Le métropolite de Mésogée et Laurentie Nicolas (Église orthodoxe de Grèce) a envoyé la lettre suivante à la ministre de l’Instruction et des Cultes, Mme Kerameus, suite à sa décision du gouvernement hellénique d’interdire les Liturgies même à huis clos et ce dans les églises paroissiales et les monastères.

Le métropolite de Mésogée et Laurentie Nicolas (Église de Grèce) : « L’État soviétique n’avait pas interdit les offices, notre gouvernement l’a fait !)
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« Madame la  Ministre,

La raison de cette lettre, que j’envoie également à M. le ministre de la santé, est la nouvelle décision ministérielle commune que vous avez signée le 18.3.2020. Dès le début, je voudrais être clair, à savoir que je ne représente personne, sinon uniquement moi-même, mais il me semble néanmoins que les pensées qui suivent expriment le sens commun et naturellement les sentiments de nombreux de nos concitoyens, particulièrement des habitants du Sud de l’Attique et d’une grande partie de l’Est de cette région, dont je porte la responsabilité ecclésiastique en tant que métropolite de Mésogée et de Laurentie. Ce n’est pas une flatterie, cela ne dissimule pas un opportunisme de ma part, que d’exprimer ma gratitude tant envers vous personnellement qu’à l’égard du gouvernement pour tout ce que vous avez fait avec grand bon sens et courage pour la protection et la prospérité de notre peuple et ce dans des circonstances extrêmement difficiles. Malgré cela, permettez-moi, avec tout mon respect pour votre personne et votre fonction, de partager certaines de mes pensées et de mes interrogations, non dans le but de vous blâmer, mais pour contribuer à un meilleur règlement des questions qui concernent le fonctionnement de notre Église, particulièrement après votre décision d’hier et à la lumière des données de ces jours-ci. Conformément à celle-ci, l’interdiction continue, non seulement des rassemblements religieux, mais également et strictement de la célébration d’offices et de la divine Liturgie dans les églises.

1. Je considère que cette décision du gouvernement, qui porte votre signature, transgresse tout ce qui est admis relativement aux rôles distincts de l’Église et de l’État. Le rôle de l’État est assurément, dans le cadre de ses responsabilités pour la protection du bien de la santé publique, dans la mesure où il en juge ainsi, d’interdire, entre autres, les rassemblements religieux. Néanmoins, la célébration de l’office divin pour nous orthodoxes est le « rôle »  – nous l’appelons la mission – exclusif  et la responsabilité de l’Église. En conséquence, une décision de limitation de l’office divin ne peut être prise unilatéralement par l’État, ou au moins sans l’accord de l’Église officielle, ou encore bien plus en contournant ou en méprisant le Saint-Synode. Deux décisions ont été prises, ignorant totalement les positions officielles et les demandes synodales sans information ni concertation élémentaires préalable. L’Église n’est pas une fillette dissipée que l’on tire par les cheveux ou que l’on gifle pour la faire rentrer dans l’ordre. Un coup fatal a été porté au respect des institutions. L’Église a eu et a beaucoup de solutions et de propositions rationnelles  dans le cadre de sa compétence exclusive pour aider l’État dans son combat.

2. L’interdiction de l’office divin ne s’est jamais produite, même des États qui s’identifiaient avec l’athéisme, à l’exception d’Enver Hodja en Albanie. L’État soviétique a combattu la religion, a persécuté l’Église, détruit les lieux de culte, exterminé les prêtres, mais n’a jamais interdit les célébrations à huis clos. Or, notre gouvernement l’a fait !

3. De nos jours, sous la menace de la propagation du coronavirus, aucun autre pays, à l’exception de la Grèce, n’a interdit la célébration de l’office divin, ni à Chypre, ni dans les pays slaves, ni en Corée, ni dans les églises relevant du Trône œcuménique. Dans ces pays, la question a été réglée par les Églises compétentes seules, respectant naturellement les décisions de leurs gouvernements respectifs. Les rassemblements de toutes sortes, y compris religieux, ont été interdits, nul n’a cependant empêché la célébration de l’office.

4. Après la nouvelle décision ministérielle, tandis qu’est permise la célébration de divines Liturgies dans les églises où elles sont retransmises à la télévision ou à la radio, elle est expressément interdite dans les églises où elles sont retransmises par internet. Pour quelle raison ? L’internet crée-t-il des microbes et des virus, tandis que la télévision ne le ferait pas ? Ou bien les conditions hygiéniques de protection sont-elles alors transgressées ? Certaines églises sont sûres, mais non les autres ? La retransmission sur le réseau n’aiderait-elle pas à éviter la présence de fidèles dans les églises ?

5. Tout ce cadre provoque des échappatoires illégaux pour la célébration « clandestine » de Liturgies, ce que n’englobe pas la décision ministérielle, avec des conséquences difficilement contrôlables et c’est alors qu’il y aura des difficultés pour la santé publique. Si les prêtres célèbrent des liturgies dans leurs maisons, dans des hangars, dans des salons, dans des lieux neutres, dans des chapelles que l’État a transformées en musées et qui ne sont plus des lieux de rassemblement religieux, avec bien plus de gens, cela ne provoque-t-il pas de l’inquiétude dans le gouvernement ? Cela serait-il plus sûr que se rassemblent, sur quelques mètres carrés, clandestinement, des personnes dont le nombre n’est pas contrôlé (les membres de la famille, souvent nombreuse, etc.) que de célébrer la Liturgie en présence de 3, 5 ou 10 personnes sur une surface de 200, 400 plus de mètres carrés ? Ces chapelles, l’Église pourrait-elle les contrôler, mais comment le pourrait l’État s’il ne collabore pas avec l’Église ?

6. Ces décisions blessent profondément les fidèles sensés et les irriteront contre ceux que nous voulons protéger et que nous contrôlons difficilement. Comment le fanatisme sera-t-il contrôlé, les passions paranoïaques, les raisonnements absurdes ? En outre, le peuple est divisé et la confusion est provoquée, lorsqu’il n’ y a pas de réponses motivées, des arguments sensés et des explications. Qui comprendra que cinq personnes dans un lieu de 300 mètres carrés, lorsqu’il y a une Liturgie, menacent la santé publique ?

7. Les mesures ministérielles n’excluent pas les monastères. Alors pourquoi la vie commune, la table commune, sont-elles permises alors que, expressément, l’office divin y est interdit, et tandis que les moines ou moniales peu nombreux peuvent s’éparpiller dans l’église ? On leur reconnaît tout, à l’exception de l’office liturgique qui est le centre de leur vie. Pourquoi l’office a huis clos ne peut-il avoir lieu, exclusivement, pour les membres de la communauté monastique ?

8. Nous vous suggérons de demander à M. Tsiodras (ministre de la santé, ndt) de décider si la célébration de l’office divin par les prêtres en présence de cinq ou dix personnes, lors des grandes fêtes, sous réserve de la stricte observation des prescriptions gouvernementales, porte en elle le danger de propagation du virus ou transgresse de quelque façon l’esprit des mesures qui ont été prises. Qu’il réponde lui-même et son équipe, avec des critères purement scientifiques, non sur la base de leur idéologie (ce qu’ils croient), mais sur la base stricte de leurs spécialités scientifiques (ce qu’ils savent).

9. Un sentiment d’hostilité et de polémique absurde de la part du gouvernement s’est créé contre l’Église et c’est encore ainsi qu’a été fomentée l’insulte exprimée à satiété sur l’élément le plus sacré de la foi des orthodoxes, à savoir la divine Eucharistie. Comment sera-t-il mis fin à cela ?

10. Il semble que l’État n’ait pas compris l’Église. Peut-être est-ce là notre faute. La foi est un élément très profond de la force existentielle dans notre âme. Sans celle-ci, nous ne pouvons vivre, bien plus, nous n’existons pas. Ce sentiment a été touché. Notre vie, notre souffle a été coupé.

11.  Nous reconnaissons que les mesures sont provisoires, la situation difficile à l’extrême, qu’en fait le problème ne concerne qu’un dimanche (5 avril), que l’Acathiste  (vendredi 3 avril), et le samedi de Lazare (11 avril). Mais cependant, il y aura ensuite la Semaine Sainte et Pâques. Et vous comprenez ce que cela signifie. Sans la coopération de l’Église, avec une confiance ébranlée et sans respect mutuel, comment toute cette question peut-elle être réglée ?

Madame la Ministre, je vous demande pardon, le but de ma lettre n’est pas de vous faire des reproches, mais d’aider à trouver une décision plus raisonnable, politiquement plus sensée et plus correcte du point de vue ecclésial. La concertation avec l’Église, la coopération avec elle et le respect et la confiance mutuels sont la seule voie.

En outre, ma lettre sera publiée non pour exercer quelque pression mesquine ou un chantage dans le sens de ce monde, mais pour être discutée publiquement quant à sa logique et son sens, car la décision prise par le gouvernement concerne la vie publique.

La décision ministérielle sera caduque le 11 avril. Que se passera-t-il ensuite ? Est-il possible que le Jeudi Saint, alors que nous commémorons la Cène mystique, de ne pas célébrer la divine Eucharistie ? Est-il possible, le dimanche des Rameaux, que l’on n’entende pas « Hosanna » dans nos églises comme nous l’avons appris ? Est-il possible, le Vendredi Saint, que la procession avec l’épitaphios n’ait point lieu dans nos églises ? Que nous interdisions le chant du « Christ est ressuscité » le dimanche de Pâques ? C’est comme si l’on mettait le Christ dans la tombe le jour de Pâques et qu’on L’empêche d’en sortir. Nous croyons, de toute la force de notre âme, que le Seigneur sort « du tombeau scellé » et qu’Il entre alors que « les portes étaient fermées ». Et Il le fait toujours. Et encore cette année.

Le chant « Le Christ est ressuscité » doit être entendu, non seulement dans nos cœurs, mais aussi dans toutes nos églises.

Nous attendons votre compréhension et, avant que vous preniez toute décision, que vous coopériez avec notre Synode. Les erreurs qui ont été faite doivent être corrigées pour qu’il ne s’en produise pas de plus grandes, auxquelles il ne sera pas remédié ».

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À propos de l'auteur

Jivko Panev

Jivko Panev

Jivko Panev, maître de conférence en Droit canon et Histoire des Églises locales à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge à Paris, recteur de la paroisse Notre Dame Souveraine, à Chaville en banlieue parisienne.

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