Trois métropolites de l’Église orthodoxe bulgare expriment leur point de vue sur la situation en Ukraine

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Les métropolites Gabriel de Lovetch, Jean de Varna et Veliki Preslav, et Daniel de Vidin ont exprimé leur point de vue sur la situation alarmante dans laquelle se trouve l’Église orthodoxe en Ukraine. Dans cette déclaration, publiée le 9 octobre (avant la décision de Constantinople), sur le site officiel de l’Église orthodoxe bulgare, il est dit : « Lors de sa session du 4 octobre 2018, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe bulgare a examiné la lettre N°599 du 3 octobre 2018 du patriarche de Moscou et de toute la Russie Cyrille à l’occasion de la situation alarmante dans laquelle se trouve l’Église orthodoxe en Ukraine et sur les actions du Patriarcat de Constantinople sur le territoire canonique de l’Église orthodoxe russe du Patriarcat de Moscou dans l’État mentionné. Après la lecture de la lettre au cours des discussions, des points de vue différents ont été exprimés. Chacun des respectés confrères hiérarques, qui souhaitait partager son point de vue au sujet de la question examinée, avait la possibilité de le faire. Guidés par notre conscience épiscopale, nous exprimons les considérations suivantes : En premier lieu, il se créée l’impression d’une contradiction entre les motifs déclarés par le Patriarcat de Constantinople pour son ingérence unilatérale dans les affaires d’une autre Église locale, et ce qui se produit réellement suite à cette immixtion. Il est déclaré que l’on recherche les voies pour surmonter la division qui existe dans le peuple orthodoxe ukrainien. Or, à l’heure actuelle, les orthodoxes qui confessent leur unité spirituelle avec l’Église canonique d’Ukraine du Patriarcat de Moscou subissent la violence et comptent des pertes humaines. On peut se demander ce qu’il adviendra de ces gens si, à la suite des intentions manifestées par Constantinople en Ukraine, une autre structure orthodoxe canonique est créée à côté de l’Église orthodoxe d’Ukraine du Patriarcat de Moscou. Avons-nous oublié où a amené l’ingérence des autorités de l’État dans les affaires de l’Église orthodoxe de Bulgarie pendant la triste division des années 1992-2004, alors que toute une série d’églises, de monastères, d’institutions de notre Église orthodoxe ont été saisies par les schismatiques à l’aide du pouvoir politique de cette époque ? Qui prendra sur soi la responsabilité pour tous ces gens en Ukraine, dont la vie sera menacée au moment où ils prendront la défense de leurs lieux saints, églises et monastères, lorsque l’enregistrement sous son appellation actuelle sera enlevé à l’Église orthodoxe canonique, à laquelle ils appartiennent, ce dont parlent ouvertement les politiciens en Ukraine ? Permettez-nous de rappeler les paroles du métropolite de Nevrokop Nathanaël d’éternelle mémoire, prononcées lors du concile panorthodoxe élargi et supra-juridictionnel de 1998 : « Je me demande de qui je suis le clerc ? Du pouvoir politique ou de l’Église ? Je dis souvent que je suis devenu clerc pour écouter la soutane et non le pantalon. Nous, clercs, ne nous mêlons pas de la politique, et ne voulons pas que les politiciens se mêlent des affaires ecclésiastiques » (Actes du concile 1998, Sofia). En deuxième lieu, nous sommes particulièrement préoccupés par la profonde disparité entre le fondement donné par le Patriarcat de Constantinople à ses actions et l’ordre canonico-juridique existant pendant un millier d’années dans l’Église orthodoxe. On fait référence à des documents anciens de plus de 300 ans concernant l’octroi ou non des droits de la juridiction du patriarcat de Constantinople au patriarche de Moscou, et le Patriarcat de Moscou est accusé de s’emparer des droits sur la juridiction de la métropole de Kiev. Or, la déclaration de la violation de ces droits est faite trois cents ans après l’émission des documents y relatifs. De tels conflits pour les territoires et les droits de juridiction sur eux de tel ou tel évêque ne sont pas apparus aujourd’hui. Il est particulièrement important de rappeler le 133ème canon du Concile local de Carthage de 419, qui a défini un délai de trois ans, pendant lequel il est permis d’examiner les revendications d’appartenance d’un territoire à la juridiction d’un évêque donné, tandis que le 17ème canon du IVème Concile œcuménique et le 25ème canon du VIème Concile œcuménique (In Trullo), qui lui est semblable, définissent la prescription trentenaire pour les conflits concernant l’appartenance de la paroisse au diocèse d’un évêque diocésain. Dans le cas ici examiné, il est question d’un délai de plus de 300 ans. Est-il nécessaire de rappeler que pendant plus d’un millénaire des relations entre l’Église de Bulgarie et le Patriarcat de Constantinople et aussi avec les autres Églises autocéphales créées plus tard dans les Balkans, les frontières des diocèses de l’une ou de l’autre de ces Églises autocéphales ont changé à bien des reprises en fonction des vicissitudes des événements historiques et des changements de frontières des États dans lesquels se trouvait l’Église donnée. Cela signifie-t-il donc qu’il est permis de procéder à la réévaluation de la juridiction d’un territoire, par exemple, de l’ancien glorieux diocèse de Mesembria [faisant naguère partie du Patriarcat de Constantinople à l’époque byzantine, situé aujourd’hui en Bulgarie, ndt] – à quelle Église orthodoxe locale des Balkans appartient-il ? Comme cela a été mentionné dans la récente lettre du patriarche de Serbie Irénée au patriarche œcuménique, selon laquelle « dans la tradition des saints canons et la pratique de l’Église, existe entre autres le critère d’ancienneté et ‘des anciens usages’ (8ème canon du IIIème Concile œcuménique), adoptés par tous, qu’un remarquable canoniste comme vous, connaissez mieux que notre humble personne » (lettre du 13 août 2018). C’est-à-dire que les institutions adoptées par toutes les Églises au cours des siècles ne peuvent être révoquées ou contestées par une Église locale (dans le cas présent, celle de Constantinople), quels qu’en soient les motifs. Admettre ces revendications du Patriarcat de Constantinople signifie littéralement un découpage de l’unité de l’Église orthodoxe. Nous pensons qu’il est important dans le cas donné de rappeler certaines déclarations du patriarche Bartholomée d’un passé récent à ce sujet. Dans sa lettre du 11 juillet 1995, le patriarche de Constantinople Bartholomée a écrit au patriarche de Moscou et de toute la Russie Alexis II ce qui suit : « À ce sujet, nous souhaitons vous assurer que l’inclusion des communautés ukrainiennes [de la diaspora, c’est-à-dire hors des frontières de la Russie et de l’Ukraine] dans l’ordre canonique de l’Église orthodoxe par leur réception sous l’omophore du Patriarcat œcuménique, en définitive, s’avérera fructueux, nous en sommes sûrs, pour ce qui est des relations de la très sainte Église de Russie avec les fidèles d’Ukraine. Parce que, d’une part, ceux qui seront reçus devront déclarer officiellement qu’ils n’aspireront pas à l’autocéphalie de l’Église d’Ukraine ou de l’une de ses parties par les méthodes connues de tous des « autocéphalistes » et, d’autre part, parce qu’ils ne pourront coopérer ou entrer en communion avec les autres groupes schismatiques ukrainiens se trouvant hors de la communion avec l’Église orthodoxe, sans porter atteinte à eux-mêmes suivant le principe canonique : « Qui communie avec ceux qui se sont placés hors de la communion [avec l’Église], se trouvent eux-mêmes hors de la communion ». Cette position du Patriarcat de Constantinople était observée strictement et de façon cohérente jusque récemment. On peut présenter encore beaucoup d’arguments à ce sujet, mais, selon nous, ce qui a été mentionné parle assez clairement du danger pour l’unité de l’Église orthodoxe, qui provient des actes unilatéraux du Patriarcat de Constantinople en Ukraine. Celui-ci a-t-il des fondements pour agir de telle façon ou non, le Patriarcat de Moscou a-t-il, à son tour, des raisons de défendre ses droits, tout cela, si l’on en juge par les tendances du développement de la situation, est manifestement une question qui ne peut être réglée seulement par les deux patriarcats. Mais nous heurtant à la cessation de facto de la communion entre deux Églises locales, ce qui, si le conflit s’approfondit, pourrait faire du schisme local actuel en Ukraine un schisme à l’échelle mondiale de la sainte orthodoxie, nous ne pouvons accepter que la poursuite d’actes unilatéraux du Patriarcat de Constantinople en Ukraine soit un mode de résolution du schisme dans ce pays. « Comparant le schisme avec l’hérésie, saint Jean Chrysostome dit que la rupture de l’unité et du plérôme de l’Église n’est pas un mal moindre que celui de la création d’une hérésie. Et autant que le schisme sous cette forme soit digne de condamnation, il mérite encore une plus grande condamnation pour ses conséquences parce qu’en définitive, tout schisme se transforme en hérésie » (évêque Nicodème Milaš). Il en résulte que le Patriarcat de Constantinople n’a pas le droit d’intervenir sur un territoire étranger et d’entrer en communion avec les schismatiques en Ukraine. Permettre une telle intrusion ou la tolérer amènerait à un dangereux précédent, dont les conséquences sont imprévisibles et menacent l’unité de l’Église. Si l’on permet aujourd’hui une intrusion illégitime sur un territoire canonique étranger, qui peut nous garantir que demain la même chose ne se produira pas avec nous, c’est-à-dire avec le territoire canonique de l’Église orthodoxe bulgare ? Les revendications de juridiction au-delà de ses frontières d’une Église locale sur le diocèse d’une autre Église locale ne peuvent être en aucun cas justifiées ! Sur la base de ce qui a été dit et encore pour une série d’autres raisons, dont l’expérience de la division qui a été vaincue dans l’Église orthodoxe bulgare et du dépassement de cette question douloureuse par un saint Concile supra-juridictionnel élargi convoqué à Sofia en 1998, nous exprimons la conviction que la décision faisant autorité au sujet du différend ecclésiastique en Ukraine dans la situation qui a été ainsi créée, n’est possible exclusivement que par la discussion panorthodoxe et la convocation d’un concile panorthodoxe. Il y a quelques jours, le Patriarcat d’Antioche a proposé la convocation d’une rencontre des primats des Églises locales. Lors d’un tel concile panorthodoxe, il nous faut, avant tout, observer les canons et préserver l’unité de l’orthodoxie, parce que, comme l’a dit le métropolite Nathanël de bienheureuse mémoire, dans son allocution au cours du concile de 1998, laquelle s’adressait au patriarche de Constantinople Bartholomée : « Nous nous sommes réunis afin de guérir un schisme, mais en aucun cas le résultat de ce concile panorthodoxe ne doit être un nouveau schisme » (Extrait des actes du concile de 1998 à Sofia). Nous considérons utile de citer la réponse de Sa Toute-Sainteté le patriarche de Constantinople Bartholomée, que nous respectons profondément : « Nous remercions le métropolite de Nevrokopi… En ce qui concerne certains passages de son discours, nous ne pensons pas que notre saint frère suppose que nous souhaitions collaborer avec l’État au détriment de l’Église canonique du pays. En ce qui concerne également ce que disent les schismatiques, à savoir que soi-disant nous cédons et que chaque Église les reconnaîtrait comme ils se présentent eux-mêmes, nous disons que le schisme qui sera formé après le 20 octobre est grotesque, et personne ne sera contraint à reconnaître une pseudo-Église. L’Église de Skopje (macédonienne) lutte depuis des années, afin d’être reçue, d’être reconnue, par les autres Églises, mais du fait qu’elle a été formée et organisée dans certaines circonstances, personne jusqu’à ce jour ne la reconnaît, et nous considérons ne la reconnaîtra dans l’avenir. Personne ne peut faire pression sur une Église orthodoxe particulière dans cette direction ». Il est étrange pour nous, que dans une telle situation conflictuelle, on ne cherche pas un dialogue. Mais à ce sujet, on ne peut nous opposer l’exemple du refus de l’Église orthodoxe de Bulgarie de participer au Concile en Crète en 2016. Le Saint-Synode avait alors estimé à juste titre que la préparation du concile était insuffisante, c’est-à-dire qu’il y avait une série de questions au sujet desquelles un accord n’avait pas été atteint, et qu’il existait un risque réel de pressions lors de l’adoption de certaines décisions. Les événements qui ont suivi, dont l’exemple récent de la décision du Patriarcat de Constantinople de permettre les secondes noces (c’est-à-dire le mariage après l’ordination) montrent réellement que les craintes du Saint-Synode étaient justifiées. Le mariage après l’ordination est catégoriquement interdit par un canon apostolique et une décision d’un Concile œcuménique. Il y avait à ce sujet un consensus panorthodoxe, qui se reflétait dans les projets de décisions du Concile panorthodoxe alors en préparation. Or, au cours du Concile de Crète, le passage du document concernant précisément ce sujet a été modifié et est devenu ambigu, laissant la porte ouverte à diverses interprétations. La décision du Patriarcat de Constantinople qui s’en est suivie rapidement a confirmé le bien-fondé des craintes du Saint-Synode. Dans ce sens, le refus de participer au concile en question ne signifie pas du tout la non observation de la conciliarité de l’Église orthodoxe. Plutôt, la transgression de la catholicité se produit lorsque l’on ne tient pas compte des règles ecclésiastiques. Dans la prière, nous exprimons l’espoir que le commencement de la discussion panorthodoxe sur la situation qui s’est créée et la convocation d’un concile panorthodoxe pour résoudre la question ecclésiale en Ukraine. Nous prions Dieu afin qu’Il garde Son Église de conflits ultérieurs.

† Métropolite de Lovetch Gabriel
† Métropolite de Varna et Velikopreslav Jean
† Métropolite de Vidin Daniel
Le 9 octobre 2018 »

Source

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