19/10/2017
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« Catholicité ou corporatisme » par le père Paul Adelheim

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Catholicité ou corporatisme ? " (Extrait d’une conférence préparée pour les conférences de la Nativité de 2006), père Paul Adelheim

Le père Paul Adelheim, né en 1938, est issu d’une famille allemande installée en Russie. Son grand père, un industriel, a été fusillé en 1938, son père en 1942. Lui-même fut élevé dans un orphelinat après l’arrestation de sa mère, qu’il rejoignit par la suite sur son lieu de relégation au Kazakhstan. Novice à la Laure de Kiev, puis étudiant au séminaire de Kiev, il en est exclu pour raisons politiques. Il devient prêtre, achève le séminaire à Moscou, puis est nommé à Kagan en Ouzbékistan en 1964. Il réussit à construire une nouvelle église pour sa paroisse, mais est arrêté en 1969 et condamné à 3 ans d’internement pour « calomnies contre le pouvoir soviétique ». Il quitte les camps en 1972, avec une jambe en bois suite à un accident survenu en détention. Rattaché depuis 1976 au diocèse de Pskov, marié, avec 3 enfants, le père Paul est recteur de deux paroisses auprès desquelles il a organisé une école de direction de chœur et un orphelinat pour enfants handicapés. Il est aussi l’auteur de publications sur le droit canon et la vie de l’Eglise, et en particulier d’un ouvrage intitulé « Le Dogme de l’Eglise » (Dogmat o Tserkvi), en 2002, véritable manuel d’ecclésiologie et de droit canonique, qui est aussi une critique sans concession des récents statuts de l’Eglise de Russie (1998 et 2001). Ce travail a été complété par une étude intitulée « Juger sans rendre la justice », parue dans le numéro 189 du « Vestnik R.KH.D » (2005), consacrée au Règlement provisoire des tribunaux ecclésiastiques de l’Eglise de Russie.

Le concile comme organe de catholicité et d’unité

L’assemblée eucharistique reste pour tous les temps la semence de catholicité et d’unité, qui germe et porte des fruits. La catholicité est réalisée empiriquement par un organe spécifique, qui exprime cette propriété. En grec on appelle cet organe « synode », en russe « sobor ». Les conciles de l’Eglise qui se sont déroulés tout au long de l’histoire de l’Eglise ancienne, ont par la suite était nommés «oecuméniques» ou «locaux». Dans la Russie d’avant Pierre le Grand les conciles étaient réunis pour examiner les problèmes qui se posaient à l’Eglise : les textes liturgiques, les disputes au sujet du rite, la lutte contre les hérésies. Les conciles (sobory) ecclésiaux dans la Russie ancienne, ne doivent pas être confondus avec les assemblées territoriales (zemskie sobory).
Les « conciles épiscopaux » ont été institués en Russie après la Seconde Guerre mondiale. Du point de vue formel les conciles de l’Eglise se distinguent selon l’époque et la composition. L’appellation « concile épiscopal » parle d’elle-même. Ne peuvent y prendre part que les évêques. Les uns y voient un défaut, les autres un avantage. Pour une ecclésiologie cléricale, qui définit l’unité de l’Eglise comme l’unité de l’épiscopat, le concile épiscopal exprime le principe de l’unité de l’Eglise. Or la catholicité de l’Eglise ne peut être exprimée que par un concile de l’Eglise auquel prend part toute la plénitude des degrés hiérarchiques : évêques, prêtres, moines, laïcs. Le principe de la réception des décisions conciliaires par l’ensemble de l’Eglise est tombé en désuétude dans la tradition ecclésiale du fait du mode de désignation centralisé des évêques, auquel ne prennent part ni le clergé ni les laïcs du diocèse.
Dans l’Eglise ancienne l’évêque était le représentant de son Eglise aux conciles. Il s’exprimait en son nom au sujet des problèmes ecclésiaux. Son jugement n’était pas une opinion personnelle. Il portait aux pères du concile la voix de sa communauté. La tradition a changé du tout au tout, lorsque les conciles ont été restreints par le droit représentatif.
Dans la nouvelle tradition l’évêque représente le pouvoir du patriarche et du Saint Synode dans son diocèse. Il se rend aux conciles ecclésiaux sans discussion préalable au sein de son diocèse. Ayant débattu des problèmes de l’Eglise avec tous les évêques du pays, il rapporte dans son diocèse les décisions adoptées par le concile. Ces décisions ne peuvent être débattues au niveau diocésain. Toute velléité de discussion est considérée par les autorités de l’Eglise comme de l’insubordination.
Le terme technique de synodos a été employé pour la première fois par Eusèbe de Césarée en rapport avec les controverses au sujet de la date de Pâques. Un concile ne se réunit pas afin de trouver un compromis, mais afin de manifester la volonté divine. C’est sur ce postulat que se fonde dans la tradition ecclésiale tout jugement porté sur la composition et l’ecclésialité d’un concile.
Les conciles des deux premiers siècles coïncidaient dans leur forme avec l’assemblée communautaire. Cette coïncidence cessa lorsque le caractère catholique des communautés locales s’estompa au profit de leur intégration dans une juridiction universelle. La communauté ecclésiale en tant que telle ne fut plus compétente pour débattre de questions dogmatiques. Les problèmes de caractère catholique étaient désormais discutés dans le cadre de l’Eglise universelle, où la totalité du pouvoir échut aux évêques. La conscience ecclésiale continuait à voir dans les conciles l’assemblée de toute l’Eglise, et non pas des seuls évêques. Pour saint Cyprien, une assemblée des évêques sans le presbytérat et le peuple ne possédait pas un caractère ecclésial, car non seulement « l’Eglise est dans l’évêque » mais aussi « l’évêque est dans l’Eglise ». L’assemblée des évêques se tenait conjointement avec l’ensemble de la communauté locale qui l’accueillait. Le concile était désormais l’assemblée d’une communauté locale donnée, renforcée par l’invitation d’évêques venus d’autres communautés. Une telle composition est confirmée par les témoignages de saint Denis d’Alexandrie, de l’évêque Firmilien de Césarée, ainsi que par le terme synodos tôn adelphôn (assemblée des frères), dans lequel « frères » désigne l’ensemble des membres de l’Eglise.
Par la suite la notion de « synode » a connu des transformations. Ce terme d’origine grec désigne aujourd’hui un organe administratif de l’Eglise orthodoxe de Russie composé de 7 à 10 évêques, et agissant en permanence auprès du patriarche. Le concile épiscopal peut être considéré comme un organe élargi du pouvoir exécutif, qui se réunit périodiquement pour décider des questions courantes de la pratique ecclésiale. Evidemment, si l’on considère le concile comme une session élargie du Synode, il n’y a aucune raison pour que les prêtres et les laïcs y prennent part. Si la vérité est pour nous la doctrine édictée par la hiérarchie, il n’est nul besoin de convoquer les laïcs et le clergé pour en discuter. On ne discute par les décrets de sa sainteté le patriarche et de l’évêque diocésain. On s’y conforme. Dans ces conditions, c’est l’évêque Marc de Iegorievsk qui a raison : « les sessions du concile épiscopal se déroulent à huis clos. Les documents de synthèse et les décisions du concile seront rendus publics. » Mais une telle conception revient à ôter toute valeur à la force de persuasion interne de la vérité. La plénitude du Corps du Christ, et non pas seulement une partie de celui-ci, a toujours été considérée comme gardienne de la vérité. La tradition dans laquelle s’exprime la foi de la plénitude de l’Eglise ne peut être remplacée par une obéissance toute mécanique à la discipline ecclésiale.
Si les relations entre les évêques et le peuple sont de nature formelle, il ne saurait y avoir de discussion : les niveaux sont différents. Le concile devient un organe du pouvoir représentatif. Nous nous soumettons au pouvoir non pas parce que son autorité serait garante de vérité, mais parce qu’elle est garante de l’ordre. Le concile devient une structure de pouvoir administrative, qui détermine elle-même sa composition par le règlement qu’elle se donne. Le concile, dans lequel l’Eglise a toujours vu un organe permettant de reconnaître la vérité divine, ne saurait voir son fonctionnement circonscrit par le droit représentatif.
Toutes les assemblées ecclésiales sont par nature eucharistiques et ne se distinguent entre elles que par le genre de questions qu’elles examinent. Aussi le concile peut-il être considéré comme l’expression de l’amour mutuel qui unit les communautés ecclésiales. L’Eglise toute entière est unie par les liens de l’amour. Une eucharistie des seuls évêques sans les prêtres et le peuple est impossible. Le terme katholikê exprime le mystère de l’assemblée (mustêrion synaxeos) : « là où deux ou trois d’entre vous seront réunis en mon nom, là je serai au milieu d’eux. » La question n’est pas s’il faut se soumettre à la vérité. La question est comment déterminer la vérité. Est-ce que les décisions du patriarche ou du concile épiscopal sont la vérité du fait de leur autorité hiérarchique ? En qualité d’organe représentatif un tel concile est l’expression de l’unité formelle de l’Eglise. La catholicité de l’Eglise ne peut s’exprimer qu’au moyen d’un concile ecclésial où sont représentés tous les degrés de la structure hiérarchique de l’église. Non pas que la catholicité soit la démocratie. La démocratie vise à réaliser un maximum de justice dans une société qui aspire à la liberté et à l’égalité. La catholicité est l’expression de la vérité e
t de l’amour de personnes libres, prenant conscience de leur unité au sein l’Eglise et en attente d’une révélation de l’Esprit Saint.
On confond souvent la catholicité avec la mission apostolique de l’Eglise, considérant l’universalité de la doctrine comme une prescription hiérarchique. Alors la vérité perd sa force de persuasion intérieure et la tradition préservée par tous est remplacée par la soumission à un principe extérieur. La vérité catholique préservée par tous possède une force de persuasion interne, plus ou moins grande selon chacun, dans la mesure où il est effectivement membre de l’Eglise.
Dans l’histoire de l’Eglise les conciles n’ont pas toujours exprimé la vérité. Quel lien y a-t-il entre la composition d’un concile et les décisions qu’il prend ? Un organe administratif dépend généralement d’intérêts politiques et de l’opinion publique. Un milieu national, social ou professionnel donné peut se trouver sous l’influence d’intérêts corporatistes. C’est là que surgit un doute : qu’exprime le concile épiscopal ? La vérité universelle ou les intérêts corporatistes des hiérarques ?
La question des conditions permettant la révélation de la vérité dans l’Eglise est à l’origine des débats sur la composition des conciles.
1. Soit la vérité est révélée par l’Esprit Saint à toute la plénitude de l’Eglise par l’intermédiaire de ceux qu’Il choisit pour cela. Ainsi ont été adoptées les décisions du concile apostolique : « les Apôtres et les presbytres avec toute l’Eglise ont jugé… ». La catholicité ne dépend pas du nombre de ceux qui sont réunis, mais de la participation de l’Esprit Saint à l’assemblée, conçue comme moyen pour reconnaître la vérité divine et comme capacité de lui prêter attention de la part de l’Eglise. La qualité de la vérité et son mode de connaissance sont manifestés par la formule de conclusion du concile apostolique : « il a plu au Saint Esprit et à nous… »
2. Soit la vérité s’exprime au sein de l’Eglise par le consensus des évêques réunis en concile épiscopal. « Les conciles épiscopaux sont précisément la norme de la vie ecclésiale, qui existe sans changement depuis déjà deux millénaires », estime l’évêque Marc de Iegorievsk. 
Vladimir Lossky parle de la catholicité comme de la « qualité de la vérité divinement révélée, donnée à l’Eglise. On peut dire encore plus précisément : c’est un mode de connaissance de la vérité propre à l’Eglise grâce auquel la vérité devient certaine pour toute l’Eglise, aussi bien l’Eglise dans son ensemble que chacune de ses plus petites parties. C’est pourquoi le devoir de défendre la vérité repose sur chaque membre de l’Eglise, évêque ou laïc, bien que les évêques soient responsables au premier chef en vertu de l’autorité qu’ils détiennent. » (« Du troisième attribut de l’Eglise »)
Sans espoir nous vivons en désir.
Dante, (Enfer IV, 42)
Il ne peut y avoir de révolte ou de coup d’Etat au sein de l’Eglise. Aucune réforme ne peut venir d’en bas. Rien ne changera non plus d’en haut, puisque l’Eglise orthodoxe de Russie a renoncé au pouvoir de contrôle mis en place par le concile local de 1917-1918. Que faire si l’évêque ne répond pas aux critères que l’apôtre juge indispensables ?
En soutane grise, ceint d’une ceinture de cuir, Mgr Antoine Bloom paraissait mince et alerte pour ses 80 ans. Il ne refusait jamais de recevoir les visiteurs venus de Russie. Nous nous entretenions dans la cathédrale de Londres, achetée à la communauté anglicane et transformée en église orthodoxe. Je voulais savoir comment réaliser la catholicité dans le cadre du diocèse, où une seule voix compte : celle de l’évêque titulaire. Je posai la question à Mgr Antoine. Il me répondit :
– Le climat dans le diocèse dépend, bien sûr, de l’évêque et de ses orientations. Il faut écouter ce que dit l’évêque. Il lui arrive d’avoir raison.
– Saint Cyprien écrit qu’il ne prenait jamais de décisions importantes sans son presbytérat. Il estimait indispensable de consulter le clergé.
Les statuts de l’Eglise orthodoxe de Russie ont institué des organismes constitués de clercs et de laïcs pour assister l’évêque dans l’administration du diocèse. Dans la pratique ces organismes n’influent pas sur la vie diocésaine.
– L’évêque doit être le gardien des traditions et écouter la voix du clergé et des laïcs. Un jour une paroissienne est venue me voir et m’a dit : « Monseigneur, arrêtez de prononcer vos prêches. Ils nous ennuient. Vous vous répétez comme un disque rayé. » J’ai réfléchi à ses paroles et je me suis tu. Ce silence de deux ans m’a été profitable. J’ai reconsidéré mes jugements. J’ai commencé à parler d’une manière nouvelle. Il faut prêter l’oreille aux paroissiens, eux aussi ont parfois raison.
Je dis :
– En Russie pareille conversation est inconcevable. Nous avons peine à croire à une telle simplicité dans les relations. Comment faire quand l’évêque ne veut rien entendre ?
Mgr Antoine réfléchit un instant. Sa réponse ma laissa perplexe :
–    Il faut éduquer son évêque.
–    ? !!!
L’entretien s’est déroulé au cours de l’été 2000, quand les attaques de la part de mon évêque m’avaient mis au bord de l’abîme. Il m’avait enlevé deux églises. L’hospice pour invalides et l’école de direction chorale étaient menacés, ainsi que la fabrique de cierges qui nous faisait vivre. Je m’attendais d’un jour à l’autre à une interdiction de célébrer sans motif, une pratique courante dans les diocèses.
La réponse de Mgr Antoine m’a d’abord parue irréaliste. Plus tard je pris conscience du bien fondé de ses propos. « Education » signifie échange et responsabilité. Une mère élève son enfant, mais c’est seulement après avoir mis au monde son enfant qu’une jeune fille prend conscience de sa maternité. Un an plut tôt elle fuyait devant un chien qui aboie. Aujourd’hui elle ne le fera pas. Elle ne pense pas à elle-même. Elle va défendre son enfant du danger. L’éducation ne doit pas être comprise comme une autorité formelle, mais comme échange et amour, indispensables aux deux parties. Nous disons que « la mère éduque son enfant ». Mais l’enfant éduque sa mère dans une non moindre mesure. L’éducation n’est jamais unilatérale. Malheureusement, il en va tout autrement dans les relations avec l’évêque, où manque la dimension de l’échange. Pourtant les gouttes d’eau creusent le roc.
Je ne me fais pas d’illusions sur la force persuasive de mes paroles. Revêtue de paroles, la vérité elle-même fera son destin. Je n’ai rien dit de nouveau. Je n’ai fait que rappeler la foi que l’Eglise a toujours gardée. J’espère qu’en témoignant ainsi, j’accomplis l’office auquel est appelé un serviteur de la Parole.
Prêtre Paul Adelheim

Source: Site de l’Institut Saint Filarète

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Jovan Nikoloski