26/06/2017
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Les chrétiens de Turquie : de la tragédie à l’espoir, interview de l’évêque Cyrille (Sikis) du Patriarcat de Constantinople

Les chrétiens de Turquie : de la tragédie à l’espoir, interview de l’évêque Cyrille (Sikis) du Patriarcat de Constantinople

Des maisons brûlées, des proches tués, l’exil et la diaspora, tel fut le sort de nombreuses familles orthodoxes grecques qui vivaient en Turquie le siècle dernier. Le site internet russe Pravoslavie.Fm a interviewé l’évêque d’Erithrée Cyrille (Sykis) hiérarque du Patriarcat de Constantinople, qui a été sacré en septembre dernier en l’église Saint-Bucole à Smyrne. Ce fut le premier sacre épiscopal dans cette ville depuis 1922. Grâce aux chrétiens orthodoxes de langue russe qui se sont installés en Turquie et à l’activité de l’Association d’étude de la langue et de la culture russes à Izmir [Smyrne], la vie ecclésiale y est devenue plus intense et active, de nouvelles églises sont ouvertes, on a besoin de prêtres.

– Votre Excellence, dites-nous, d’où êtes-vous originaire ?

– Mes ancêtres étaient originaires d’Ayvalık, une petite ville située près de la mer, non loin d’Izmir [Smyrne]. Après la catastrophe d’Asie mineure – la guerre avec les Turcs et « l’incendie » [probablement déclenché par les nationalistes turcs, ndt] de Smyrne en 1922, mes proches, à l’instar de milliers d’autres gens ont dû quitter leur maison et leur terre natale et s’installer sur l’île de Mytilène, qui appartient à la Grèce. C’est là que je suis né. Notre famille vivait difficilement sur le plan matériel, nous nous sommes engagés dans l’agriculture, nous élevions des moutons. Plus d’un million et demi de Grecs ont alors quitté la Turquie, beaucoup ont été expulsés en 1924. Nombreux sont ceux, parmi eux, qui n’étaient même pas grecs, ils étaient seulement chrétiens, ne connaissaient pas même la langue grecque, mais ont été expulsés de leurs terres pour des raisons religieuses.

– Monseigneur, il était difficile pour vos frères de voir chaque jour leur ville natale, sans avoir la possibilité de s’y rendre ?

– Oui, c’était très difficile. Pour les Grecs qui sont partis en Europe ou en Amérique, c’était peut-être plus simple, psychologiquement, d’accepter l’exil. Mais pour ceux qui sont restés non loin de leurs maisons détruites, c’était difficile. Je me rappelle que mes parents et beaucoup de leurs amis, depuis le rivage, regardaient leur île natale, jusqu’à ce que les larmes leur viennent aux yeux. Car là-bas, à Ayvalık, étaient restés non seulement leurs propriétés, les tombes des ancêtres, mais l’histoire des familles et de tout le peuple.

– Comment se fait-il que vous ayez choisi la voie de la prêtrise ?

– Toute mon enfance s’est passée auprès de l’église, j’ai grandi, peut-on dire, à l’église, parmi les cierges et les icônes. Pour moi, il était naturel de croire en Dieu et j’ai souhaité Le servir. Malgré les difficultés financières mentionnées qui ne me permettaient pas d’étudier en même temps que mon frère aîné. Or, par la Providence divine, à l’âge de douze ans, j’entrai au séminaire à Athènes. Là, l’enseignement durait sept ans : trois ans de collège, trois ans de lycée, et la septième année, la théologie. Les règles étaient strictes, mais l’enseignement me plaisait. Il est vrai que j’étudiais avec des interruptions, parce que je travaillais dans une usine de textiles, afin d’aider la famille. Après le séminaire, j’ai continué mes études à la faculté de théologie. Ensuite, je suis parti au monastère sur le Mont Athos, et j’y suis resté jusqu’à ce que mon ami devienne métropolite. Il m’a demandé de revenir à Mytilène et de commencer à y servir à l’église. Pour moi, cela était symbolique : revenir là où avait commencé mon cheminement. J’ai consacré un quart de siècle à ce ministère. Plus tard, sur l’invitation du Patriarcat d’Alexandrie, j’ai servi au Cameroun dans une équipe de prêtres : nous avons construit des écoles, aidé à creuser des puits, apporté des médicaments aux gens. Ce fut une expérience inhabituelle, intéressante. J’ai accompli des voyages caritatifs similaires en Serbe, pendant la guerre en Yougoslavie. Et depuis 2013, j’ai commencé à servir à Izmir en l’église Sainte-Photine.

– Dites-nous, qu’est-il advenu du patrimoine antique et chrétien, avec les valeurs religieuses et culturelles, qu’est-il resté des Grecs en Turquie ?

– Hélas, les églises les plus grandes ont été transformées en mosquées ou ont été détruites ; de mille églises qui fonctionnaient jusqu’en 1922 en Turquie, ne sont restées que quelques dizaines d’églises… La culture chrétienne a été exposée à la destruction : des anciennes fresques ont été détruites. De nombreux villages et villes qui étaient peuplés de Grecs-chrétiens en Turquie sont restés déserts. Et jusqu’à présent, ils ne sont habités par personne. C’est douloureux.

– Quelle est la quantité de fidèles orthodoxes en Turquie actuellement ?

– Environ de 3000 à 5000 personnes, mais pour la plupart, ils ne sont pas grecs. Peu de gens se rappellent encore une date horrible. Après la fuite et l’exode des Grecs en 1922, il y a septembre 1955 à Istanbul, alors que vivaient dans cette ville plus de 150.000 ressortissants de notre peuple. Il y avait des quartiers grecs entiers, les affaires se développaient. Au cours de deux nuits, les 6 et 7 septembre, de terribles persécutions se déroulèrent dans la capitale du pays. Certains Grecs ont été prévenus par des amis du malheur qui se préparait, leur disant de fuir en prenant avec eux ce qu’ils avaient de plus précieux. Mais la majorité des gens ne savaient rien. Ils ont perdu tout, beaucoup ont perdu la vie… Ce furent des jours noirs. Des extrémistes étaient amenés de partout dans des autobus. À l’aide des provocateurs, les chrétiens grecs étaient accusés de différentes fautes et de trahison, ce dont ils n’étaient pas coupables. La foule déchaînée fit irruption dans les quartiers grecs : on tuait, on brûlait, on violait et on pillait les gens. Des canailles savaient où aller, les maisons et les magasins des chrétiens étaient marqués à l’avance. Les persécutions eurent lieu non seulement à Istanbul, mais aussi sur les îles proches où vivait en majorité la population grecque. Des milliers de ressortissants de mon peuple ont alors été tués ! Mais les autorités n’ont reconnu officiellement que 16 victimes de la persécution. Après ces jours presque personne, parmi les chrétiens, à Istanbul ne resta. Les diasporas juive et arméniennes ont également fortement souffert. Ces événements se sont produits il n’y a pas si longtemps. Et il est affligeant que le septembre sanglant soit resté inaperçu pour le monde entier.

– Aujourd’hui, de la même façon, le monde soi-disant civilisé ferme les yeux sur les meurtres des chrétiens…

– Malheureusement, c’est une vérité amère. Au Moyen Orient, maintenant aussi, violemment et sans vergogne, on tue et on réduit en esclavage des chrétiens, des Alaouites et Yézides, et personne ne les défend. Au Conseil de Sécurité de l’ONU, les pays qui autrefois furent chrétiens, les États-Unis, la Grande-Bretagne, se soucient de l’opposition soi-disant modérée, contre laquelle lutte Bachar el-Assad. Mais cette opposition, ce sont aussi des terroristes qui réalisent aujourd’hui le génocide des chrétiens ! Le monde occidental est plus préoccupé des minorités que de la vie des millions de chrétiens au Moyen Orient.

– Monseigneur Cyrille, vous êtes devenu récemment évêque d’Erithrée. De quelle région s’agit-il ?

– C’est l’ancienne désignation grecque de terres se trouvant près d’Izmir, Karaburun, Çeşme, etc.

– Après avoir parlé des anciennes terres grecques, je veux vous demander ce que vous pensez sur l’avenir de la Grèce ?

– Depuis longtemps, le pays passe par des temps difficiles. Mais l’espoir existe que dans l’avenir, la stabilité commencera et alors tout sera bien à nouveau.

Selon vous, quel est le rôle de la Russie dans le monde contemporain ?

– Je pense que le rôle de la Russie dans le monde est d’y apporter l’équilibre. Donner une alternative « à la seule voie correcte » des pays occidentaux. Ce monde s’est grandement détérioré après avoir été longtemps dirigé par un seul maître. Maintenant, ce n’est plus le cas. Dieu soit loué, la Russie est revenue dans la politique mondiale !

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Jovan Nikoloski