L’archiprêtre Vladimir Vorobiev, recteur de l’Université Saint-Tikhon de Moscou : « Nous devons garder la mémoire des nouveaux martyrs pour nos descendants »
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L’Église orthodoxe russe a commémoré la synaxe des nouveaux martyrs et confesseurs de Russie le dimanche 10 février. À cette occasion, nous publions l’interview de l’archiprêtre Vladimir Vorobiev, publiée dans le Journal du Patriarcat de Moscou, concernant l’exposition consacrée aux nouveaux martyrs dans la maison diocésaine située dans l’impasse Likhov à Moscou. Le père Vladimir Vorobiev, recteur de l’Université orthodoxe Saint-Tikhon, s’exprime sur la création de ce musée, les perspectives des musées ecclésiastiques et la perpétuation de la mémoire des nouveaux martyrs pour les générations futures.

– Révérend père, comment est venue l’idée de créer un musée de la mémoire des nouveaux martyrs et confesseurs de Russie ?

– Notre université [Saint-Tikhon], dès le début de son existence, a rassemblé des matériaux sur les nouveaux martyrs. Finalement, cela a donné lieu à la formation d’une base de données « de ceux qui ont souffert pour le Christ ». À ce jour, celle-ci compte plus de 36’000 personnes. Nous l’éditons peu à peu. Jusqu’à maintenant, cinq tomes sont parus. L’université dispose d’une section de l’histoire moderne de l’Église orthodoxe russe. Elle a eu pour base les archives de l’historien de l’Église orthodoxe russe au XXème siècle, M.E. Goubonine, constituées de 17’000 pages dactylographiées et documents, qui a été mise à notre disposition. Aujourd’hui, l’Université Saint-Tikhon est l’un des centres principaux d’étude de l’histoire de l’Église russe au XXème siècle. En 1998, le métropolite de Kroutitsy et de Kolomna Juvénal, président de la Commission de canonisation des saints, m’a invité à participer aux travaux de celle-ci. L’Université s’est également impliquée dans cette activité. Nos collaborateurs ont participé à la préparation de la canonisation de la synaxe des nouveaux martyrs et confesseurs de l’Église de Russie lors de l’assemblée des évêques de l’an 2000 et de la réunification avec l’Église orthodoxe russe hors-frontières. La canonisation des nouveaux martyrs est devenue l’un des principaux événements qui ont permis de surmonter le schisme entre les deux branches de l’Église orthodoxe russe. Pendant toute cette période, nous avons accumulés une multitude d’objets, de documents, de matériaux provenant de voyages missionnaires, et l’idée a surgi de créer nos archives historiques et un musée. La première exposition sur l’histoire des nouveaux martyrs a eu lieu en 2012. C’était le 20ème anniversaire de l’Université Saint-Tikhon et avec le Musée d’histoire contemporaine de la Russie, nous avons organisé l’exposition « Surmonter ». Elle s’est avérée très intéressante, de nombreux documents authentiques ont été exposés, ainsi que des objets. Ensuite, nous avons rendu cette exposition interactive, nous l’avons accompagnée dans différents diocèses et différents pays : en Italie, Autriche, États-Unis. Aujourd’hui encore, elle voyage en Russie et rencontre du succès. L’exposition est constituée de photos, que complète une version informatique. Des photos sont accrochées dans la salle, et une visite virtuelle est effectuée. Aujourd’hui, lorsque se sont écoulés 100 ans après la révolution et le Concile local de 1917-1918, depuis le commencement des persécutions pour la foi, nous avons créé, avec la bénédiction du patriarche Cyrille et du Saint-Synode, une nouvelle exposition dans la galerie de la Maison diocésaine. Comme on le sait, c’est dans ce bâtiment qu’a eu lieu le Concile de 1917-1918. Cette exposition a été organisée avec le soutien de la subvention présidentielle.

– Aujourd’hui, les expositions de musée, consacrées à ceux qui ont souffert pour la foi, sont créées dans des paroisses. Voyez-vous des perspectives dans ce mouvement d’ouverture de musées dédiés aux nouveaux martyrs et confesseurs de Russie ?

– Il est difficile de réaliser ce travail, d’autant plus que les musées dans les diocèses ont commencé à être créés récemment. Lorsque nous avons commencé à étudier cette question, les diocèses, souvent, ignoraient même un seul de leurs martyrs. Nous avons fait des recherches dans les archives du FSB pour identifier les nouveaux martyrs et envoyer des informations dans les régions. Maintenant, beaucoup de diocèses se sont impliqués dans ce travail, des martyrologes ont même été édités dans certains endroits, en particulier dans les diocèses d’Arkhangelsk, Tambov, Syktyvkar, Penza, et encore d’autres. Des recherches ont été effectuées, des objets se sont accumulés. On peut attendre que le travail dans cette direction continuera. Probablement, tenant compte des possibilités actuelles, il sera possible à l’avenir de faire un grand projet commun.

– Cette année, à Tobolsk, a été ouvert le musée de la famille impériale de Nicolas II. Cet événement peut-il pousser les gens à en savoir plus, ne serait-ce que sur les nouveaux martyrs des lieux, où ils vivent ?

– La vénération des martyrs impériaux dans notre peuple est grande. Bien qu’il y ait des complications : la destruction de la maison Ipatiev, l’étude de ce que l’on appelle « les restes d’Ekaterinbourg » [fragments découverts en 1991 et 2007 qui appartiendraient à la Famille impériale], etc. Il y a différentes positions envers le dernier empereur. Certains tentent de créer, sur le fondement de la vénération de la famille impériale une plateforme politique d’extrême-droite, d’autres, au contraire s’efforcent de ternir leur prestige. L’exploit spirituel des nouveaux martyrs, par exemple la douce attitude du tsar Nicolas et de sa famille envers ceux-là mêmes qui leur ont causé tant de souffrances, clarifie le concept du martyre, de défense de la vérité, de la foi du Christ. Le fait même de l’ouverture d’un musée à Tobolsk souligne le fait que l’État commémore le 100ème anniversaire des tristes événements par la perpétuation de la mémoire de la Famille impériale. C’est très important !

– Après la visite du musée dans la salle du Concile à la Maison diocésaine, on a l’impression que l’exposition n’est qu’un petit ruisseau dans le volume énorme des informations dont dispose votre département de l’histoire récente. Comment expliquer cela ?

– Nous n’avons pas assez de possibilités techniques. Il n’y a pas assez de place pour installer les photographies et les documents. Lorsqu’il y a eu l’exposition « Surmonter », le Musée d’histoire russe nous a proposé beaucoup de locaux et leurs propres objets d’exposition. Nous avons pu y installer toute une série d’objets d’exposition des autres diocèses. Or, cette fois, nous avons fait presque tout avec nos propres forces en tenant compte de l’espace d’exposition dont nous disposons. Néanmoins, tout en espérant que nous aurons de nouveaux locaux pour le musée, nous continuons à rassembler des objets d’exposition et des documents. En outre, pour exposer chaque pièce, il faut travailler à fond à son sujet : rédiger un texte explicatif, préparer la vitrine. Notre principale richesse, ce sont les archives, mais si nous exposons simplement des dossiers d’archives, cela ne produit pas une grande impression. Lorsque l’idée à surgi chez nous de créer un musée, nous y avons impliqué un architecte, un spécialiste des expositions. Il nous a proposé d’installer des structures métalliques jusqu’au plafond, d’apporter des poutres carbonisées et d’en faire une croix etc. Ce projet aurait été en quelque sorte semblable au Musée de l’holocauste à Jérusalem. Mais là, ils ont un immense espace. Dans notre cas, recréer l’atmosphère d’un camp est extrêmement difficile.

– Avant cette interview, nous avons demandé aux parents, à ceux qui ont des enfants adolescents, quelle était l’attitude des enfants à l’égard des nouveaux martyrs. Il en ressort que leur exploit appelle respect et intérêt chez les enfants, mais en tant que fait historique, rien de plus. Pourquoi cette question, jusqu’à présent, n’est-elle pas devenue l’une des questions centrales dans notre société ? Ou alors, dans 20 ans, lorsque les générations pour lesquelles cela est vivant et important, seront parties, plus personne ne se rappellera de cela ?

– Je pense que si nous parvenons à transmettre cette mémoire à nos enfants, si nous y travaillons, cela ne se produira pas. Par exemple, auprès de notre paroisse Saint-Nicolas-le-Thaumaturge, fonctionne l’école d’instruction générale Saint-Pierre. Elle porte le nom du saint hiéromartyr Pierre Poliansky, qui a passé douze ans en exil et dans les prisons, et a été ensuite fusillé. Il y a, dans cette école, une magnifique icône du métropolite Pierre, chaque jour les enfants chantent devant elle le tropaire au saint hiéromartyr, ils vénèrent sa mémoire et celle des nouveaux martyrs. Notre université porte le nom du saint patriarche Tikhon. Notre bâtiment principal se trouve dans la maison diocésaine où s’est déroulé le Concile local de l’Église orthodoxe russe en 1917-1918, et nous célébrons dans l’église qui se trouve près de la salle du Concile, dans laquelle ont lieu constamment des conférences, des débats, des événements éducatifs. Tous nos étudiants et nos enseignants comprennent quels noms sont associés au bâtiment où ils se trouvent. Près de l’entrée de la salle du Concile est placée la liste de tous les participants au Concile local, et non pas seulement de ceux qui sont canonisés. Dans la salle même du Concile, on peut voir les icônes des nouveaux martyrs canonisés. L’histoire n’est pas écrite immédiatement, mais après un long laps de temps. Il faut un grand travail, beaucoup de peine et de prières. D’une part, le temps passe vite. Que savent les enfants contemporains de la seconde guerre mondiale ? Des faits fragmentaires. Peuvent-ils vivre la guerre comme l’ont vécu les enfants de ceux qui sont tombés sur le champ de bataille ? Pour nous, et moi-même qui suis né avant la guerre, cela reste proche et vivant. Je me rappelle la faim, je me rappelle comme nous avons survécu, je me rappelle comment un avion de chasse allemand est tombé près de notre maison, sur les restes duquel nous sommes montés dans notre enfance. Mais pour les enfants d’aujourd’hui, c’est déjà une autre époque. Bien sûr, ils sortent joyeusement pour la marche du « régiment immortel », ils portent les portraits de leurs arrière-grands-pères. Mais leurs sentiments diffèrent, par exemple, des miens. C’est naturel. Il en est de même avec les nouveaux martyrs. Il m’est arrivé de connaître personnellement de nombreux confesseurs qui sont passés par les exils, les camps.  Mais les enfants actuels n’ont pas pu les connaître. Par ailleurs, nous nous sommes aussi éloignés des exploits de nos princes, de nos saints moines, de nos justes qui ont vécu il y a des siècles. Mais nous lisons leurs vies, nous célébrons leur office le jour de leur mémoire, nous nous en rappelons. Il en est de même pour les enfants actuels. Nombreux sont ceux parmi eux qui portent le nom de nouveaux martyrs, ils connaissent l’histoire et la vie de leurs saints. De nombreuses fillettes, qui portent le nom d’Élisabeth, ont pour sainte patronne la sainte martyre Élisabeth Féodorovna. Mais il est compréhensible que leur cœur ne vit pas les sentiments que partageaient les gens pendant les années de persécution. La mentalité change, la société change. Aussi, nous devons nous efforcer de faire tout pour perpétuer cette mémoire pour nos descendants.

Source : Patriarcat de Moscou

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À propos de l'auteur

Christophe Levalois

Christophe Levalois

Professeur d'histoire et de géographie, auteur, derniers ouvrages parus : "La royauté et le sacré" (Cerf, 2016) ; "Le christianisme orthodoxe face aux défis de la société occidentale" (Cerf, 2018).

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