DSC_0673Le 1e novembre, lors de la réunion plénière de la session de la Xème assemblée du Conseil oecuménique des Eglises (COE) à Pusan (République de Corée) est intervenu le métropolite Hilarion de Volkolamsk, président du département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou (sur la photographie ci-contre). Celui-ci a, entre autres, pointé du doigt le danger d’un phénomène tel que le sécularisme militant, qui prend des forces en Europe et en Amérique (lire le texte complet ici). Son attitude critique des innovations libérales dans certaines Églises protestantes a provoqué une vive discussion lors de la session plénière. Le métropolite Hilarion s’est exprimé sur les objectifs et les résultats de son intervention au correspondant du journal russe Foma (« Thomas »).

Monseigneur, vous saviez à l’avance que votre intervention serait « un coup de pied dans la fourmilière » ?

Je me représente très bien l’atmosphère du COE, je connais les dispositions des gens et l’équilibre approximatif des forces. L’un des points faibles du COE réside dans le fait que l’équilibre des forces dans la communauté chrétienne n’y est pas représenté de façon adéquate. Par exemple, l’Église chrétienne la plus nombreuse, l’Église catholique-romaine qui, sur le plan moral, adopte des positions assez conservatrices, n’y est pratiquement pas représentée. Ce sont les protestants des pays nordiques et de l’Occident qui se font toujours le plus entendre, tandis que les Églises protestantes du Sud – en partie d’Afrique et du Moyen Orient – sont insuffisamment représentées.
La discussion, après mon intervention, a montré que la majorité des membres du COE, malgré l’ordre du jour à dominante libérale, maintient des positions conservatrices dans le domaine moral. Par exemple, la déléguée d’une Église protestante du Congo a dit, en réponse à mon intervention, que toute l’Afrique partage notre position au sujet de l’éthique familiale et de l’irrecevabilité du placement sur le même plan des unions homosexuelles et du mariage. Et toute l’Afrique, ce n’est pas rien, c’est tout un continent. Le Moyen Orient soutient également cette position. Un métropolite d’Égypte, au nom des Églises anté-chalcédoniennes, a dit qu’elles sont d’accord avec nous. Aussi, je pense que nous avons un soutien assez large dans le COE. Notre position est partagée par les deux-tiers des membres non orthodoxes du COE.
Malgré cela, il ne faut pas oublier, en ce qui concerne les voix libérales, qu’elles émanent avant tout d’Europe occidentale et de Scandinavie, ainsi que d’une partie des Églises américaines. Il faut prendre en compte que celles-ci sont les principales donatrices du Conseil, lui fournissant son soutien financier essentiel. Sur ce plan, elles ont une position traditionnellement très forte.

Quel sens y a-t-il alors aux travaux de l’Église orthodoxe russe au sein du COE ? De toute façon, les Églises « libérales » occidentales ne reconnaîtront pas leurs torts. Êtes-vous prêt à un compromis avec elles ?

Nous ne nous engageons jamais avec qui que ce soit dans la voie des compromis. Mais rappelez-vous la parabole évangélique sur le semeur. Lorsque nous jetons la semence, nous ne savons jamais si elle tombera sur la pierre, sur les ronces, ou si les oiseaux la déroberont, où encore si elle tombera sur une terre fertile. Dans la salle des sessions plénières du COE étaient présentes environ 2000 personnes et je pense que, parmi elles, il y en a un certain nombre dont le cœur est justement un terrain fertile. Elles rapportent dans leurs Églises ce qui a été dit, racontent ce qu’elles ont entendu. Vous avez vu vous-même que beaucoup sont venus me voir et m’ont remercié pour mon intervention (il est vrai qu’en tout, seule une quinzaine, au maximum une vingtaine de personnes ont élevé des tablettes bleues signifiant leur désaccord dans toute la salle, note de la rédaction du journal Foma). En tout état de cause, il y aura toujours des gens qui ne sont pas d’accord, et nous le savons à l’avance.
Mais je ne tente jamais de m’adapter à un style qui m’est étranger, à des standards qui me sont étrangers. Je sais que je dispose de quinze minutes, et il faut les utiliser. Après tout, quand se présentera à nouveau la possibilité (et se présentera-t-elle au demeurant) de s’exprimer devant un tel auditoire ? Je considère que la voix de l’Église doit être prophétique, elle doit dire la vérité, même si celle-ci n’est pas politiquement correcte et ne correspond pas aux standards séculiers libéraux actuels, ce qui se produit maintenant. En ce sens, notre témoignage au COE exige un certain courage, être prêt à écouter la critique et y répondre, mais aussi une bienveillance. Nous ne pouvons pas simplement « fustiger les vices ». Nous devons parler aux gens de la vérité divine, mais avec amour et respecter leur position, tant que celle-ci ne diffère pas de l’Évangile.

Une déléguée de l’Église méthodiste d’Afrique a toutefois soulevé une objection. Selon elle, les mariages de même sexe ne constituent pas un problème si terrible, un problème qui serait plus terrible que les suicides d’adolescents lorsqu’ils prennent conscience de leur orientation non traditionnelle et qu’ils pensent qu’on les condamnerait pour cela. Or l’Église, en critiquant l’homosexualité, contribue en quelque sorte à cette condamnation. Que répondez-vous à cela ?

Ce sont des sujets totalement différents, qu’il ne faut pas confondre. La violence dans les familles, les suicides d’adolescents et de nombreuses autres calamités sociales, qui sont propres également tant à notre pays, des pays du tiers-monde et des pays dits développés – tous ces problèmes nécessitent l’attention de l’Église. L’un n’exclut pas l’autre, mais aussi l’un et l’autre ne sont pas directement liés. Nous ne disons pas qu’il ne faut pas résoudre les autres problèmes. Mais il y a ce qui menace la civilisation chrétienne comme telle. Nous parlons des fondements de l’éthique familiale, de ce que l’Église est appelée à défendre la famille telle qu’elle est décrite dans la Bible, nous disons que la Bible est notre fondement doctrinal commun.

Mais les protestants disent que l’on peut interpréter la Bible de façon différente…

Effectivement. Même les saints Pères interprétaient différemment certains passages et paraboles de la sainte Écriture. Mais il y a dans la Bible, ce qui sort des lèvres de Dieu sont les commandements divins. Il n’y a en eux aucune ambivalence. Tout y est dit simplement et directement. Cela concerne entre autres le fait que le mariage est l’union d’un homme et d’une femme. La Bible ne connaît aucune autre forme alternative de mariage. Si nous interprétons à notre façon ce qui est dit très clairement et directement, ce n’est plus une interprétation, mais une altération, une altération consciente de l’enseignement biblique. Certains protestants s’offusquent lorsque nous affirmons qu’ils n’ont pas le droit d’interpréter la Bible à leur façon. Oui, nous considérons que personne n’a le droit d’interpréter dans un sens contraire ce qui est dit d’une façon parfaitement définie.

Le deuxième thème de votre intervention, qui semble non moins douloureux, est la question de la persécution des chrétiens au Moyen Orient et dans les autres régions. Il n’a pas provoqué une discussion aussi animée que la question des mariages de même sexe. Qu’en pensez-vous ?

Les représentants des Églises du Moyen Orient, d’Afrique du Nord et de tous les pays où les chrétiens sont exposés à des persécutions, se préoccupent justement que le COE s’exprime sur ce thème, qu’il réagisse sur les actes de violences et contribue à ce que la situation change en s’améliorant. Mais au COE, durant de nombreuses années prédominait l’ordre du jour européen libéral. Et pour beaucoup d’Européens, penser à ces chrétiens qui sont exposés aux persécutions, que l’on tue pour la foi, ne présente pas d’intérêt. Pour ces Européens, il est plus intéressant de penser à l’observance des prétendues libertés démocratiques.

Certains pensent que les paroles, les déclarations, les manifestes, à savoir ce dont s’occupe l’Assemblée du COE, n’ont aucune influence sur le sort de ces chrétiens qui sont tués, disons au Moyen-Orient…

Nous ne nous limitons pas à des paroles et des déclarations. Des déclarations sont adoptées, afin que des actes s’ensuivent. Bien que, malheureusement, dans le monde actuel, les gens limitent leur activité aux déclarations. Par exemple, en 2011, l’Union européenne a fait une déclaration importante sur les persécutions des chrétiens et a même proposé un mécanisme destiné à les défendre, à savoir : que tout soutien politique et économique aux pays où les chrétiens sont persécutés, ne se réalise que moyennant des garanties de sécurité pour les chrétiens. C’est ce mécanisme que devraient actionner les dirigeants politiques. Mais nous ne voyons rien de semblable. Jusqu’à présent, cette déclaration n’est restée que sur le papier.
Malheureusement, beaucoup de ce qui se dit dans le contexte interchrétien reste au niveau des bonnes intentions. Or de nombreuses Églises présentes à l’assemblée du COE, disposent d’un effet de levier sur les dirigeants des étatiques. Si l’on parle de l’Église orthodoxe russe, nous collaborons étroitement avec les dirigeants de la Fédération de Russie en ce qui concerne les questions liées à la problématique internationale dans le but, notamment, de défendre les chrétiens du Moyen Orient. Si l’on parle, par exemple, de l’Église d’Angleterre, elle a la possibilité d’influencer la position de la Grande-Bretagne dans de telles questions. On pourrait citer de nombreux exemples dans ce domaine.

Dans votre intervention, vous mentionnez que « les chrétiens sont la communauté religieuse la plus persécutée sur la planète ». Quelle en est la cause ?

Rappelons toute l’histoire du christianisme. Au cours des trois premiers siècles, l’Église était persécutée pratiquement partout. Les temps ont changé ensuite, mais les vagues de persécutions contre l’Église ont surgi encore et encore, mais elles venaient de différents côtés. Au cours de nombreux siècles, l’Église orthodoxe vivait sous le joug arabe, ou mongol, ou turc. Au XXème siècle, dans notre patrie, alors que l’athéisme était devenu l’idéologie officielle, l’Église a été exposée au plus violent génocide : la majorité du clergé a été annihilée physiquement, presque tous les monastères et plus de 90% des églises ont été fermées. Et jusqu’à une époque récente, l’Église est restée persécutée – les gens de ma génération ont connu ce temps. Le Christ a dit clairement à ses disciples qu’ils seront persécutés dans ce monde. C’est ce qui se produit, bien qu’avec des interruptions.

Parmi de nombreux fidèles en Russie, l’attitude envers le COE est réservée ou négative : le mouvement œcuménique est perçu comme une tentative de reconnaître comme insignifiantes les différences dans la doctrine, donc en fait de reconnaître insignifiante la foi elle-même. Néanmoins, l’Église orthodoxe russe participe déjà depuis de nombreuses années aux travaux du COE. Que dites-vous aux gens qui ne comprennent pas pourquoi cela est nécessaire ?

Si de telles personnes s’étaient trouvées maintenant avec nous à l’assemblée, elles auraient vu que personne, ici, ne s’occupe de rechercher des compromis doctrinaux ou ne tente de rapprocher les différentes confessions chrétiennes. Chaque groupe confessionnel est clairement délimité et a sa propre position, qu’il exprime et défend. Et aucun rapprochement doctrinal ne se produit. Bien sûr, au tout début, lorsque le mouvement œcuménique venait d’être créé (dans la période de l’avant-guerre), et lorsque s’il a été constitué (après la guerre), beaucoup de gens rêvaient que par la participation dans un tel mouvement, on pourrait dépasser aussi les différences doctrinales. Mais il est devenu évident maintenant que ces rêves sont irréalisables, qu’ils sont fondés sur une analyse erronée. La différence entre les chrétiens de différentes confessions est bien plus profonde que ce que l’on pouvait attendre. En outre, ces différences ne font que s’approfondir, et de nouvelles différences surgissent, lesquelles n’existaient pas au milieu du XXème siècle lorsque le COE a été créé et lorsque le mouvement œcuménique s’est institutionnalisé.
À titre d’exemple, je peux attirer votre attention sur ce fossé entre conservateurs et libéraux qui s’est formé de nos jours dans la communauté chrétienne et que l’on aurait eu du mal à s’imaginer il y a cinquante ans. Je pense au fossé entre le conservatisme et le libéralisme non pas dans les questions doctrinales, mais dans les questions morales et sociales. Durant les cinquante dernières années, les Églises protestantes ont parcouru un chemin immense, et il me semble que ce chemin les a éloignées de l’orthodoxie encore plus que les 450 années précédentes de développement de la Réforme. Nous nous sommes très fortement distancés les uns des autres et nous ne pouvons parler d’une seule voix avec les protestants de l’Occident et des pays nordiques.
Sous ce rapport, le COE constitue une plateforme importante pour l’échange de points de vue. Pour l’Église orthodoxe russe, c’est en premier lieu une plateforme où nous pouvons exprimer notre position en ce qui concerne la défense des valeurs morales chrétiennes traditionnelles.
Aucune problématique théologique ne prédomine actuellement au COE. Celle-ci ressort actuellement de la compétence de la commission « Foi et Constitution », qui est plus ancienne que le COE lui-même. Mais dans le cadre de cette commission ne se produit aucun rapprochement entre les chrétiens de différentes confessions. Une telle tâche n’est plus assignée depuis longtemps au COE.

Quel est votre bilan personnel de la présente assemblée ?

C’est déjà la troisième assemblée du COE à laquelle je participe en tant que chef de délégation de l’Église orthodoxe russe. La première avait eu lieu à Harare (Zimbabwe) en 1988. Notre Église y avait envoyé une petite délégation de trois personnes qui, au cours de son déroulement, s’est élargie à cinq. J’étais alors hiéromoine. Et le fait que dans la délégation ne se trouvait aucun évêque, constituait un signal pour le COE, un signal envoyé en connaissance de cause. Nous étions très insatisfait de l’ordre du jour, des méthodes de prises de décision, du fait qu’il y avait de moins en moins de place pour témoigner de l’orthodoxie.
Nous avons alors entrepris toute une série de mesures énergiques pour changer cette situation, et nous l’avons changée. Sur l’initiative de l’Église orthodoxe russe fut convoquée, en 1988 également, une réunion panorthodoxe à Thessalonique, au cours de laquelle, le chef du département des affaires ecclésiastiques du Patriarcat de Moscou, le métropolite Cyrille (l’actuel patriarche) a pris une position rigoureuse. Une déclaration fut adoptée, dans laquelle nous avons exigé du COE qu’il prête attention à la voix des orthodoxes, qu’il assure notre participation non seulement aux questions portées à l’ordre du jour, mais aussi dans l’établissement de celui-ci, qu’il assure encore que les prises de décisions soient adoptées uniquement sur la base du consensus, et enfin que soient mis en place des mécanismes complémentaires de coopération entre les Églises orthodoxes et le COE.
Ces mécanismes fonctionnent jusqu’à maintenant. Les mesures prises, de mon point de vue, ont aidé dans une certaine mesure à remédier à la situation. Nous avons maintenant toutes les possibilités de déclarer et de défendre notre position au COE. À ce niveau, la situation au COE a changé dans le bon sens.
L’assemblée à Porto Alegre, en 2006, alors que j’étais également chef de délégation, tandis que le métropolite Cyrille participait en tant qu’hôte d’honneur, a témoigné que le COE était prêt à écouter l’opinion des Églises orthodoxes et à tenir compte de leurs positions. Et la présente assemblée démontre aussi qu’elle y est prête. Naturellement, nous n’attendons pas le consentement de tous les participants. Cela est une autre affaire. Nous voyons dans le COE une domination manifeste de l’aile libérale du christianisme mondial. Je le répète, celle-ci occupe ici plus de place proportionnellement, qu’elle n’en a dans la répartition réelle des forces au sein de la communauté chrétienne. Mais notre participation aux travaux du COE a un sens bien défini, nous utilisons cette plateforme en tant que terrain de mission.

Source: Patriarcat de Moscou, traduit du russe pour Orthodoxie.com. Photographie du métropolite Hilarion à l'assemblée du COE (source)

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