Kairos – Une chronique de Jean-François Colosimo : « Un orthodoxe au service secret de la France : Constantin Melnik »
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colosimo_slo2014Kairos est une nouvelle chronique de Jean-François Colosimo sur Orthodoxie.com.

Ce 14 septembre 2014 mourait Constantin Melnik. Le temps des funérailles passé, Jean-François Colosimo revient sur  la destinée de cet homme qui, par son engagement au cœur de la République, s’est montré résolument orthodoxe et pleinement français.  

    C’est le 27 octobre 1927, une décennie après la Révolution bolchévique, et à des milliers de kilomètres du Palais d’Hiver, à La Tronche, en Isère, que naît Constantin Melnik. La Roue rouge a jeté ses parents, désignés comme des ennemis du Peuple, sur les routes de l’Europe. Sa  mère, Tatiana, est  la fille du docteur Eugène Botkine, le médecin du dernier tsar, assassiné avec la famille impériale qu’il accompagna jusque dans l’ordalie de la maison Ipatiev. Son père, lui- même prénommé Constantin Semionovitch, issu d’une lignée de militaires ukrainiens, ancien officier de la Garde, a servi l’amiral Koltchak comme chef du contre-espionnage durant la Guerre civile. Les jeunes gens se sont rencontrés  au cours de leur fuite qui les a menés de la Sibérie à la Yougoslavie avant qu’ils ne gagnent la France et les vallées industrieuses des Alpes. Dans ces terres traditionnelles d’accueil s’est formée une importante colonie russe dont témoignent aujourd’hui encore des chapelles orthodoxes désaffectées en bordure d’usines abandonnées. Seul garçon d’une fratrie de trois enfants, le petit Costia grandit dans ce monde reconstruit où la quotidienneté des jours se nourrit de souvenirs apocalyptiques et où la quiétude du temps qui passe ne saurait apaiser une inquiétude morale que redouble chaque nouvelle arrachée au silence mortuaire qui a recouvert l’URSS. Bientôt éprouvé par le divorce de Tatiana et de Constantin, dont le couple a été corrodé par l’acide de l’exil, il se sait, se veut et devient tôt un homme engagé dans l’histoire au nom de la vérité. Tandis que la vie de l’émigration à Paris est d’abord artistique et religieuse, la sienne sera placée d’emblée sous ce signe de l’action qui compose tout son héritage.
Français, Constantin Melnik le devient par le baptême républicain que lui procure la Résistance alors que, à peine âgé de dix-huit ans, il sert d’agent de liaison entre les maquis grenoblois et niçois. Son anticommunisme ne l’a pas rendu, à la différence d’autres, aveugle sur le nazisme. Son combat demeurera  fondamentalement antitotalitaire. Animé par l’urgence de la reconstruction, il entre à l’Institut de Sciences politiques dont il sort major en 1949. Les deux admirations et amitiés majeures qu’il a contractées durant ses études vont dominer son parcours : la première, philosophique, avec Raymond Aron, le pendant à droite de Sartre et penseur de la société ouverte contre l’hégémonie marxiste alors régnante ; la seconde, politique, avec Michel Debré, l’épigone du général de Gaulle et futur initiateur de la Ve République.

    C’est sur leur double conseil qu’il rejoint, comme secrétaire, le groupe sénatorial des Radicaux de gauche, formation d’inspiration centriste qui rassemble les démocrates et les  libéraux, dont un certain François Mitterrand. Peu après, sous l’impulsion du maréchal Juin et de Jacques Soustelle, les légataires du Deuxième bureau de la France libre, il noue relation avec les services puis est employé, à ce titre, comme conseiller dans les cabinets des Communications et de l’Intérieur. Sorti du rang par l’engagement clandestin, il commence à mener une carrière prometteuse à la lisière du renseignement.
Mais les promesses de la haute-fonction publique ne sauraient le satisfaire. La conscience de la faiblesse des démocraties le hante. En 1955, Constantin Melnik, fort de son don des langues, est à Stanford, en Californie où il travaille à la Rand Corporation, analyse les mutations du bloc de l’Est et met à profit ce séjour américain pour parfaire son cursus en géopolitique auprès de camarades tels qu’Henry Kissinger. Il acquiert ainsi une parfaite maîtrise des dessous de la Guerre froide et des méthodes américaines de lutte contre le communisme, la Rand n’étant jamais qu’un faux-nez du Département d’Etat.
Sur l’autre rive de l’Atlantique, la spirale des décolonisations bat son plein tandis que la IVe République s’enferre dans le régime des partis. Le retour de Charles de Gaulle au pouvoir sonne celui de Constantin Melnik à Paris. L’affaire d’Algérie est à son acmé et Michel Debré, nommé Premier ministre, va faire de lui son conseiller pour la sécurité, en charge des services secrets que composent le SDECE, le Service de documentation et contre-espionnage, et la DST, la Direction de surveillance du territoire, ainsi que de leur liaison avec la police et l’armée. En ce sens, il est avant l’heure, le premier Coordonnateur du  Conseil national du renseignement qui ne sera officiellement instauré qu’en 2008.
Pendant quatre ans, de 1959 à 1962, dans le mystère des soupentes retirées et des comités restreints de l’Elysée ou de Matignon, mais aussi dans la confidence des tête-à-tête avec le général de Gaulle,  il lui revient de maintenir l’ordre au sein d’une guerre civile attisée par les attentats terroristes du FLN et de l’OAS ainsi que par les tentatives de déstabilisation du KGB et de la CIA. On lui ordonne de répondre à la terreur par la terreur : c’est lui qui orchestre les décisions du pouvoir politique qui scandent ce combat de l’ombre, qu’il s’agisse de déclencher les opérations Omo (pour homicides), confiées à une unité spéciale de commandos parachutistes, ou d’instrumentaliser des officines, telles que la Main Rouge, destinées à pallier les interventions que s’interdit dans le principe un Etat de droit. On lui demande de gérer l’information et l’opinion : c’est encore lui qui place systématiquement sous écoute les activistes de tous bords, les intermédiaires militants ou véreux ainsi que les journalistes et éditorialistes prédominants en créant le Groupement interministériel de contrôle et encore lui qui finance en sous-main des organes proches du pouvoir comme Le Nouveau Candide. On le requiert de préparer la paix : c’est enfin lui qui entame sur le terrain les négociations occultes avec le FLN qui conduiront aux Accords d’Evian.
constantin-melnik-2827951-jpg_2461877_652x284   Son rôle est si crucial que la presse antigaulliste le voue aux gémonies et les journaux satiriques le brocardent, au regard de ses origines et de son allure massive, au crâne rasé, comme « le SDECE tartare », « l’empereur Constantin » ou encore « le Serbo-croate de service », toutes appellations qu’il jugera détestables car empreintes d’une insoutenable xénophobie au regard de sa seule volonté de servir la France, sa patrie, en tant que nation libre mais menacée. Car Constantin Melnik ne s’arrangera jamais de la barbouzerie ambiante et ne cessera de vouloir contrer son principal adversaire, Jacques Foccart, à l’origine des réseaux parallèles tels que le SAC, le Service d’action civique, et des dérives, mêlant complaisances, mallettes et coups d’Etat,  de la Françafrique. Surtout, guerrier plutôt qu’espion, il ne cessera de professer que le respect est dû à l’adversaire et ne se lassera pas de reconnaître les mérites de ceux qu’il a combattus. Dès que les fragiles débuts de la Ve République sont surmontés, il quitte, en 1962, les allées du pouvoir et, gardant sa fidélité à de Gaulle et Debré, n’en rompt pas moins avec leurs entourages.
L’homme d’action le cède alors à l’homme de lettres.  Constantin Melnik se fait l’un des écrivains et éditeurs majeurs de ce genre nouveau qu’est la littérature d’espionnage. Il promeut John Le Carré, Graham Greene, publie chez Fayard des livres d’expertises ou de révélations qui voient se côtoyer acteurs, témoins, chroniqueurs et impose l’histoire contemporaine  dans la liste des best-sellers en impulsant des ouvrages tels que Treblinka de Jean-François Steiner, L’Orchestre rouge de Gilles Perrault ou La Brigade Frankreich de Jean Mabire.  Lui- même signe des romans à clés et des essais informés qui connaissent le succès dont, chez Plon,  La mort était leur mission, Lettres à une jeune espionne, ou Politiquement incorrect. Dans le même temps, il s’affirme sur la scène internationale comme un spécialiste de la géostratégie et anime des rencontres de haut-niveau avec ses anciens homologues, dont Allan Dules de la CIA ou, après la chute du mur de Berlin,  Vladimir Krioutchkov du KGB. La Russie libérée, si ce n’est encore libre, revient à ce moment comme son ultime engagement dans une plaidoirie passionnée pour la Grande Europe.
Cette deuxième vie découle de la première en tant qu’elle en constitue le versant critique. C’est un Constantin Melnik, gardien d’une mémoire sans égale et jouant volontiers entre secrets dicibles et indicibles, voire de sa légende, que consultent régulièrement les journalistes d’investigation. Ecoutes de l’Elysée ? Il détaille l’ancienneté du système. Le Rainbow Warrior, un échec surprenant ? Il précise que non au vu des séries calamiteuses d’opérations ratées. Charles Hernu, agent soviétique ? Il dénonce l’approximation ignorante des vrais ressorts du recrutement. La réalité de la répression de la manifestation du FLN par la police le 17 octobre 1961 à Paris ? Il est le premier à donner le vrai nombre des morts, cent, et non pas trois comme le veut le bilan officiel.
Adversaire de la violence totalitaire, Constantin Melnik continue en effet le combat de toute son existence en tâchant de prévenir l’abus d’autorité  en démocratie, cette alerte fondant sa réflexion sur à la fois la nécessité absolue et l’encadrement non moins absolu des services de renseignement en régime de droit et de liberté. La tragédie de l’histoire est en quelque façon irrémissible mais le Bien se juge lui-même en refusant de confondre avec le Mal contre lequel il lutte.
Cette leçon lui venait de sa Russie native, celle de la Kitège immaculée et des bas-fonds de Dostoïevski, mais il croyait ardemment aussi qu’elle était celle de la France, sans cesse relevée de l’abîme par une Pucelle ou un Connétable surgis de nulle part, contre toute espérance. C’est cette idée qu’il avait tenu à servir. Elle ne serait restée qu’un idéal voué à la désillusion sans l’Eglise qui  a conféré à cet engagement terrestre une plus haute fidélité, celle envers le Christ souffrant en tout homme crucifié. A l’heure de la Terreur globale qui frappe les corps et étreint les esprits, son exemple n’en revêt que plus de force. En nous quittant le 14 septembre 2014, Constantin Melnik a emporté avec lui quantité de secrets, petits et grands, désormais déposés sur le trébuchet céleste, mais il nous a livré le plus essentiel : c’est autour de la dépouille mortelle et de la conviction immortelle d’un orthodoxe consumé par  le service de son pays que sont réunis ses frères d’arme et ses frères de foi, communiant avec lui dans le sentiment d’être tous d’humbles Français.

Jean-François Colosimo 

Photographie de Constantin Melnik: Le Point

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À propos de l'auteur

Christophe Levalois

Christophe Levalois

Professeur d'histoire et de géographie, auteur, derniers ouvrages parus : "La royauté et le sacré" (Cerf, 2016) ; "Le christianisme orthodoxe face aux défis de la société occidentale" (Cerf, 2018).

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