Interview du métropolite de Proussa Elpidophore (Patriarcat œcuménique) au sujet du Patriarcat de Moscou et de la situation actuelle de l’Église orthodoxe en Turquie

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Dans une interview au journaliste grec Athanassios Avgherinos, le métropolite de Proussa Elpidophore a abordé la question de l’absence du Patriarcat de Moscou au Concile de Crète, de l’Église orthodoxe en Ukraine et de la situation du Patriarcat œcuménique en Turquie. Nous en donnons ci-après de larges extraits.

La rencontre du journaliste avec le métropolite Elpidophore a eu lieu à Thessalonique lors de la récente conférence théologique internationale au sujet de la réception du Concile de Crète. À ce sujet, le métropolite Elpidophore a déclaré : « Le Patriarcat œcuménique est convaincu que plus existent des complications, plus nous ressentons de façon plus aiguë la nécessité de réaliser des conciles et des rencontres ainsi que de soutenir le dialogue, afin que nous puissions, en devenant dignes de la descente de l’Esprit Saint et de l’aide de notre Seigneur Jésus-Christ, surmonter ces difficultés ». En outre, le métropolite estime comme « la manifestation d’une insuffisance théologique et ecclésiologique l’absence de l’Église orthodoxe russe au Saint et Grand Concile de l’Église orthodoxe ». Caractérisant les Églises qui en définitive ont décidé de ne pas participer au concile comme « des satellites de Moscou », à l’exception de l’Église d’Antioche, le métropolite affirme que celles-ci ont simplement étayé leur argumentation « sur la décision prise au préalable par l’Église russe de prendre la direction de se séparer». « Il est communément reconnu, que la non participation de Moscou et des autres Églises n’était provoqué ni par des convictions théologiques, ecclésiologiques ou canoniques », a souligné le métropolite. En même temps, celui-ci pense que les « les cordes ne sont pas encore coupées, que les canaux de communications ne sont pas détruits, mais que simplement l’Église orthodoxe russe doit s’efforcer un peu plus à reconquérir la confiance non seulement du Patriarcat œcuménique, mais aussi des dix Églises orthodoxes, qu’elle a outragées et froissées par son absence et son action dans les coulisses, incitant d’autres Églises à ne pas participer ». Répondant aux critiques, à savoir l’impression que le Concile de Crète était une manifestation réalisée sous le haut patronage du Département d’État américain, le métropolite Elpidophore a qualifié ces évaluations comme de la « paralittérature » et a expliqué que le « Patriarcat œcuménique, qui avait la responsabilité de l’organisation, a mobilisé des Grecs américains, à savoir les cadres de l’Archevêché d’Amérique, qui ont une expérience d’organisation, ainsi que l’ordre des archontes du Patriarcat œcuménique, qui était présent et a aidé dans le domaine pratique la conduite du concile. Mais il s’agissait d’éléments absolument ecclésiastiques, des cadres de l’archevêché d’Amérique, ils n’avaient aucune relation avec les services secrets américains, ou qui que ce soit d’autre ». En ce qui concerne l’autocéphalie de l’Église d’Ukraine, le métropolite s’est exprimé de façon catégorique, manifestant son désaccord même avec les positions de compromis adoptées précédemment par le Phanar lesquelles prévoyaient notamment l’accord préalable des autres Églises locales pour proclamer une autocéphalie : « Pendant ces 2000 ans d’existence de l’Église chrétienne dans ce monde, l’octroi de l’autocéphalie se fait par le Patriarcat œcuménique, un point c’est tout ». « Cependant, le Patriarcat œcuménique, malgré son droit à octroyer seul l’autocéphalie, ne veut pas ignorer les autres Églises (…) Comme vous le savez, l’Église de Russie a démarré une campagne d’information des autres Églises, en fait une campagne de calomnies du Patriarcat œcuménique (…) C’est pourquoi le Patriarcat a décidé de nommer une délégation d’évêques du Patriarcat œcuménique, qui rendra visite aux Églises orthodoxes du monde entier, et les renseignera sur les faits réels, les intentions réelles et la façon réelle avec laquelle est gérée la question de l’Ukraine, afin de dissiper ces informations trompeuses et ces nouvelles déformées que répand l’Église de Russie ». « Le critère et le but du Patriarcat œcuménique n’est pas l’autocéphalie en elle-même, celle-ci n’est pas un but en soi, l’autocéphalie, si elle est retenue finalement, doit fonctionner, elle doit fonctionner pour l’unité du peuple de l’Ukraine. La division actuelle implique la division d’un peuple entier ». À la question « en quoi consiste ces informations trompeuses », a été donnée la réponse suivante par le métropolite : « Nous avons entendu exactement la même argumentation et la même phraséologie, comme si elles étaient sorties de la même imprimante, en 2009, lorsque nous nous préparions à réaliser la visite officielle du patriarche œcuménique Bartholomée en Ukraine, du temps du président Iouchtchenko et du métropolite de Kiev Vladimir Sabodan. L’Église de Russie avait alors procédé exactement à la même campagne d’information de toutes les autres Églises, menaçant d’un schisme, d’Armageddon, de fin du monde, on disait que le patriarche allait en Ukraine pour apporter la division, etc. Finalement, rien de tout cela ne s’est produit, et pour cette raison, maintenant aussi, je ne m’inquiète pas de la même phraséologie, utilisée par le Patriarcat de Moscou ». Répondant à l’affirmation que l’Ukraine est plongée dans une guerre civile, dans laquelle le gouvernement expose aux tirs d’artillerie des régions entières, et que le président même, qui a formulé la demande d’autocéphalie, a les mains pleines du sang de ses concitoyens, le métropolite a répondu que comme évêque et homme d’Église, il ne veut pas tomber « dans la tentation de commenter les situations politiques et les hommes politiques, car cela sort du cadre de mes compétences et de mes capacités ( …) Personnellement, je crois que la résolution du problème ecclésiastique ne va pas aggraver la situation horrible qui existe actuellement, mais que c’est exactement le contraire, je pense qu’elle contribuera à la pacification, à l’union et l’apaisement des passions religieuses ». Quant à la question de savoir si le Patriarcat œcuménique était attitré à rétablir le « patriarche » Philarète au rang épiscopal, dont il a été déchu par le Patriarcat de Moscou, le métropolite Elpidophore répond : « Le fait que quelqu’un soit anti-canonique, ne veut pas dire qu’il n’existe pas. Le fait qu’il soit schismatique ne lui enlève pas le droit de demander sa réhabilitation et le règlement de son affaire en suspens. Les problèmes en suspens afférents aux situations schismatiques, anti-canoniques et problématiques, sont de la compétence du Patriarcat œcuménique. Parmi ses privilèges, le Patriarcat œcuménique dispose de celui d’appel, c’est-à-dire qu’un évêque ou un prêtre qui a été condamné par son Église pour quelque transgression, a le droit de recourir au Patriarche œcuménique pour entendre son cas et rouvrir son dossier pour décision finale. Le patriarcat œcuménique est considéré comme le tribunal suprême et de dernier ressort pour parler avec des termes séculiers, dans l’Église orthodoxe. Donc, recevoir l’appel est un droit que peut exercer le Patriarche œcuménique dans ce cas, et il ne peut rejeter une demande, pour la raison qu’elle provient d’un clerc schismatique et non canonique. C’est précisément parce qu’il est schismatique et non canonique qu’est donné à celui-ci le droit de recourir au Patriarche œcuménique et demander le jugement de son affaire et la réouverture de son cas pour décision finale. Pour cette raison, les demandes qui peuvent être adressées au Patriarcat œcuménique pour l’octroi de l’autocéphalie peuvent provenir tant de personnalités anti-canoniques, que de schismatiques, que de canoniques, que d’uniates, dits « gréco-catholiques ». Outre la polémique concernant l’Ukraine, le métropolite Elpidophore a évoqué dans l’interview l’activité actuelle des hiérarques de Constantinople sur le territoire turc et en milieu musulman, parlant même de « renaissance du christianisme en Turquie » : « Celle-ci est un immense succès historique, une action hardie de notre patriarche œcuménique, le patriarche Bartholomée, qui est le premier patriarche, après la catastrophe d’Asie Mineure [massacre et expulsion de la population grecque d’Asie mineure en 1922, ndt] qui a osé, si vous me permettez l’expression, ouvrir une brèche vers l’Orient. Il a ouvert à nouveau les routes vers les monuments et les édifices sacrés de notre Église et de notre Nation, au Pont, en Asie Mineure, en Cappadoce, en Ionie et ailleurs, en Bithynie, en Anatolie. Les premières décennies après la catastrophe d’Asie Mineure, il existait une phobie et une grande hésitation à voyager en Anatolie pour vénérer nos importants sanctuaires, que nous avions laissés derrière nous. Cela, cependant, a été peu à peu surmonté, et nous le devons au patriarche œcuménique, qui a commencé par la célébration des saintes Liturgies qu’il a organisées sur les ruines des églises, en Cappadoce, à Myre en Lycie [aujourd’hui Demre, ndt] et d’autres régions. Il s’est avéré que la population locale, musulmane, nos concitoyens turcs étaient très coopératifs, très amicaux, très hospitaliers à l’égard de notre patriarche et des évêques, qui se rendaient avec des pèlerins pour célébrer les saintes Liturgies. C’est ainsi que s’est rétablie la confiance réciproque entre le Patriarcat et les autorités turques locales, mais aussi avec la population locale. Cette confiance, au cours de presque trois décennies sous le patriarche Bartholomée, a atteint le niveau d’une collaboration excellente. Je vous rappellerai que pour la fête du deuxième millénaire du christianisme, l’État turc a demandé la collaboration du Patriarcat pour développer le « tourisme religieux » https://journals.openedition.org/anatoli/312 car vous savez que l’Asie Mineure, le territoire de la Turquie d’aujourd’hui, comprend le berceau du christianisme, les villes où a prêché l’apôtre Paul au cours de ses voyages, des villes où ont été pasteurs les Pères de l’Église, Jean Chrysostome, Grégoire le Théologien, Basile le Grande, saint Nicolas de Myre etc. Il existe une pléiade, une multitude de saints et de hiérarques qui ont labouré et pétri ces territoires avec leur sang et leur sueur, ainsi que leur action. Donc, il est très significatif, du point de vue spirituel et ecclésiastique, que le lien avec ces berceaux du christianisme soit renoué. Par ailleurs, ces dernières décennies, principalement après la chute du communisme, il existe une grande mobilité vers la Turquie, comme cela c’est produit dans le reste du monde, des peuples slavophones orthodoxes, qui sont venus entre autres en Turquie, ou bien pour conclure des mariages mixtes, ou pour travailler dans différentes usines ou services etc. Il en a résulté que, dans les diocèses et contrées géographiques dans lesquels la présence chrétienne orthodoxe avait disparu, on a observé une renaissance, une réapparition d’un troupeau orthodoxe. La première tentative réussie s’est produite à Attalie [aujourd’hui Antalya, ndt], celle-ci a été faite par le métropolite de Pisidie Sotiros, qui avait servi auparavant en Corée, où il était le métropolite local. Ayant atteint un certain âge, il se retira de la mission en Corée et il reçut le titre honorifique de métropolite titulaire de Pisidie, sans aucune charge pastorale. Il constata qu’au siège de ce diocèse, situé à Attalie, vivaient au moins 15'000 Russes, Ukrainiens et autres orthodoxes disposant de la nationalité turque et qui avaient des besoins pastoraux, liturgiques et sacramentels. C’est ainsi qu’il acheta l’ancienne église orthodoxe grecque d’Attalie, qui était propriété privée, la fit restaurer, et il fit de même, avec une autre église à Alanya. C’est ainsi que nous avons deux paroisses, une métropole vivante, qui a repris vie grâce à cette présence. De la même façon ont repris vie d’autres diocèses métropolitains dont le mien, celui de Proussa. Celui-ci a aujourd’hui 1000 familles environs, principalement des orthodoxes slavophones qui ont conclu des mariages mixtes à Proussa, ou qui travaillent en ce lieu. J’ai ensuite acheté, grâce à des collectes de fonds à l’étranger et en Grèce, deux églises byzantines dans la région de Proussa. L’une remonte au IXème siècle, l’église des Taxiarques à Sigi [aujourd’hui Kumyaka, ndt]. Et l’autre église, une église célèbre, est celle de la Mère de Dieu « Pantovasilissa » à Triglia. En tant que métropolite du lieu, j’ai désigné un prêtre à titre permanent à Proussa, j’ai acheté deux églises et une résidence pour le prêtre. Actuellement, nous essayons de restaurer les deux églises et la résidence pour que le prêtre s’y installe et que des offices aient lieu à titre permanent. Entre temps, des saintes Liturgies hebdomadaires ont lieu, des baptêmes, des mariages, des sacrements. C’est ainsi qu’a repris vie le christianisme à Proussa, à Attalie et à Smyrne et dans d’autres lieux d’Asie Mineure » (…). Après avoir rappelé les efforts pour faire revivre également la faculté de Halki https://orthodoxie.com/le-patriarche-bartholomee-nous-sommes-tres-optimistes-sur-limminence-de-la-reouverture-de-linstitut-de-theologie-de-halki/, le métropolite a souligné au sujet du gouvernement Erdoğan : « Nous ne pouvons pas ne pas reconnaître que sous le gouvernement de M. Erdoğan, les minorités vivent leurs meilleurs jours en Turquie. Leur situation s’est améliorée. Pour la première fois, les membres des minorités sont considérés comme des citoyens égaux. Les dirigeants religieux et, concrètement notre patriarche, pour ce qui nous concerne, pour parler de notre patriarcat, est respecté par les autorités turques. Il ne fait face ni à la suspicion, ni à l’hostilité, ni à la malveillance, mais fait l’objet d’un respect et d’une attention, qui, je ne le cache pas, nous flattent, nous réjouissent et nous satisfont. Assurément, il existe encore beaucoup de choses à corriger et à faire, mais en tant qu’hommes de Dieu et de l’Église, il nous faut être objectifs et justes, nous ne devons pas seulement exprimer nos griefs et demander réparation des injustices, mais reconnaître les étapes positives qui vont dans la bonne direction ».

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