Dans son dernier livre, Christophe Levalois décrypte les représentations ambivalentes du loup à travers l’histoire des civilisations.

Vient de paraître : « Le loup et son mystère. Histoire d’une fascination »
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Le loup est un animal fascinant et mystérieux. Son mystère ne tient pas à la part d’inconnu qu’il comporterait, car les peuples avec lesquels il cohabitait avaient une bonne connaissance empirique de sa psychologie et de ses comportements, et l’ethnozoologie et l’éthologie ont plus récemment fait de cette connaissance une science. Il tient au fait que nul animal n’a autant pourvu les mythes d’un grand nombre de sociétés, ni n’a suscité à la fois autant d’attirance et de répulsion.
C’est à cela que Christophe Levalois, en historien des mythes et des mentalités, accorde toute son attention, plaçant au cœur de son étude la relation, complexe et changeante, de l’homme et du loup au fil de l’histoire et dans l’espace des différentes civilisations, et tentant d’élucider un mystère qui n’est pas tant celui du loup que celui de l’homme face à lui.
Il étudie d’une part la place du loup dans les mythes fondateurs et eschatologiques (du monde, de l’humanité) que l’on rencontre dans les civilisations anciennes de tous les continents, et d’autre part l’ambivalence du loup, tantôt pris comme modèle ou comme emblème, voire même sacralisé (et à ce titre vénéré) dans diverses sociétés ou groupes sociaux, et tantôt, au contraire, sorte de bouc-émissaire, incarnation du mal et de la cruauté, objet de peurs et de fantasmes (comme dans le cas célèbre du loup-garou), et en conséquence persécuté et victime de génocides plus qu’aucune autre espèce animale.

« Les sociétés anciennes et nomades, note l’auteur, ont été fascinées par le loup et la meute : son organisation – la solidarité et l’entraide entre ses membres qui forment une famille soudée, son art collectif de la chasse, sa capacité d’adaptation, ou encore l’importance du jeu, à la fois un moyen de détente et d’enseignement. Mais, il y a une idée qui coagule le mystère de la relation de l’homme et du loup : l’ambivalence, laquelle se décline sous différentes facettes.
Bien sûr, tout d’abord, l’ambivalence de l’homme par rapport à cet animal dans le déroulement de cette histoire extrêmement longue : respecté, imité, en relation étroite, mais aussi rejeté, maudit, éradiqué. Puis, l’ambivalence des mythes et des légendes où le loup intervient est également frappante. Il est aussi bien associé à la fin d’un monde, à la mort, au chemin par-delà, qu’à l’aurore d’une vie et au commencement d’une société.
On peut comprendre cette ambivalence si l’on observe le comportement du loup. L’animal est à la fois tendre, joueur, altruiste et protecteur infiniment dévoué jusqu’à donner sa vie pour les siens; mais aussi très féroce et impitoyable lorsqu’il chasse et met à mort sa proie sans aucun égard. Les hommes n’ont pu que se reconnaître face à un tel comportement qui peut paraître contradictoire ! Homo homini aut deus, aut lupus, “L’homme peut être un dieu pour l’homme, ou un loup” (Érasme) ! En effet, c’est également le comportement de l’être humain, tendre et cruel, sensible et insensible, généreux et avide, sage et ignorant, fin et grossier, bâtisseur et destructeur. Plus profondément, cette ambivalence renvoie à la confrontation entre la vie et la mort, entre toutes les morts et toutes les renaissances, ainsi qu’entre les ascensions et les chutes, au cœur de toute existence. C’est là, me semble-t-il, la source véritable de la fascination de l’être humain pour le loup, qui lui offre un véritable miroir, laquelle fascination alimente constamment son mystère depuis des temps infiniment lointains. »

En tant qu’auteur du livre Les animaux dans la spiritualité orthodoxe (Éditions des Syrtes, 2018), j’ai été particulièrement intéressé dans cette étude par les quelques pages (163 à 167) touchant à la place du loup dans le christianisme.
Christophe Levalois remarque que c’est au cours du Moyen Âge surtout que le loup est devenu une figure de l’Esprit mauvais. Il doit pourtant constater que Jérémie (5, 5-6), Ézéchiel (22, 27) et Isaïe (11, 6) en ont déjà une vision négative, laquelle est confirmée de plusieurs façons dans les Évangiles (Mt 7, 15 ; 10, 16 ; Lc 10, 3), jusqu’à être une allégorie du diable dans la parabole du bon pasteur (Jn 10, 2-16). Cette vision négative où le loup symbolise l’ennemi des croyants va se retrouver chez un certain nombre de Pères, qui placent le loup, lorsqu’ils l’évoquent, aux côtés d’autres animaux cruels que l’homme doit se garder d’imiter en suivant ses passions mauvaises. Ils savent cependant qu’il y a une grande différence : tandis que l’homme est maître et responsable de ses comportements, lesquels sont de ce fait soumis à une norme morale, l’animal suit un instinct qui lui permet de se nourrir et d’assurer sa survie, et il n’est, dans ses comportements, susceptible de faire l’objet d’aucun jugement moral.
Il constate que l’on trouve cependant, dans les textes hagiographiques de « bons loups » qui s’attachent à l’homme et lui viennent en aide, mais que ce sont des loups convertis ou apaisés par les vertus des saints. Ils préfigurent le monde réconcilié par le Christ où, selon la prophétie d’Isaïe, « le loup cohabitera avec l’agneau ». L’auteur apporte ainsi beaucoup de nuances à l’idée que le christianisme serait responsable de la diabolisation du loup.

Christophe Levalois, « Le loup et son mystère. Histoire d’une fascination », Le Courrier du livre, Paris, 2020, 198 pages, 18 euros.

Jean-Claude Larchet

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