«Fils de l’homme»: la généalogie de Marie qui remonte à Adam?

Bien que, depuis l’époque des Pères de l’Église, la loi du lévirat ait été considérée comme une solution de consensus au problème des deux généalogies de Jésus dans l’Évangile, une autre hypothèse concernant la généalogie de Jésus a été avancée au cours des derniers siècles.

Il s’agit de l’idée selon laquelle l’évangéliste Luc rapporte la généalogie de Marie et non celle de Joseph. Formulée pour la première fois par l’historien humaniste Annius de Viterbe (1432-1505), cette hypothèse a suscité une large adhésion et a été adoptée par un grand nombre de spécialistes.

Selon cette hypothèse, Héli, mentionné par Luc immédiatement après Joseph, n’était pas le père de Joseph, mais le père de Marie, ce qui signifie que tous les noms suivants constitueraient donc la généalogie de Marie et non celle de Joseph.

L’hypothèse d’Annius permet de résoudre, avec plus d’élégance que ne le fait la loi du lévirat, l’énigme apparemment insoluble des deux généalogies.

02
Annius de Viterbe, Musée Civique de Viterbe, œuvre anonyme, XVIIIe siècle, source: www.wikipedia.org

Certains estiment que la forme sous laquelle est exposée la généalogie chez Luc apporte une confirmation indirecte à cette hypothèse.

La liste des noms commence ainsi: «Jésus avait environ trente ans lorsqu’il commença son ministère, étant, comme on le croyait, fils de Joseph, fils d’Héli» (Lc 3, 23). En utilisant l’expression «comme on le croyait», Luc semble se prémunir contre d’éventuelles accusations d’inexactitude.

De plus, dans le texte grec de l’Évangile de Luc, le nom de Joseph dans la généalogie n’est pas précédé de l’article τοῦ, alors que tous les autres noms propres sont accompagnés de cet article défini. Cela pourrait indiquer que Joseph, en tant que père adoptif de Jésus, est délibérément mis en opposition avec les ancêtres véritables de Jésus, qui seraient issus de la lignée maternelle.

Dans ce cas, le sens du texte pourrait être le suivant: Jésus était, comme on le croyait, fils de Joseph, mais en réalité, il était le descendant d’Héli et des autres personnes mentionnées, ancêtres de Marie.

04
Icône de la Très Sainte Mère de Dieu «L’Arbre de Jessé»

Dimension universelle de la généalogie de Luc

Un autre élément majeur qui distingue la généalogie de Luc de celle de Matthieu est que Luc la fait remonter non pas jusqu’à Abraham, mais jusqu’à Adam et à Dieu.

Ce faisant, Luc, qui destinait son Évangile non pas aux Juifs, mais aux païens, souligne le caractère universel de la mission de Jésus: il est le Fils non seulement d’Abraham et de David, mais avant tout d’Adam et de Dieu ( cf. Lc 3, 38).

L’expression «Fils d’Adam» est presque équivalente à l’expression maintes fois utilisée par Jésus lui-même «Fils de l’homme», car Adam, dans la tradition vétérotestamentaire, était considéré comme le premier homme et le symbole de l’humanité tout entière.

L’expression «Fils de Dieu» souligne que, tout en étant inscrit dans une lignée humaine précise, et par conséquent, étant un homme à part entière, Jésus était également Dieu.

Dans ce sens, tandis que la version de Matthieu souligne la parenté entre Jésus et ses frères selon la chair, c’est-à-dire les représentants du peuple d’Israël, nous trouvons chez Luc une approche plus universelle.

Cependant, au-delà des différences d’éclairage, les deux évangélistes reconnaissent l’un comme l’autre, sans équivoque, Jésus comme Fils de l’homme et Fils de Dieu, et considèrent tous deux sa venue au monde comme un événement touchant aussi bien le peuple juif élu que l’humanité tout entière.

03
La Descente du Christ aux Enfers. Fresque du monastère de Chora, Constantinople, XIVe siècle

«Fils d’Adam»,  le redempteur de l’humanité

En effet, pour les Pères de l’Église, l’importance des généalogies figurant dans les deux Évangiles est davantage théologique qu’historique. Les auteurs paléochrétiens considéraient la généalogie de Jésus comme un lien direct avec l’enseignement de la rédemption de l’humanité par Jésus en tant que Dieu et Sauveur.

Au 4e siècle, Jean Chrysostome disait à ce sujet :

«Lors donc que vous entendez de si grandes choses, élevez votre esprit et ne concevez rien de bas, que votre admiration redouble en voyant le vrai et unique Fils du Père, souffrir d’être appelé fils de David, pour vous rendre enfant de Dieu, et ne refusez pas d’avoir pour père Dieu, afin que vous qui étiez esclave, ayez Dieu pour père. Voyez combien cet Évangile, c’est-à-dire, cette bonne nouvelle qu’on nous annonce est admirable dès l’entrée. Si vous doutez de la gloire qui vous est promise, soyez-en persuadé par l’humiliation de Jésus-Christ. Car la raison de l’homme a bien plus de peine à comprendre qu’un Dieu soit devenu homme, qu’à expliquer qu’un homme puisse devenir enfant de Dieu. Lors donc que vous entendez dire que le Fils de Dieu est aussi fils de David et d’Abraham, ne doutez plus que vous, qui êtes enfant d’Adam, vous ne soyez aussi enfant de Dieu.»

Jean Chrysostome, Commentaire sur l’Évangile selon Saint Matthieu 2, 2 (PG 57, 25-26)

Ces mots contiennent la réponse aux lecteurs du Nouveau Testament qui se demandent dans quel but les deux évangélistes ont inclus la généalogie de Jésus dans leurs récits.

Chaque être humain a sa généalogie, qui le fait remonter à des ancêtres lointains et, à travers eux, jusqu’à l’ancêtre de tous les hommes, Adam. En ce sens, tous les êtres humains sont parents entre eux, et l’humanité entière est une seule et même famille.

Telle est perçue l’espèce humaine dans le christianisme. En s’inscrivant lui-même dans la généalogie des hommes, Dieu incarné est devenu un membre à part entière de l’espèce humaine, et les hommes, pour reprendre les paroles de Syméon le nouveau Théologien (11e siècle) «sont devenus frères et ses parents selon la chair».

Cet article fait partie de la série basée sur les six volumes de “Jésus-Christ. Vie et Enseignement” par le métropolite Hilarion Alfeyev, disponible tous les vendredis sur cette page. Pour obtenir votre exemplaire du premier volume, “Début de l’Évangile”, visitez le site des Éditions des Syrtes.

05 (1)

À propos de l'auteur

Photo of author

Orthodoxie.com

Lire tous les articles par Orthodoxie.com

Articles populaires

Recension: Hiéromoine Grégoire du Mont-Athos, «La foi, la liturgie et la vie de l’Église orthodoxe. Une esquisse de catéchisme orthodoxe»

Ce catéchisme est particulièrement bienvenu pour les parents en attente, pour leurs enfants d’un catéchisme orthodoxe fiable, mais aussi pour ...

Jean-Claude Larchet, « « En suivant les Pères… ». La vie et l’œuvre du père Georges Florovsky »

Vient de paraître: Jean-Claude Larchet, « “En suivant les Pères… ”. La vie et l’œuvre du Père Georges Florovsky », ...

Le Patriarcat de Géorgie et le ministère de la Culture unissent leurs efforts pour la restauration des édifices ecclésiastiques

L’initiative permettra de coordonner les projets de protection du patrimoine culturel et de restauration des églises et des monastères Le ...

Le métropolite Antoine de Volokolamsk a rencontré des hiérarques de l’Église orthodoxe de Chypre

Le 22 juillet 2026, le président du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou, le métropolite Antoine de ...

L’archevêque d’Albanie : le véritable dialogue n’exige pas que nous affaiblissions notre foi

Insistant particulièrement sur l’importance de la foi, du dialogue interreligieux et de la responsabilité des communautés religieuses dans la construction ...

Le métropolite Apostolos du New Jersey élu nouvel archevêque du Canada

Le Saint-Synode du Patriarcat œcuménique, sous la présidence du patriarche œcuménique Bartholomée, a élu aujourd’hui, mercredi 22 juillet 2026, le ...

23 juillet

Saints Trophime, Théophile et leurs 13 compagnons, martyrs à Rome (284-305) ; saint Apollinaire, évêque de Ravenne, martyr (vers 75) ...

10 juillet (ancien calendrier) / 23 juillet (nouveau)

Déposition de la précieuse tunique (ou khitôn) de notre Seigneur Jésus Christ en la ville impériale de Moscou (1625) ; Les ...

« Pourquoi faire de la théologie aujourd’hui ? », thème de l’université de rentrée de l’Institut Saint-Serge, vendredi 11 septembre

« L’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge est heureux de vous annoncer que sa prochaine université de rentrée se tiendra le vendredi ...

Le Nouveau Testament et le Psautier dans leur version orthodoxe sont publiés en allemand

Une nouvelle traduction allemande du Nouveau Testament, des Psaumes et des Odes bibliques selon la tradition orthodoxe a été publiée ...

La situation de plus en plus difficile du peuple serbe et de l’Église au Kosovo-Métochie

Communiqué du diocèse de Ras-Prizren, Gračanica-Prizren, 17 juillet 2026 Après une longue période de retenue, de nombreux entretiens avec les ...

9 juillet (ancien calendrier) / 22 juillet (nouveau)

Jour de jeûne Saint Pancrace, évêque de Taormine, martyr (Ier s.) ; saint Cyrille, évêque de Gortyne, martyr (250); saints ...

22 juillet

Jour de jeûne Sainte Marie-Magdeleine, myrrhophore, égale aux apôtres (Ier s.) ; saint Panchaire, évêque de Besançon (vers 346) ; ...

L’icône myroblite de la Mère de Dieu « d’Hawaï » visitera la Bulgarie pour la première fois

Le 8 août, pour la première fois, l’icône myroblite de la Mère de Dieu dite « d’Hawaï », l’une des icônes les ...

Des offices commémoratifs ont eu lieu à Chypre à l’occasion du 52è anniversaire de l’invasion turque de 1974

Un office commémoratif pour les défunts, avec un appel à retrouver les traces des disparus et à ramener les réfugiés ...

Le Saint-Synode russe adopte un document sur la thérapie génique et le diagnostic génétique

Le Saint-Synode de l’Église orthodoxe russe a adopté, lors de sa séance du 16 juillet, un document intitulé « L’attitude ...

8 juillet (ancien calendrier) / 21 juillet (nouveau)

Apparition de l’Icône de Notre-Dame de Kazan (1579) ; saint Procope de Césarée, mégalomartyr (303) ; saint Epictète, hiéromoine, et ...