Vie_de_saint_sava_1
Mgr Nicolas Velimirovitch : Vie de saint Sava,  traduit de l’original anglais par Ljubomir
Mihailovic. Coédition L’Age d’Homme/Diocèse serbe d’Europe occidentale, Paris,
2001, 158 pages.
La très belle Vie de saint Sava rédigée en anglais
par l’évêque Nicolas Velimirovitch (1880-1956) auquel son talent d’orateur et
d’écrivain a valu le surnom de « Chrysostome serbe », a été publiée
par les éditions L’Age d’Homme la même année dans deux traductions
différentes : l’une, due à Hélène Pignot, dans la collection « La
Lumière du Thabor », l’autre, meilleure selon nous, due à Ljubomir
Mihailovic, dans une coédition avec le Diocèse orthodoxe serbe d’Europe
occidentale.

Débutant comme un conte merveilleux (« Il y a
fort longtemps, vivait un jeune prince. Il était exceptionnellement
intelligent, riche et beau… »), écrite dans un style lyrique très poétique
et empreinte d’une profonde spiritualité, cette Vie se lit comme un roman
passionnant de bout en bout.

Fils du roi de Serbie Nemanja, le prince Ratsko
(1174-1235), pourvu de tous les dons et de tous les biens de ce monde, renonça
au brillant avenir auquel il était promis dans le monde et s’enfuit du palais
paternel à l’âge de dix-sept ans pour devenir moine au Mont-Athos sous le nom
de Sava. Mettant à profit l’autorité que lui conférait sa prestigieuse
ascendance ainsi que les nombreux dons que lui faisait parvenir sa famille, il
s’activa très tôt à développer le monastère de Vatopaidi, qui l’avait
accueilli, et à soutenir d’autres monastères dans le besoin. Dix ans plus tard,
son père, le roi Nemanja qui avait de son côté œuvré avec succès à
l’unification de la Serbie jusqu’à en faire l’un des plus puissants royaumes
d’Europe centrale, renonça au pouvoir et aux privilèges de son état pour
embrasser la vie monastique sous le nom de Syméon, s’installant quelques mois
au monastère de Studenica avant de rejoindre son fils au monastère de
Vatopaidi ; il était alors âgé de quatre-vingt quatre ans. Tous deux se
mirent à restaurer le monastère de Hilandar, dépendance de Vatopaidi alors
abandonnée, acquirent son indépendance auprès de leur parent l’empereur de
Byzance, et en firent l’un des plus beaux et des plus grands monastères de
l’Athos. Après avoir mené une vie monastique courte mais exemplaire, Syméon
s’endormit dans le Seigneur, âgé de quatre vingt-sept ans, l’huile parfumée (myrrhon)
qui s’écoula depuis lors de ses reliques témoignant visiblement de sa sainteté.
Sava de son côté n’était pas seulement un bâtisseur : il menait une vie
ascétique particulièrement exigeante et aimait à se retirer dans l’hésychastère
(appelé « Mislionica ») qu’il fit construire près de Karyès à
l’intention des moines de Hilandar qui souhaitaient mener une vie plus isolée
et plus austère. C’est contre son gré qu’il dut continuer à participer à la
gestion du monastère de Hilandar et qu’il dut œuvrer à régler les conflits qui
opposèrent ses frères Stéphane et Vukan à la suite de l’abdication de leur
père. Il fut ensuite appelé par son frère Stéphane, devenu roi, à développer
l’Église serbe. Il devint d’abord higoumène du monastère de Studenica, près
duquel il bâtit un hésychastère semblable à celui qu’il avait fondé sur la
Sainte Montagne et dans lequel il avait également l’habitude de se retirer pour
se consacrer entièrement à la prière. Puis il construisit le monastère de
Jitcha, avant de retourner au Mont-Athos. Face à deux forces qui menaçaient la
religion du peuple serbe — à l’extérieur la pression des Latins partis à
la conquête de l’Orient, à l’intérieur celle de l’hérésie bogomile (une
résurgence du messalianisme) qui se développait dangereusement — Sava
ressentit la nécessité de fonder une Église serbe indépendante et forte. Il
obtint de l’empereur et du patriarche de Constantinople qu’un archevêque y fût
nommé (il fut lui-même désigné, contre son gré, pour remplir cette fonction),
puis que fussent créés des diocèses sur le territoire du royaume, et enfin que
l’Église serbe devînt autocéphale, ce qui fut accordé en 1219. Il fut consacré
primat de l’Église serbe au monastère de Jitcha tandis que le même jour son
frère Stéphane était solennellement intronisé roi de Serbie. Stéphane devait
malheureusement mourir en 1228, et Sava eut fort à faire pour empêcher que le
royaume ne fût disloqué par les rivalités qui opposaient ses neveux. Il réussit
à sauvegarder ce que son père et son frère avaient réalisé, et entreprit alors
un long pèlerinage en Terre Sainte et dans tout le Moyen-Orient. C’est au
retour de ce pèlerinage, alors qu’il traversait la Bulgarie et s’apprêtait à
rentrer en Serbie qu’il tomba malade et mourut (1237). Il fut vénéré
immédiatement comme un saint. Durant sa vie monastique, non seulement il avait
toujours mené une vie irréprochable et gardé la même règle de vie austère dans
toutes les circonstances, mais il avait manifesté de nombreux charismes et
accompli beaucoup de miracles. Son tombeau, au monastère de Milecevo fut
l’objet d’une grande vénération de la part non seulement du peuple orthodoxe
des Balkans, mais de la population musulmane elle-même, et cela pendant deux siècles
et demi, avant qu’un pacha moins éclairé et tolérant que ses prédécesseurs n’en
prenne ombrage et n’ordonne de brûler le corps du saint (1495). Le souhait
qu’avait toujours eu saint Sava de mourir en martyr pour le Christ se réalisa
ainsi après sa mort.

La Vie de saint Sava par l’évêque Nicolas est un
chef-d’œuvre littéraire, qui se lit avec beaucoup de plaisir et d’émotion.
C’est en même temps un récit historique qui nous instruit sur la situation
politique et religieuse de l’époque, et sur l’édification du royaume et de
l’Église de Serbie. C’est aussi et surtout une œuvre spirituelle qui évoque de
manière détaillée le mode de vie monastique (en particulier au Mont-Athos,
saint Sava ayant transposé en Serbie le typikon et la règle athonites) et qui
présente l’exemple édifiant d’un homme qui sut renoncer à tout ce que les
hommes recherchent généralement dans ce monde (la richesse, le pouvoir et la
gloire) pour consacrer toute sa vie à Dieu. L’auteur parsème son récit de
remarques empreintes d’une grande sagesse spirituelle. Ainsi, à propos de la
vie monastique de saint Sava : « Deux phrases sont souvent répétées
dans les saintes Écritures : “se tenir devant le Seigneur” et “chercher le
visage du Seigneur”. Un moine apprend, dès le début, à réaliser ces deux
préceptes dans sa propre vie, par des exercices constants. » À propos de
son élévation à l’épiscopat : « Un trait fondamental de l’homme
religieux réside dans le sentiment d’insatisfaction qu’il éprouve à l’égard de
lui-même. Lorsqu’il est, en dehors de sa volonté, l’objet d’une promotion au
sein de l’Église, il se considère comme diminué, quasiment châtié. » À
propos de sa popularité dans toutes les régions qu’il a traversées :
« Un véritable homme de Dieu est bien accueilli où qu’il apparaisse. »
À propos de sa sainteté : « Nulle beauté ne peut être comparée à la
beauté de la sainteté. Car seule la beauté de la sainteté purifie et élève
l’âme humaine. Elle éveille deux sentiments nobles dans le cœur des
hommes : le respect et la joie. » Sur le même thème encore :
« De nombreux saints restent inconnus des hommes ; ils ne sont connus
que de Dieu. Le Royaume du Christ dans les Cieux serait en effet plein de
tristesse et fort réduit s’il ne comportait que les seuls saints dont les noms
sont inscrits dans le calendrier. Dieu ne dévoile pas au monde tous ses saints,
mais seulement ceux dont les besoins de l’Église, de l’époque ou d’un peuple
particulier rendent l’apparition publique nécessaire. »

Jean-Claude Larchet

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