Krystyna Czerni, Le vespertilion au sanctuaire. Une biographie de Jerzy Nowosielski, éditions Mare et Martin, 2025, 504 pages, 44 euros.
2023 a vu en Pologne la célébration officielle du centenaire de la naissance de Jerzy Nowosielski (1923-2011, né et décédé à Cracovie). En effet, c’est le parlement polonais qui a proclamé l’année 2023 comme étant l’année Jerzy Nowosielski. De confession orthodoxe, il est considéré comme l’un des peintres majeurs au XXe siècle dans son pays. Ses œuvres relèvent de thèmes profanes ou s’inspirent des traditions religieuses. Elles s’inscrivent dans la recherche picturale du XXe siècle avec une démarche qui lui est propre, ce qui conduit l’éditeur de l’ouvrage à observer qu’elles « transgressent les écoles établies ». Le livre propose de nombreuses photographies et des reproductions des œuvres de Jerzy Nowosielski qui se trouvent notamment dans des musées, des collections privées ou encore dans des églises. Ses compositions religieuses, icônes et fresques, témoignent d’une grande ouverture œcuménique. En effet, on les retrouve aussi bien dans des églises orthodoxes, à Cracovie, à Bialystok, à Jelenia Góra, que catholiques comme à Wesoła [un arrondissement de Varsovie], et grecque-catholique comme dans l’église ukrainienne de Lourdes.
Cette biographie, dense, détaillée et substantielle, retrace le parcours existentiel de Jerzy Nowosielski dans les différents contextes traversés : humain, amical, familial, intellectuel et religieux, mais aussi artistique, social, politique et plus généralement historique. La Pologne et sa population ont traversé au XXe siècle bien des épreuves ! Le cheminement spirituel de l’artiste est très intéressant à plus d’un titre. Sa mère était issue de milieux catholiques (comme l’était sa femme Zofia) tandis que son père venait de milieux gréco-catholiques, uniates. Dans un premier temps, Jerzy a suivi la voie de son père, cela le conduisit jeune adulte à un an de noviciat dans un monastère studite, puis a choisi ensuite l’orthodoxie tout en restant en relation avec les autres traditions et en les respectant profondément. Pareillement, tout en se sentant pleinement Polonais, il n’hésitait pas à affirmer ses affinités avec les cultures ukrainienne et russe. Grand lecteur des Écritures, passionné par les écrits des Pères de l’Église et par les ouvrages de théologie, avec un intérêt marqué pour la tradition apophatique, la « théologie négative », il témoigna souvent de ses vastes connaissances dans ces domaines notamment par différents écrits. C’est ainsi qu’il participa à plusieurs numéros de Contacts. Revue française de l’orthodoxie. Dans le n° 109 [1er trimestre 1980], son article s’intitule « Entre la Kaaba et le Parthénon ». Il est présenté comme suit dans le « Liminaire » du numéro : « Le théologien orthodoxe polonais Jerzy Nowosielski situe l’art de l’icône “Entre la Kaaba et le Parthénon”, entre et au-delà, dans une perspective “trans-figurative”. » Il signe un autre article, en plus des chroniques qu’il rédige, dans le n° 133 [1er trimestre 1986] qui a pour titre « Mystagogie de l’image peinte de la Crucifixion » et que le « Liminaire » introduit ainsi : « Le théologien orthodoxe polonais Jerzy Nowosielski, dans sa Mystagogie de l’image peinte de la Crucifixion montre comment, grâce à l’icône, nous percevons que “la souffrance et la torture du corps humain se transforment en figure terrible et mystérieuse de la gloire de Dieu.” Lorsqu’il se rend à Paris, il lui arrive de s’entretenir avec Mgr Georges [Wagner] ou avec Mgr Mélétios ou encore avec Leonid Ouspensky. En Pologne, il est très proche du père Jerzy Klinger [p.211-212], auquel la revue Contacts rend hommage lors de son décès [n° 94, 2e trimestre 1976] en précisant [“Liminaire”] : “Le père Georges Klinger, le principal théologien de l’Église orthodoxe de Pologne, un des penseurs les plus novateurs de l’orthodoxie contemporaine, vient de nous quitter prématurément.” Une de ses filles, Irena, est l’épouse du père Eugène Czapiuk, qui a longtemps célébré à Paris dans la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, tandis que sa deuxième fille est l’épouse du père et théologien Henryk Paprocki, qui a fait son doctorat à Paris à l’Institut Saint-Serge, auteur de plusieurs livres, dont Jerzy Nowosielski était également très proche. Ce chemin spirituel fut intense, exigeant et fut même confronté à l’athéisme, sans s’éloigner de l’Église, une sorte de passage par un désert intérieur que Nowosielski relate ainsi [p.201-202] : “Un athéisme aussi radical, l’expérience de la non-existence de Dieu est une expérience profondément mystique, c’est en somme de la théologie négative, apophatique. À cette époque, je me suis libéré de l’image de Dieu qui n’est sans doute qu’une projection du père — Jung nous l’expliquerait bien mieux. Je me suis libéré des projections et j’ai conquis ma liberté. Seul un homme libre peut vraiment comprendre quelque chose.”
L’ouvrage se penche également, longuement [de la page 315 à 350], sur les oppositions rencontrées par Jerzy Nowosielski lorsqu’il a peint l’intérieur de différentes églises ou ses icônes qui y furent placées. Cela pose la question vaste et complexe du rapport entre la peinture profane reconnue d’une époque, ici le monde contemporain, et la peinture religieuse qui, tout en utilisant des techniques de cette représentation, ne suit pas les mêmes règles fondamentales ni les mêmes objectifs. Ce sujet est aussi abordé et fort bien posé. Les œuvres religieuses de Nowosielski reçurent de nombreux soutiens, et c’est pourquoi on lui demanda souvent de s’atteler à telle ou telle réalisation, mais également des critiques vives pour ces mêmes représentations.
Un beau portrait, approfondi, de l’itinéraire d’une vie à la croisée de nombreuses routes, visibles et invisibles.
Christophe Levalois
