ukrainienne.

– Votre Béatitude, vous êtes passé par une épreuve, des péripéties avec votre santé. Avez-vous ressenti de la peur ?

– Pas exactement de la peur. Une inquiétude entièrement nouvelle. J’ai passé dans ma vie par de nombreuses sortes de maladies, mais celle-ci était une péripétie dans une contrée inconnue. Elle a été précédée d’une curieuse fatigue. Les examens étaient négatifs dans un premier temps. Le 11 novembre, j’ai été informé que j’étais positif au virus. La phase la plus difficile était le transport. On m’a parlé d’une certaine « capsule » et d’un vol spécial par C-130 [de Tirana à Athènes, ndt]. Je n’avais jamais imaginé ce dont il s’agissait. Lorsque l’on m’a mis dans la « capsule », j’avais l’impression d’entrer dans un cercueil. Un moment dur. J’ai prié et ajouté : « Suivez ce que définit le protocole dans de telles circonstances ». Et je suis revenu aux vérités qui m’ont toujours renforcé dans la vie. Au moment où je quittais l’archevêché, aux questions que l’on me posait, j’ai répondu : « En Albanie, il y a beaucoup de passages difficiles et, depuis 29 ans maintenant, je descends dans des ravins. Chaque fois, nous découvrons un sentier et nous montons à nouveau vers la clairière. Participer ainsi, ne serait-ce que de cette façon, à la douleur commune est une expérience significative. Il y a beaucoup de symptômes bénins. J’ai des poumons sensibles, j’ai de l’asthme depuis longtemps. Je crois que nous le surmonterons. L’après-midi je serai à l’hôpital « Evanghelismos » d’Athènes. D’autres fois aussi, nous avons eu certaines épreuves. Nous les avons surpassées. Ne vous en faites pas ! Elles passeront ! « Soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur ! »

– Qu’est-ce qui vous a donné de l’espoir pendant ces jours difficiles à l’hôpital ?

– Dans les moments difficiles de ma vie, je recours aux principes fondamentaux de la foi. Ces versets des Psaumes ont jailli automatiquement en moi : « Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu, car je le confesserai encore » ; « Même si je marche au milieu des ombres de la mort, je ne craindrai aucun mal, car Tu es avec moi ». Dans le terrible isolement, qui est la caractéristique fondamentale de cette maladie, l’antidote était la voix : « Tu n’es pas seul, tu n’as jamais été seul, et maintenant, naturellement, non plus ». « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons les frères » (I Jn 3,14).

– Nombreux sont nos concitoyens qui doutent encore de l’existence du coronavirus. Si vous aviez l’occasion de discuter avec eux, que leur diriez-vous ?

– Les scientifiques éminents et les chefs de tant d’États qui se sont mobilisés pour y faire face, ne sont ni naïfs, ni malhonnêtes. Comme ne sont pas insignifiants les 3400 de nos concitoyens, environ, en Grèce, qui sont décédés, comme encore les 1’690’000, environ dans le monde entier. Ceux qui doutent de ces données bouleversantes ont été apparemment affectés par une autre maladie, définie par l’ancien dicton : « Tu ne me persuaderas pas, quand même tu me persuaderais ! »

– On dit et on écrit souvent que la pandémie changera pour toujours notre mode de vie. Le croyez-vous ? Quels enseignements devons-nous puiser de cette expérience effrayante ?

– Qu’il va changer, je le considère certain. En ce qui concerne « toujours » et « comment », je n’en suis pas sûr. Après les deux guerres mondiales, il y a eu des changements dans l’histoire mondiale : alliances, initiatives et organisations mondiales, collaborations humaines. Le grand enseignement vient maintenant de là où personne ne l’attendait. Ce n’était pas un peuple, une idéologie, un système. La pandémie a ridiculisé tous les systèmes de défense des puissants de la terre. L’ennemi est une protéine invisible et impersonnelle, avec différentes mutations et une curieuse agressivité contre tous sans distinction. La grande leçon est que pour y faire face, il fallait un rassemblement et une mobilisation de toutes les forces, ainsi que la solidarité mondiale. Il est nécessaire de réexaminer les priorités de l’humanité et le respect envers chaque personne humaine et non le droit du plus fort.

– La pandémie semble créer des fissures entre l’Église et la science.

– Ce serait la plus grande faute pour l’Église et la science de permettre que des fissures se créent en raison de la pandémie. Il est déjà souligné dans l’Ancien Testament : « Honore le médecin pour ses services, car lui aussi le Seigneur l’a créé… Dieu Lui-même a donné aux hommes la science pour que ceux-ci le glorifient de ses merveilles » (Siracide 38, 1,5). À diverses occasions, je l’ai souligné : « L’Orthodoxie voit le développement des sciences positives et de la technologie en glorifiant et en rendant grâce à Dieu, qui a donné à l’homme la possibilité de rechercher la vérité, de révéler les aspects inconnus de la création. Il convient de souligner que l’Église orthodoxe a évité de prendre sous sa tutelle la recherche scientifique et ne prend pas position pour chaque réalisation scientifique lorsque celle-ci émerge. La recherche scientifique, avec pour but l’exploration des mystères de la création, et la quête de l’Église envers l’approche et la communion avec le Créateur sont deux formes différentes de la recherche de la vérité. Et les deux constituent des expressions de glorification de Celui-ci qui est la Vérité.

– Des fissures se créent également à l’intérieur même de l’Église avec pour épicentre la sévérité des mesures imposées par l’État aux rassemblements publics. La divine Communion même est devenue l’objet de controverses publiques entre les hiérarques et les scientifiques et entre les hiérarques eux-mêmes. Qu’en pensez-vous ? Comment un théologien approche-t-il l’équilibre entre le dogme et la santé publique ?

– Cher M. Papakhelas, permettez-moi de souligner que j’exerce mon ministère en tant que Primat d’une Église orthodoxe autocéphale concrète et il ne m’est pas permis d’intervenir dans un débat qui se déroule dans une autre Église locale sœur. L’Église de Grèce a ses structures administratives et je rappelle que l’Église n’est pas seulement constituée de clercs, mais aussi de laïcs de différentes spécialités scientifiques. Les relations entre l’Église et l’État en Grèce ont leur spécificité. En Albanie, nous faisons face à d’autres circonstances et nous ne pouvons ni recopier les solutions qui sont prônées en Grèce, ni ne promouvons comme modèles les solutions appropriées que nous sommes appelés à donner synodalement pour l’Albanie. Concrètement, depuis le début de la pandémie, nous avons contacté le premier ministre et les autorités du pays. Nous avons informé officiellement par des circulaires synodales les fidèles orthodoxes (estimées à environ 20% de la population), insistant pour qu’ils observent strictement les mesures imposées. Les églises n’ont pas été fermées. Elles restent ouvertes pour la célébration de la divine Liturgie et comme espaces de renforcement spirituel et de prière personnelle. Les responsables de chaque diocèse métropolitain ont la responsabilité des mesures sanitaires. Même certaines voix extrémistes se sont conformées à l’ordre synodal. Pour le traitement plus général de la pandémie du côté orthodoxe, en réponse à notre lettre du 25.5.2020 à Sa Toute Sainteté le Patriarche Bartholomée, nous avions mentionné : « La hiérarchie de chaque Église autocéphale pourrait prendre les décisions y relatives, ayant en vue les inquiétudes de ses membres fidèles, en constituant par exemple une commission spécifique de théologiens sérieux et de scientifiques spécialistes pour examiner les données et soumettre des propositions concrètes. Ensuite, la hiérarchie compétente, comprenant, dans l’amour et la prudence, les besoins de son troupeau, aurait latitude pour la détermination des instructions pratiques. Les prévisions scientifiques et les avertissements des organisations mondiales compétentes préviennent que la pandémie sans précédent devrait rebondir avec de nouvelles vagues et mutations. Il serait souhaitable, donc, que l’Église orthodoxe procède en temps opportun aux initiatives nécessaires : la constitution d’une commission spécifique inter-orthodoxe pour évaluer les nouvelles circonstances mondiales et, ensuite, la convocation d’une Synaxe panorthodoxe pour définir des orientations pratiques. Je crois fermement que le système synodal constitue une tradition orthodoxe inestimable et irremplaçable et doit être actionné dans les circonstances critiques, comme les présentes, qui secouent le monde entier ».

– A notre époque domine la polarisation. Les politiques, les journalistes, les ecclésiastiques atteignent les extrémités lorsqu’ils s’expriment publiquement. Ce phénomène vous inquiète-t-il ?

– Je ne pense pas qu’il existe une polarisation entre le dogme et la santé publique. Il s’agit plutôt de la question de l’interprétation du dogme et des circonstances concrètes relatives à cette question. Les voix et les évaluations différentes sont légitimes et souvent fécondes dans une société démocratique. Cependant, les passions, le mépris et la démagogie ne se justifient pas. Le dialogue public, pour être créatif, exige une connaissance sérieuse, la responsabilité et la sobriété. La polarisation est une forme de présomption et de décadence.

– Il y a beaucoup de colère et de désespoir dans une grande partie de la société, qui ressent l’isolement, mais aussi la catastrophe économique qu’a apportés la pandémie. Que diriez-vous à ces hommes ?

– Je comprends la colère, mais il faut fuir le désespoir. Nous devons faire face au bouleversement qu’a apporté la pandémie avec sérieux, esprit critique, solidarité, foi et espoir. Nous devons tous collaborer. En soulignant la nécessité de justice sociale, du respect envers chaque personne humaine et le soin de ceux qui souffrent et des faibles.

– Vous ferez-vous vacciner lorsque le vaccin sera disponible ?

– Bien sûr. Toujours conformément aux indications de mes estimés médecins.

– Quelques mots pour les hommes qui étaient à vos côtés à l’hôpital ?

– Lorsque je suis sorti de l’hôpital « Evanghelismos », en glorifiant Dieu pour l’issue de cette sérieuse épreuve, j’ai exprimé ma reconnaissance aux médecins et infirmières de l’unité de soins intensifs sous la direction de la professeur Anastasia Kotanidis. En même temps, j’adresse mes chaleureux remerciements au patriarche œcuménique Bartholomée et aux autres frères Primats, aux présidents, premiers ministres, ministres, ambassadeurs, maires, intellectuels, journalistes. Je remercie de tout mon cœur les nombreux amis, clercs et laïcs, connus et inconnus, qui m’ont soutenu par leurs vœux cordiaux, leurs manifestations d’égards, des prières spontanées, pendant toute cette période. Et naturellement, je n’oublie pas, très cher Alexis, votre premier appel téléphonique, parmi les premiers, au cours duquel vous m’avez communiqué votre propre expérience d’hospitalisation dans la même unité de « l’Evanghelismos ».

– Voudriez-vous ajouter quelque chose au sujet du schisme en relation avec la question ukrainienne ?

– L’une des plus grandes afflictions, ces derniers temps, est que l’unité orthodoxe a été fissurée et qu’une trouble attente se prolonge. Les initiatives en Ukraine, après deux ans déjà, n’ont manifestement pas donné le résultat thérapeutique escompté. Ni la paix, ni l’unité n’ont été obtenues pour les millions d’orthodoxes d’Ukraine. Au contraire, la mise en question et la division se sont étendues aux autres Églises orthodoxes locales. Actuellement, il est urgent que quelque chose d’efficace se réalise. Le temps qui passe aggrave la blessure. Le danger énorme pour l’Orthodoxie est évident : un clivage ethnique (entre Grecs, Slaves et ceux qui souhaitent des relations harmonieuses avec tous), qui abroge le caractère multiculturel de l’Orthodoxie et son universalité. C’est là le plus grand danger, non seulement pour l’Orthodoxie, mais aussi pour toute la chrétienté, et il faut à tout prix l’éviter, de la part de tous et le plus rapidement possible. L’expérience du traitement du coronavirus souligne que, indépendamment de son apparition et de sa propagation, la question urgente est son traitement pratiqué à temps et la guérison finale de la maladie. Je crois que le vaccin spirituel dans le cas concret est la réconciliation dans le sens biblique. Je confesse que je suis saisi par la douleur lorsque je ne peux être d’accord avec des frères chers et respectés mais, cependant, je ne peux ignorer des faits éclatants et des principes orthodoxes fondamentaux. L’initiative pour le traitement thérapeutique de la nouvelle réalité appartient indubitablement au Patriarcat œcuménique, mais toutes les Églises autocéphales doivent aussi, en fonction de leurs responsabilités, contribuer à la réconciliation, au dépassement du schisme. Ma conviction inébranlable est que la réconciliation apportera la paix des millions de fidèles. En même temps, l’Orthodoxie confirmera sa capacité spirituelle à cicatriser les plaies, avec pour guide la Parole de Dieu et l’action du Saint-Esprit, soulignant la vérité qu’elle est l’Église une, sainte, catholique et apostolique, qui a pour Chef le Christ, le Fils de Dieu incarné « pour qui et par qui sont toutes choses » (Hébr. 2,10), et «… qui nous a donné le ministère de la réconciliation » (2 Cor. 5,18).

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