Le rôle physique et spirituel du Grand Carême. Reportage dans une cuisine monastique en Roumanie

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Le reportage sur le Grand Carême au monastère qui suit a été publié dans la revue Médicaments et recettes monastiques n°20, février-avril 2018 (couverture ci-contre). Il a été réalisé au monastère Sainte-Parascève de Subpiatră en Roumanie, dans la région de Transylvanie par Raluca Prelipceanu, correspondante à la revue Le Monde de la foi au début du Grand Carême. 

C’est bien connu que la vie monastique prône le jeûne en s’opposant à l’assaut de l’estomac, mais cela ne veut pas dire qu’on ne fait pas la cuisine au monastère. Au contraire, on y prête même une grande attention, faire la cuisine est une des tâches les plus importantes attribuées par l’higoumène à ses moines dans tout monastère.

C’est pareil au monastère de la Sainte-Bienheureuse-Parascève de Subpiatră, monastère situé au cœur des monts Apuseni (photographie de l’église du monastère ci-contre), rouvert en 1991, comme l’ermite Arsène Praja l’avait prédit. C’est mère Paisia, la doyenne de la communauté, qui est en charge de la cuisine. Mère Paisia nous explique :

« Il est très important pour le moine de maintenir un équilibre entre l’esprit et le corps, car c’est dans notre corps que nous serons sauvés. Si le corps ne reçoit pas la nourriture nécessaire, le moine ne peut plus faire face à sa besogne quotidienne, à sa prière. Cependant, s’il reçoit plus de nourriture qu’il n’en a besoin, il ne peut pas non plus se concentrer à sa prière quotidienne. En plus, certains plats peuvent réveiller en lui des passions charnelles. Par conséquent, l’alimentation du moine est très importante. Des études médicales ont démontré que le jeûne est bienfaisant dans beaucoup de maladies comme les maladies psychiques, les maladies cardio-vasculaires, l’hypertension artérielle, le cancer.

Le jeûne a été institué par les saints Apôtres mêmes, selon la Didaché. La nourriture peut conduire au péché de deux manières : soit par le manger outre mesure, par le manque du discernement, soit par la préférence pour certains plats plus appétissants que d’autres, car le Malin essaie sans cesse de nous tenter par le goût, l’odeur. Le gavage de l’estomac est étroitement lié à d’autres passions et donc il est important de nous abstenir de manger outre mesure ou de manger certains plats. Quand nous mangeons outre mesure, notre organisme ressent plus vite la fatigue à cause des oxydations intenses ; par conséquent les saints Pères recommandent qu’un moine ne mange pas à sa faim, mais seulement assez pour apaiser sa faim, sinon il ne pourra plus rester vigilant pendant sa prière. Le Malin nous attaque par l’intermédiaire de nos sens ; le goût, l’odeur et, parfois, la vue sont les voies par lesquelles un plat peut mettre en danger notre salut. Sans qu’on s’en rende compte, on s’attache à certains plats que l’on préfère à d’autres, mais le moine humble devrait manger ce qu’on lui offre, goûter un peu de chaque plat, ne jamais manger à satiété. Les saints Pères enseignaient au moine de veiller à laisser encore un peu de place dans son estomac. Le moine ne doit pas avoir des préférences concernant la nourriture, de même qu’en matière des tâches qu’on lui confie. Certains plats sont à éviter dans les monastères, comme le sucre, selon le médecin chrétien Pavel Chirila, car le sucre favorise les oxydations et éveille certaines passions de la chair. Pour la même raison, il faudrait éviter de manger du chocolat. Chez nous, seulement les moniales qui font de gros efforts physiques en reçoivent, par exemple, en été, quand elles ramassent le foin ou en hiver, quand elles taillent du bois.

Dans notre monastère, nous ne mangeons pas de viande, seulement du poisson et dans la plupart des monastères c’est pareil, selon une règle monastique traditionnelle, instituée par saint Sabas le Sanctifié, parce que la viande éveille les passions de la chair. De plus, la viande concentre des toxines libérées par l’animal lors de son sacrifice. Dans certains monastères, des plats à base de viande sont servis aux pèlerins et aux ouvriers. Nous souhaitons que ceux qui viennent passer quelques jours chez nous, dans notre monastère, ou qui sont de passage respectent et acceptent notre mode de vie, y compris notre cuisine.

Les moniales préparent deux repas par jour, à midi et avant les vêpres et font le carême : les lundis, les mercredis et les vendredis. Normalement, il n’est pas permis au moine de manger en dehors des repas, ni de garder de la nourriture dans sa cellule.

Pendant la première semaine du Grand Carême, les moniales qui peuvent faire carême total ne mangent rien jusqu’à mercredi, après la divine liturgie des présanctifiés. Un repas frugal, constitué d’un potage aux légumes, de pommes de terre cuites au four et de quelques fruits est servi après la sainte liturgie. Elles mangent ensuite le vendredi, après la divine liturgie des présanctifiés. Les moniales qui ne peuvent pas faire carême si longtemps mangent tous les soirs, après le Grand canon de saint André de Crète et les grandes complies, des pommes de terre cuites au four, de la soupe au jus de choucroute et de la compote de fruits.

Les mercredis et les vendredis du Grand Carême, on cuisine sans huile. Le jeûne est plus sévère pendant la semaine sainte. Les moniales qui peuvent, s’abstiennent de manger du jeudi soir jusqu’après la liturgie de la Résurrection. Celles qui peuvent font aussi un régime plus strict la quatrième semaine du Carême, à la mémoire des passions de notre Sauveur.

Le troisième dimanche du Carême, appelé le dimanche de la Croix, on installe la sainte Croix au milieu de l’église pour vénération. Ce troisième dimanche marque la mi-Carême et, au fur et à mesure que nous nous approchons de la résurrection du Christ, nos efforts ascétiques doivent s’intensifier. Tout comme l’arbre de la connaissance du bien et du mal s’érigeait au milieu du Paradis, c’est la vivifiante Croix qui s’érige à la mi-Carême. Le péché de gourmandise d’Adam et d’Ève peut être racheté par l’abstinence. Si Adam et Ève ont reçu la mort après avoir mangé de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, nous devons manger de l’arbre de la vie, c’est-à-dire le Christ dans le sacrement de la sainte communion, afin de vivre. Pour recevoir la vie, nous devons nous y préparer par l’abstinence et par l’obéissance. Celui qui prend sa croix pour suivre le Christ se prépare pour la résurrection.

Pendant les périodes de jeûne, notre cuisine est très créative, en fonction des légumes et des fruits de saison. Nous en cultivons certains dans notre potager et dans notre verger, tandis que nous cueillons d’autres dans la nature. Nous préparons des soupes, des plats à base de haricot sec, de l’houmous, des légumes crus mixés. Nous assaisonnons presque tous nos plats au curcuma, une épice très indiquée aux personnes atteintes de cancer, et qui, mélangée avec d’autres ingrédients, peut fonctionner en tant qu’antibiotique naturel. Les graines de courgette, de tournesol apportent également beaucoup de vitamines. La soupe aux orties, cueillies dans la forêt et les épinards, qui poussent dans notre potager, nous assurent l’apport nécessaire en fer, très important pour la santé. La purée de pommes de terre crues, de carottes, de radis et de persil donne une énergie extraordinaire. La couleur verte du mélange est très alléchante, mais le goût est un peu âpre à cause de la pomme de terre et du radis. Un des plats de résistance pendant le Carême est à base de haricots secs. On peut préparer les haricots secs à la sauce tomate et aux herbes aromatiques, mais on peut aussi les écraser et rajouter de l’ail. Un autre plat de résistance est à base de pomme de terre, comme les pommes de terre cuites à l’eau ou au four tandis qu’un autre plat est à base de choucroute avec des carottes et de l’oignon. Nous préparons aussi des courgettes, des boulettes de soja. La mère higoumène aime rajouter à la soupe de la sauce au sésame. Nous faisons de l’houmous d’un mélange de la sauce au sésame avec des pois chiches écrasés. Les soupes, les potages aux légumes sont très importants pour l’apport en liquides. On peut les manger accompagnées de piments forts, appelés dans la région des piquants ou d’oignon. De plus, nous faisons, parfois, notre pain maison, cuit au four traditionnel.

Dans notre communauté il y a deux moniales qui souffrent d’affections de l’appareil digestif et qui ne peuvent pas manger certains plats. Une d’elles ne peut pas manger des fritures, mais seulement des plats préparés au four, des jus de légumes obtenus au blender, des soupes. Afin de faire son plein de vitamines, elle consomme beaucoup de salade verte. L’autre moniale souffre de brûlures d’estomac et ne peut pas manger de fruits frais et des fritures.

Nous buvons beaucoup d’infusions de millepertuis, de serpolet, d’orties, de pissenlit, d’achillée, de camomille, d’aubépine pour assurer notre apport en liquides. Le pissenlit a un fort effet antioxydant et l’aubépine et l’ail sont des régulateurs de tension. C’est nous-mêmes qui cueillons les plantes sur les collines avoisinantes. Il y a aussi des framboisiers et un verger aux pommiers et aux pruniers qui nous permettent d’avoir des sirops et des compotes de fruits toute l’année. »

Pendant le carême nous ne consommons plus de produits animaliers et notre organisme s’auto-nettoie, il élimine les toxines et notre sang se purifie. Tout ce qui passe par la viande et le sang est exclu de notre cuisine, car cela donne une sensation de lourdeur dans le corps. Pourtant, en dehors des périodes de jeûne, nous ne renonçons pas aux laitages ni aux œufs, parce que l’organisme a besoin d’un certain apport en protéines et minéraux. Les périodes de carême sont des périodes de désintoxication de l’organisme et de l’esprit. Le carême est un moyen de nous fortifier spirituellement, de lutter contre les tentations qui nous viennent de la chair. Les saints Pères disent que le moine reçoit des tentations de sa propre chair, du monde et du malin. Le Carême met le corps en quarantaine et donne la priorité à l’esprit. Notre organisme ne digère plus de toxines, il se nettoie et permet à l’esprit de devenir plus fin, afin de mieux percevoir le monde divin. Notre effort est couronné par la grâce, car Dieu, voyant l’effort que nous faisons pour Lui, nous envoie en aide Sa grâce. Le Carême permet à nos sens de s’affiner et nous nous ouvrons aux réalités de l’Esprit. La nourriture abondante et copieuse nous tire vers la terre de laquelle nous sommes créés.

Pour la fête de l’Annonciation et le dimanche des Rameaux on a la bénédiction de manger du poisson. En revanche si la fête de l’Annonciation tombe un jour de la semaine de la Passion, on ne mange pas de poisson, on a seulement la bénédiction de manger de l’huile et de boire du vin. Un moine qui avait été cuisinier au monastère de Frăsinei et qui vit maintenant en ermite dans les monts Apuseni nous a révélé son secret pour préparer le poisson : on met le poisson à macérer dans un bain d’huile et d’épices pendant quelques heures, ensuite on le découpe en tranches juliennes. On le range sur un plateau enduit d’huile, avec des carottes coupées en tranches, du poivron, de l’oignon en tranches juliennes et par-dessus on verse de la sauce tomate, si possible, fabriquée maison. On rajoute quelques tranches de citron et on met le plat au four pendant 45 minutes, à 180 degrés. On peut laver les légumes, récoltés dans son propre potager bio, mais c’est plus sain de ne pas les laver. On peut rajouter aussi quelques feuilles de laurier. À peu près 10 minutes avant de sortir le plateau du four, on rajoute deux-trois gousses d’ail hachées et un verre de vin blanc. Avant de servir le plat, on peut y mettre un peu de persil frais.

Il ne suffit pas seulement de faire carême, car les assauts du Malin se multiplient pendant cette période et nous devons aussi garder tous nos cinq sens et nous garder d’avoir de mauvaises pensées envers autrui ou de dire de mauvaises paroles.

Malgré le fait qu’il y a de plus en plus d’aliments carémiques à acheter dans le commerce, pourtant les fidèles se plaignent souvent de la difficulté de faire carême et trouvent toutes sortes d’excuses. Comme le père Sophrony Sakharov disait, les gens ont la patience et la volonté de faire un régime rigoureux, en cas de maladie, mais ils n’ont pas cette patience de le faire pour Dieu, car il y a un certain esprit qui les empêche de suivre le Christ. Mais si nous n’apprenons pas à faire carême, si nous n’apprenons pas à nous contrôler et à soumettre notre corps, nous restons des enfants spirituels.

Quel serait le secret pour porter plus facilement le fardeau du carême ? C’est toujours le père Sophrony qui nous répond. Nous ne devons pas oublier son but, qui est la résurrection. La souffrance que nous assumons par amour de Christ pendant le carême tue nos passions. Le Grand Carême commence lors des vêpres du pardon, par le pardon, le dimanche du Pardon. Le fait qu’on pardonne à celui qui nous a offensés, qu’on ne pense plus mal de lui, nous donne une énergie libératrice. Tout comme le Christ a vaincu le monde et est ressuscité, notre corps meurt et vainc les tentations de ce monde. Le Carême est la période d’attente et de préparation pour la Résurrection, comme nous disons dans le Crédo et c’est la tension qui résulte de cet état d’attente qui nous donne la force de tenir jusqu’au bout du Grand Carême. Notre pensée doit être dirigée vers le but final qui est la Résurrection.

Il est essentiel que le jeûne alimentaire s’accompagne d’une prière plus intense, plus forte, en périodes de carême notre prière doit devenir plus assidue. Les études ont scientifiquement prouvé que, pendant la prière, l’organisme n’a plus besoin d’autant de protéines et les oxydations sont plus lentes. Par conséquent, il est essentiel de remplacer la nourriture alimentaire par la nourriture spirituelle pendant cette période, ce qui attire la grâce et l’énergie divine. Le Malin s’y oppose de toutes ses forces. Le Christ nous dit que l’homme ne vit pas que de pain, c’est-à-dire que d’aliments, il est essentiel qu’il reçoive aussi la Parole de Dieu, qui est Jésus Christ lui-même dans la sainte communion, la nourriture céleste. Le Christ nous dit également que ce genre de démons ne sont chassés que par le jeûne et la prière, c’est ainsi que nous pouvons vaincre les démons. L’un ne peut pas se faire sans l’autre.

Les prosternations ont aussi un rôle important, non seulement spirituel, mais aussi physique. Quand les offices sont plus longs et nous passons plus de temps à l’église, comme, par exemple, pendant la première semaine du Grand Carême, nous avons tendance à nous déconcentrer. Les prosternations aident le cerveau à s’oxygéner et à accélérer le métabolisme, rendant plus facile la concentration à la prière. Les plus jeunes ont besoin de faire plus d’effort physique, car ils ont plus d’énergie à dépenser.

Au début du christianisme, les ascètes jeûnaient sans rien manger pendant les quarante jours du Grand Carême, tout comme le Christ l’avait fait dans le désert de la Quarantaine. Il a ensuite été décidé que le carême complet soit fait seulement la première semaine, jusqu’à vendredi ou samedi et les autres jours jusqu’à la neuvième IXe heure, heure à laquelle le Christ est mort sur la croix. Mais dès nos jours on est de plus en plus faible et on a la tendance à observer le carême seulement la première, la quatrième et la dernière semaine.

Il est très important de ne pas juger son prochain, car on perd la couronne du carême et de l’ascèse. On doit abstenir de juger ceux qui ne peuvent pas faire carême total, car l’on ne connaît pas leurs raisons personnelles. Il ne faut pas non plus juger les communautés d’autres monastères qui mangent de la viande pendant l’année.

Ce qui compte c’est l’esprit dans lequel on fait l’ascèse, comme le saint apôtre Paul nous enseigne. Si l’on pratique l’ascèse, qu’on le fait pour Dieu. On doit se concentrer sur ses péchés et sur son salut. Lorsqu’on juge autrui, on l’offense ou on a de mauvaises pensées envers lui, l’on perd tout le gain spirituel de l’ascèse. Le plus grand effort ascétique est l’amour et on ne doit pas oublier que le but du carême est d’arriver à la Résurrection de Notre Seigneur.

Lorsqu’on éprouve de l’amour, l’on comprend qu’aux Pâques on ne fête pas seulement sa propre résurrection, mais la résurrection de toute la communauté, c’est-à-dire de tous nos semblables et l’on vivra plus pleinement la joie de la résurrection du Christ. Il ne s’agit pas seulement de ma résurrection, mais aussi de celle de mon prochain, que je dois aimer comme moi-même. Tous les gens sont mon prochain. Le Christ n’est pas ressuscité seulement pour moi, mais pour nous tous. Si on comprend cela, notre joie sera totale.

Essayons aussi de porter notre croix dignement au moins pendant le Grand Carême, pour arriver aussi à vivre la joie de la Résurrection avec le Christ, car, selon la pensée du père Dionisie Ignat du monastère Saint-Élie d’Apuseni, toute croix qu’on porte dignement allège un peu la Croix du Christ.

Raluca Prelipceanu

Traduit en français par Silvia Stoica

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