Dans une interview publiée le 12 septembre, le métropolite de Minsk et Zaslav Benjamin, exarque patriarcal de toute la Biélorussie, a partagé avec Konstantin Pridybaïlo, correspondant de la chaîne russe télévisée RT, ses vues sur la mission de l'Église et la situation dans le pays.

Interview du métropolite de Minsk et Zaslav Benjamin sur la situation en Biélorussie
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Selon le métropolite, les membres du clergé doivent être neutres à l’égard des événements en Biélorussie et ne pas s’impliquer dans les conflits politiques. De même, le métropolite ne soutient pas l’idée de l’octroi de l’autocéphalie de l’Église orthodoxe biélorusse promue par certains acteurs politiques du pays.

— Vous dirigez l’Église orthodoxe biélorusse à un moment si difficile pour le pays. Quel est maintenant votre tâche principale ?

— La tâche principale, je pense, est la même dans tous les temps pour les membres du clergé : annoncer la Parole de Dieu à tous les hommes. C’est alors que tout revient à sa place et que toutes les tensions tombent, les justes solutions sont trouvées. Il y a un autre problème : comment annoncer la Parole de Dieu ? Comment l’apporter à la catégorie de personnes la plus large possible ? Mais c’est déjà une autre question. Donc, avant tout, la Parole de Dieu, l’Évangile, l’enseignement de l’Église. L’enseignement sur la loi morale, le sentiment moral dans l’homme. C’est là l’éventail de questions qui doit être mis au premier plan.

— Vous êtes le premier Biélorusse qui dirigez l’Église orthodoxe du pays en 31 ans de son existence [en tant qu’exarchat, ndt]. De votre point de vue, dans quelle mesure cela est important pour vos fidèles ?

— Ce qui est important est la mesure dans laquelle l’homme fait son travail professionnellement. Dans le domaine ecclésiastique, le professionnalisme constitue à suivre l’enseignement de l’Église dans tous ses détails, en toute exactitude, avec grand soin. Dans notre société, en général, il y a une demande pour que la langue biélorusse soit utilisée plus souvent, afin que notre conscience nationale se développe. Mais cette interpellation n’est pas si grande pour être placée en première place. Nous pensons que ce ne sera absolument pas une bonne perspective pour l’Église, si le critère national prédomine. Je pense qu’un bel exemple à ce sujet est le métropolite Philarète [Bakhromeev, qui dirigea l’Eglise biélorusse de 1978 à 2013, ndt], qui a reçu le titre de héros de Biélorussie. Or, il est né à Moscou, la Biélorussie est pour lui aussi chère que la Russie et Moscou.

— Dans le contexte des événements actuels en Biélorussie, certaines forces tentent de s’immiscer dans les affaires de l’Église orthodoxe et de l’Église catholique. De votre point de vue, comment faut-il réagir à ces tentatives d’immixtion, plus exactement d’implication de l’Église dans les conflits politiques ?

— L’apôtre Paul dit que nous devons être tout à tous, afin d’en sauver ne serait-ce que quelques-uns. Nous pensons que la position de l’Église doit être neutre. Elle doit rester le lieu de rencontre entre les gens qui ont des points de vue politiques différents, qui ont différents niveaux d’instruction, différents intérêts. Il faut que les gens se sentent bien dans la maison de Dieu, qu’ils se trouvent dans la maison du Père céleste. Et la position de l’Église doit être, d’une part, neutre et au service de la réconciliation, d’autre part elle doit annoncer la Parole de Dieu non pas en cherchant à l’imposer, mais avec amour. La Parole de Dieu dit où est la vérité, où est le mensonge, où est le péché, où est la vertu et elle dit comment s’efforcer dans la situation actuelle de retrouver, à l’aide des vertus, le chemin d’une Biélorusse calme, paisible.

— De votre point de vue, comment les autorités et l’Église interagissent-elles actuellement en Biélorussie ?

— Avant tout, sur cette interaction a agi l’infection du coronavirus. Nous avons été contraints, dès le début du Grand Carême, de réduire nombre de nos projets, sociaux, missionnaires, ainsi que le travail avec la jeunesse. Malheureusement, jusqu’à ce jour, nous ne pouvons reprendre ce travail dans son intégralité. Mais je pense que, quoi qu’il en soit, la situation se normalisera d’une façon ou d’une autre, et que nous pourrons continuer nos projets, en les élargissant et les approfondissant, et aussi en trouvant de nouvelles possibilités.

— Vous avez utilisé maintenant le mot « jeunesse ». Justement, la jeunesse, probablement des gens de mon âge, 30 ans, sont les principaux participants de ces actions qui se déroulent dans les rues de Minsk et d’autres villes. Mais il y a une chose désagréable, à laquelle j’ai fait face moi-même, c’est la publication de données personnelles sur internet. Qui plus est, les gens écrivent des commentaires ou des messages haineux, bien que parfois nous ne nous connaissions pas, ils ne partagent pas simplement mes points de vue sur la situation politique. D’où vient une telle haine chez les Biélorusses, alors qu’ils sont apparemment paisibles ?

— Il me semble que de telles choses dans la vie de notre société surviennent du fait que les gens ne prêtent pas toujours attention à la voix de leur cœur. Et ils ne font pas toujours attention, comme l’enseignent les saints Pères, à ce qui se produit dans le cœur, ce qui s’y trouve, quelles pensées, quels sentiments : s’ils sont bons ou de qualité opposée. L’Évangile nous dit que « L’homme bon tire de bonnes choses du bon trésor de son cœur, et le méchant tire de mauvaises choses de son mauvais trésor ». Il faut avoir une attitude plus attentive à la composante spirituelle de notre vie, pénétrer les lois spirituelles. Parce que par sa méchanceté, l’homme nuit non seulement aux autres, mais aussi à lui-même.

— Vous avez pratiquement commencé à répondre à ma question suivante. Maintenant, de nombreux prêtres, dans leurs prédications, et simplement dans leurs commentaires ont commencé à parler de la politique. À quel point cela est-il opportun, que vous semble-t-il ?

— La politique est un domaine très compliqué. Il y a là beaucoup de choses cachées, incompréhensibles. Si nous, membres du clergé, nous occupons de politique, qui alors guidera le peuple dans la Loi divine ? L’immersion dans la politique laisse son empreinte sur l’âme et la parole n’est alors plus aussi impassible et équilibrée, elle n’est pas basée sur l’Évangile. La logique, les désirs, les sens, les aspirations s’en mêlent. On souhaite aider les gens, mais ce faisant, on ne se demande pas quelle est la volonté de Dieu, quelle est la voie agréable à Dieu, et que dit de cela l’Évangile. Aussi, la tâche des membres du clergé est avant tout de parler de la vertu et du péché, de la voie vers le redressement, de surmonter les péchés et les fautes du passé et du présent, d’appeler à l’union, à l’unité de notre société sur le fondement des valeurs chrétiennes et spirituelles.

— Il est logique de demander maintenant : à la lumière des derniers événements, les relations entre les confessions ont-elles changé en Biélorussie ?

— Je pense qu’elles n’ont pas changé. La seule question est que la situation actuelle laisse ses traces sur nous tous, et comme je l’ai dit plus haut, nos possibilités pour travailler dans les différentes directions de la vie publique (en raison de la propagation du virus, RT) ont changé. Actuellement, les occasions de rencontres ou d’événements qui témoigneraient de nos bonnes relations sont moindres. Pour ce qui concerne la bienveillance, cela a toujours été inhérent à notre terre. Bien sûr il faut garder cela. Que Dieu ne fasse pas qu’il y ait encore des divisions sur la base religieuse. De notre côté, nous ne nous préoccupons pas seulement de nos fidèles. Nous vivons des moments qui d’une façon ou d’une autre se reflètent dans toute la société biélorusse, indépendamment des convictions religieuses des gens, voire même s’ils sont incroyants, athées. Ce sont nos concitoyens, nos frères, bien que ce ne soit pas en Christ, mais ce sont des frères comme enfants de Dieu, enfants d’Adam.

— Vous avez prononcé le mot « division ». Certains dirigeants de l’opposition ont déjà parlé de l’autocéphalie, l’insinuent. Quelle est votre position sur cette question ?

— Ce sujet est quelque peu imposé de l’extérieur. Un tel besoin à l’intérieur de la Biélorussie est inexistant. Les siècles précédents l’ont montré : lorsque cette question a été soulevée, en règle générale se trouvaient derrière les autocéphalistes un groupe de gens qui d’une façon ou d’une autre n’arrivaient pas à faire leurs preuves ici dans la patrie. Maintenant à ce sujet [de l’autocéphalie, ndt], ce sont plutôt des laïcs qui en parlent, qui veulent par cela promouvoir leurs idées. Mais il n’y a absolument pas aucune nécessité à cela. En même temps, je voudrais dire qu’il ne faut faiblir maintenant et tomber dans l’insouciance. Parce que tout récemment, il y a un an, nous ne pouvions imaginer ce qui pouvait se produire ici en Biélorussie. D’autant plus, il faut rester vigilant et éviter toute velléité à soulever cette question [de l’autocéphalie] d’une façon ou d’une autre.

— Personnellement, ce qui se produit en Biélorussie rappelle beaucoup les événements en Ukraine, il y a six ans. Que vous semble-t-il, quelles leçons peut-on tirer de ces événements, afin de ne pas permettre ces fautes ici, maintenant, en Biélorussie ?

— Dans la situation qui s’est constituée en Biélorussie, je perçois qu’il doit y avoir un mouvement qui doit se faire pas-à-pas, pour avancer. Et ce mouvement doit tenir compte du fait que les erreurs, les péchés qui ont été commis dans cette confrontation doivent être expiés, que le repentir doit être apporté. Ceux qui ont permis des actes incorrects, bien sûr, doivent être punis du point de vue humain. Mais en même temps, il faut prendre conscience qu’outre la société humaine, Dieu jugera encore les hommes, Il récompensera les bonnes œuvres et punira les œuvres mauvaises. Moyennant quoi, Il fera justice même des actions, des pensées, des sentiments qui sont invisibles aux hommes. Certains dont l’homme, peut-être, n’est pas conscient. Pour cette raison, il y a ces paroles ,du Sauveur, notre Dieu, qui dit : « À  moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur ». Il faut aussi en tenir compte. D’un côté, selon nos lois civiles, les coupables doivent subir une punition. Mais cela ne doit être la fin de la voie de la réconciliation. La principale composante de la réconciliation est la possibilité de pardonner et de ne plus se souvenir, de surmonter son ressentiment. Parce qu’il est impossible selon la balance de la justice humaine de peser tous les détails, qui a le plus raison, qui moins. Il faut commencer à écrire une nouvelle page de notre patrie. C’est, disons, la création d’une nouvelle constitution, de nouvelles élections, etc. Mais il faut que ce soit sur une page blanche, bien préparé et dans un esprit de paix.

— Vous dites qu’il faut savoir se réconcilier. Il y a une expression connue de saint Laurent de Tchernigov (+1950) : « Comme il ne faut pas diviser la très sainte Trinité, Père et Fils et Saint-Esprit – un seul Dieu – il ne faut diviser la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie ». Êtes-vous d’accord ?

— Nos peuples sont très proches. Et cette division s’est produite plus sur la base politique. En outre, elle a été modélisée depuis l’extérieure. C’est une autre affaire s’il nous a manqué la sagesse de nos générations précédentes pour nous opposer à cette division. Mais en même temps nous savons qu’il y a des prophéties selon lesquelles les trois peuples frères seront de toute façon ensemble. Nous prierons pour cela, nous aspirerons à cela.

— Vous êtes docteur en théologie. J’ai justement cité un saint moine. Peut-être y a-t-il une autre citation que vous aimez bien, qui correspond à la situation que nous voyons maintenant ?

— C’est la citation de saint Séraphin de Sarov. Il n’était pas théologien, il n’avait pas même reçu une formation au séminaire. En même temps, le saint parlait très puissamment, profondément et était un homme disposant d’une large instruction pour son temps, qu’il avait lui-même acquise. Il aimait lire la Sainte Écriture, il ne se contentait pas de la lire, mais il la vivait. À la question, comment agir dans telle ou telle situation, le saint répondait : « parfois tais-toi, parfois crie ». Lorsque l’homme fait face à un choix, il doit montrer de la sagesse et de la prudence. Parfois, il faut se taire, parfois parler, voire même crier, pour atteindre un certain but. Parfois, il nous manque cette sagesse du saint qui savait parler avec délicatesse, prudence, avec les gens. Et par l’exemple de sa vie, il a montré que le mal était vaincu par le bien. Et lorsque les bandits l’attaquaient, et lorsque les autres moines ne le comprenaient pas.

— Quel est votre principe de vie ?

— S’efforcer de vivre selon l’Évangile.

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